Quand un pont devient symbole de justice

Karen Spring, titulaire d’une Bourse internationale de recherche doctorale (BIRD), s’intéresse aux communautés d’Amérique du Sud qui cherchent à obtenir réparation pour les préjudices subis en raison de grands projets de développement.

29 juillet 2026
Photo courtoisie de : Karen Spring

Karen Spring est étudiante au doctorat à l’École de développement international et mondialisation de l’Université d’Ottawa. Après avoir obtenu une Bourse internationale de recherche doctorale (BIRD) en 2024, elle a passé 13 mois à mener des recherches sur le terrain au Guatemala et au Honduras. Elle s’est entretenue de ses travaux avec Affaires universitaires.  

Q : Vous avez effectué des recherches sur le terrain en Amérique centrale plus tôt cette année. Pourriez-vous décrire la nature de vos travaux? 

R : Pendant un an, j’ai parcouru diverses régions du Honduras et du Guatemala, des plus hauts massifs montagneux de Huehuetenango jusqu’aux régions chaudes de Choluteca, près de l’océan Pacifique. Grâce au soutien de la BIRD, j’ai pu m’entretenir avec les populations locales, participer à des rencontres, visiter les régions rurales et réaliser des entrevues avec des responsables des politiques publiques des deux pays.  

Mon projet de recherche vise à comprendre comment et pourquoi les communautés désirent obtenir réparation et mettre en place des mécanismes de reddition de compte plus démocratiques pour les violations des droits de la personne et les dommages environnementaux causés par des projets soutenus par des institutions de financement du développement. Au Guatemala, je me suis rendue près de la frontière mexicaine pour m’entretenir avec les membres d’une communauté autochtone qui s’opposait à un projet de barrage hydroélectrique. Les organismes locaux m’ont emmenée voir la rivière qu’ils protégeaient, m’ont invitée à assister à des réunions et m’ont fait part de leur expérience en matière d’action collective.  

J’ai aussi visité plusieurs régions du Honduras pour recueillir les témoignages et perspectives de nombreuses personnes et organisations. J’ai interviewé des campesinos – des paysannes et paysans – dans le Nord du pays au sujet des répercussions des plantations de palmiers à huile; des communautés du Sud au sujet des conséquences des grands projets d’énergie solaire; et des membres de communautés autochtones dans l’Ouest sur un éventuel projet de barrage hydroélectrique. Ces visites m’ont permis d’aller à la rencontre des gens, de tisser des liens, d’interviewer des personnes-ressources et des volontaires, et de découvrir les richesses culturelles et naturelles de chaque région. Ce dernier point était particulièrement important pour mes recherches, puisque la manière dont les communautés perçoivent et chérissent leur environnement, leurs moyens de subsistance et leurs territoires, et interagissent avec eux, est au cœur de leurs démarches pour obtenir réparation pour les préjudices subis.  

Q : Quel a été un moment fort de votre expérience sur le terrain? 

R : L’un de mes sites de recherche était situé à proximité d’un endroit où je m’étais rendue plusieurs années avant d’entreprendre mes études doctorales. Ce fut un honneur et un privilège pour moi de retourner dans cette région du Guatemala et de constater l’évolution des communautés.  

Un après-midi, après une série d’entrevues, je suis allée me promener pour tenter de retrouver les lieux que j’avais fréquentés près de dix ans auparavant. Cette visite de lieux familiers, rendue possible grâce à ma bourse de recherche, m’a confirmé que mon projet de thèse était sur la bonne voie. Cette expérience m’a procuré une immense fierté et a grandement enrichi ma démarche de recherche réflexive, que j’intégrerai à ma thèse.  

Un autre moment marquant a été la visite du chantier d’un pont routier. Les communautés autochtones du Centre-Sud du Guatemala avaient proposé la construction de ce pont dans le cadre d’un processus de réparation pour les violations des droits de la personne qu’elles avaient subies. Après des années de revendications pour que l’on reconnaisse les préjudices causés par la construction du barrage de Chixoy dans les années 1970 et 1980, une entente de réparation a enfin été conclue avec le gouvernement guatémaltèque. Le barrage avait forcé les communautés à quitter leurs terres et, dans le contexte du génocide commis contre les peuples mayas autochtones par les gouvernements militaires du Guatemala de 1960 à 1996, avait exacerbé la violence à l’endroit des populations locales qui s’opposaient à sa construction.  

Après près de 40 ans d’efforts soutenus, les communautés concernées ont finalement obtenu les fonds nécessaires pour la construction d’un grand pont facilitant la circulation entre les deux côtés de la rivière. Me retrouver sur une petite passerelle adjacente au chantier du pont a été une expérience profondément inspirante. L’achèvement imminent du projet m’a emplie d’espoir. Ce pont est la preuve que les populations locales peuvent surmonter les défis et réaliser leurs objectifs lorsqu’elles se mobilisent pour défendre leur cause et qu’elles font preuve de ténacité. C’est une petite victoire qui aura de grandes retombées.   

Q : Quels aspects de votre expérience vous ont le plus surpris, et quels ont été les plus grands défis auxquels vous avez fait face? 

R : Je me suis tellement investie dans mes études de cas que mes travaux sur le terrain ont pris beaucoup plus de temps que prévu! Cela m’a pris par surprise, tout en posant un autre défi : déterminer quand conclure mes travaux. Avant d’arriver en Amérique centrale, je prévoyais y passer quelques mois. Finalement, il m’a fallu plus d’un an pour terminer mes travaux de recherche. Je pense que je tenais tellement à approfondir mes recherches sur certains aspects des cas étudiés et à intégrer divers points de vue (par exemple ceux des responsables communautaires, des organismes de défense des droits, des décisionnaires des trois pays et des institutions de financement du développement) qu’il m’est devenu difficile de déterminer quand les données recueillies étaient suffisantes.  

Q : Cette expérience a-t-elle changé votre approche ou votre regard sur votre sujet de recherche? 

R : Mes travaux sur le terrain m’ont permis de saisir toute la complexité des études de cas que j’avais retenues dans ma proposition de recherche initiale et surtout, de rencontrer des personnes qui vivaient ce dont j’avais tant entendu parler dans mes lectures.  

À mon arrivée au Honduras et au Guatemala, j’ai compris qu’une proposition de recherche est un document évolutif qui se transforme tout au long du processus de recherche. J’ai aussi pris conscience de l’importance de considérer des études de cas que je n’avais pas suffisamment examinées auparavant. J’ai pu participer à des rencontres communautaires se tenant uniquement en personne et auxquelles il aurait été très difficile de prendre part par téléphone ou par vidéoconférence en raison de la couverture limitée du réseau cellulaire.  

Grâce au soutien financier de ma BIRD, j’ai pu visiter des régions qui seraient autrement demeurées hors de ma portée. J’ai été accueillie au domicile d’une personne jouant un rôle de premier plan dans sa communauté, où j’ai pu écouter son histoire, rencontrer sa famille et voir les photos de ses ancêtres accrochées aux murs du salon. Cette expérience m’a permis de mieux comprendre son parcours, l’étude de cas sur laquelle je travaillais et les raisons pour lesquelles cette personne cherchait à obtenir justice pour les violations des droits de la personne qu’elle avait subies.  

Le travail sur le terrain permet de vivre une expérience de recherche immersive. Si je n’étais pas allée au Guatemala ou au Honduras pour y mener des travaux, c’est la qualité, la précision et l’étendue des données recueillies qui en auraient souffert.  

Q : Comment comptez-vous faire profiter les milieux universitaires, professionnels et communautaires des résultats de vos travaux de recherche sur le terrain? 

R : Partager les fruits de mon travail est l’une de mes passions. Presque tous les organismes et responsables communautaires des régions que j’ai visitées et étudiées dans le cadre de mes travaux sur le terrain m’ont demandé de revenir pour leur communiquer les résultats, estimant que cela pouvait les aider à mieux comprendre les différents processus par lesquels les communautés peuvent demander réparation pour des violations des droits de la personne ou des dommages environnementaux. Faire avancer la cause des droits de la personne est un travail de longue haleine qui exige de la créativité. Toutes les personnes à qui j’ai parlé veulent que je leur transmette les stratégies adoptées par des communautés ayant fait face à des situations semblables en ce qui a trait à la défense des droits, à la collecte de renseignements et au suivi des dossiers.  

En plus d’avoir préparé une trousse d’outils pour communiquer mes recherches aux personnes ayant participé au projet et aux communautés concernées, j’ai soumis deux chapitres de livre et deux articles destinés au grand public fondés sur mon analyse préliminaire des données. Je prévois également enregistrer un épisode de balado portant sur au moins une de mes études de cas, pour les organismes de défense des droits et la population générale. Je rédigerai aussi des articles pour des revues savantes évaluées par les pairs lorsque mon analyse sera plus avancée.  

Q : Quelles sont les prochaines étapes, et comment comptez-vous tirer parti de cette expérience de travail sur le terrain? 

R : Je travaille actuellement à l’analyse des données et à la rédaction de certaines parties de ma thèse. Je demeure en contact avec certaines des personnes et organisations qui ont participé à mes recherches, espérant retourner au Guatemala et au Honduras l’an prochain après le dépôt de ma thèse. Mon expérience sur le terrain a également éveillé mon intérêt pour des sujets que je souhaite approfondir dans le cadre d’un stage postdoctoral ou de futures recherches. 

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