Graphique par : Edward Thomas Swan

Cet article fait partie de notre série estivale de débats Regards croisés, dans laquelle des universitaires défendent des points de vue opposés sur des enjeux d’actualité en enseignement supérieur. Pour consulter tous les textes de la série, rendez-vous ici. 

Le septième épisode de la sixième saison de la série télévisée Buffy contre les vampires, intitulé Que le spectacle commence (Once More, with Feeling en version originale), se termine par l’héroïne qui interprète la chanson Maintenant, qu’allons-nous faire? : 

Maintenant, qu’allons-nous faire? 

Maintenant, qu’allons-nous faire? 

Comme dans un rêve, la bataille s’achève, 

On sent la victoire dans l’air. 

Maintenant, qu’allons-nous faire? 

Ce sentiment n’est pas étranger aux personnes à l’aube de la retraite. Même lorsque la vie professionnelle se termine sur une note positive, elle laisse derrière elle un vide abyssal qu’il faut combler. Pour les personnes qui considèrent leur emploi comme une simple occupation, la retraite peut être perçue comme le début d’une vie de loisirs. Pour celles dont la profession est intrinsèquement liée à leur identité, notamment les universitaires, la question « Maintenant, qu’allons-nous faire? » prend tout son sens. 

La transition vers la retraite peut être éprouvante, mais elle devient encore plus ardue lorsqu’elle est imposée. En fait, j’irais même jusqu’à dire que contraindre une personne à prendre sa retraite contre son gré constitue une forme de violence systémique. Il s’agit d’une décision arbitraire qui ne tient compte d’aucun autre facteur que de l’âge. 

Il n’existe pas de chemin préétabli menant à une carrière universitaire. Certaines carrières s’amorcent tard dans la vie, à l’instar de celle de l’éminente historienne métisse Olive Dickason. Mme Dickason a rejoint l’Université de l’Alberta à l’âge de 57 ans, après avoir travaillé comme journaliste pendant des dizaines d’années et avoir élevé ses trois enfants. Elle a contesté la politique de retraite obligatoire à 65 ans de l’Université devant les tribunaux, mais a perdu sa cause de justesse devant la Cour suprême en 1992.  

Lorsque l’Université de l’Alberta a aboli son régime de retraite obligatoire en 2007, le vice-recteur aux ressources humaines de l’époque, Larry Beauchamp, a déclaré à CBC News : « Cette décision plaira assurément aux personnes qui souhaitent faire carrière ici. Les sexagénaires n’auront plus à envisager de partir alors qu’elles viennent d’entreprendre des projets de recherche de longue haleine, ou qu’elles tirent un immense plaisir de leurs activités d’enseignement et de leurs interactions avec les étudiantes et étudiants. » Cette mesure s’est révélée bénéfique autant pour les efforts de recrutement que de rétention du personnel universitaire. Pour reprendre l’essentiel des propos de M. Beauchamp, qui a envie de travailler en sachant que la fin est prédéterminée? Les parcours professionnels ne sont pas toujours linéaires, et, pour certaines personnes, un départ forcé à la retraite peut entraîner des difficultés financières indues. 

Bien que l’éméritat puisse constituer une option intéressante pour les universitaires souhaitant conserver certaines tâches d’enseignement ou de recherche, les règlements et conventions collectives limitent souvent cette possibilité. Il n’est pas rare que les personnes qui désirent continuer à enseigner par intérêt doivent intégrer une nouvelle unité syndicale, ce qui entraîne la perte de leur ancienneté et complique l’obtention de charges d’enseignement. Quant à celles qui veulent poursuivre leurs recherches, elles se rendent compte que les mécanismes de soutien dont elles bénéficiaient auparavant ont disparu. Par ailleurs, le financement limité pour les publications en libre accès et les déplacements liés à la participation à des conférences obligent les universitaires à payer ces activités de leur poche. Tout au long de la carrière, les échanges informels avec les collègues et les interactions quotidiennes avec les étudiantes et étudiants nourrissent l’esprit et stimulent la curiosité intellectuelle. C’est aussi ça que l’on perd à la retraite. 


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En outre, il peut être difficile d’intégrer un établissement différent après la retraite, puisque la plupart des personnes retraitées sont des travailleuses et travailleurs ayant atteint un échelon supérieur à celui des autres candidates et candidats, et coûteront donc davantage à l’employeur. Difficile alors de réaliser sa vocation lorsque de nouvelles embûches apparaissent sur la route. Pour reprendre une autre phrase de la chanson : « Qu’est-ce qui se passe? On s’y perd. » Comme le dit le personnage de Victoria dans la comédie d’action de 2010 RED, « il ne suffit pas d’appuyer sur un interrupteur pour devenir quelqu’un d’autre. » 

La retraite obligatoire peut également avoir des conséquences psychologiques. Dans une publicité de HomeEquity Bank, l’ancien chef d’antenne canadien Peter Mansbridge affirme qu’il est temps de redéfinir la retraite et de remettre en question les clichés voulant que les personnes âgées aient fait leur temps, soient mises à l’écart ou ne soient plus au sommet de leurs capacités. La publicité met clairement en évidence l’âgisme persistant dans la société, un préjugé qui peut aussi être dirigé vers les personnes contraintes de prendre leur retraite. La retraite obligatoire n’est-elle donc pas une forme d’âgisme? Les universités disposent pourtant d’outils plus efficaces que le seul critère de l’âge, tels que les évaluations de rendement, pour mesurer la productivité. 

Les conséquences néfastes de la retraite obligatoire touchent non seulement les individus, mais aussi la société dans son ensemble, qui a investi dans le développement de l’expertise des universitaires. Les mettre de côté et se priver de leurs vastes connaissances à une date prédéterminée revient à gaspiller de précieuses ressources.  

Il est vrai que toute université a besoin de sang neuf, mais cela ne signifie pas nécessairement que les postes laissés vacants par les départs à la retraite seront maintenus ou que de nouveaux postes seront créés. L’administration universitaire peut recourir à la retraite obligatoire pour réduire les dépenses. J’ai des collègues qui ont volontairement différé leur départ à la retraite pour préserver leur emploi des compressions budgétaires. Lorsque j’ai pris ma retraite pendant la pandémie, mon programme en entier a été supprimé et aucun poste menant à la permanence n’a été conservé. Il ne reste plus aujourd’hui que quelques cours dispensés par du personnel enseignant à temps partiel. Si j’avais su que les choses se passeraient ainsi, j’aurais peut-être retardé mon départ à la retraite pour sauvegarder une forme d’art dramatique rare, mais inestimable. Que s’est-il passé par la suite? Le département a choisi de prendre une direction différente. 

En fin de compte, c’est une question de pouvoir. L’une des questions que posait mon mentor, Ted Aoki, aux étudiantes et étudiants était la suivante : « Qui décide? ». Les universités doivent se recentrer sur leur mission, qui est d’avancer les connaissances. Les personnes qui entament une carrière universitaire méritent des emplois à la hauteur de ce qu’elles ont à offrir. En même temps, et pour toutes les raisons énumérées plus haut, il n’est pas juste de reléguer les membres du corps professoral déjà en poste au second plan. Une politique qui se base uniquement sur l’âge est absurde. À titre d’exemple, l’âge n’est qu’un des facteurs pris en compte pour le renouvellement d’un permis de conduire : en Alberta, les personnes âgées de plus de 75 ans doivent renouveler leur permis plus souvent et passer des tests cognitifs et des tests de vue, mais elles ont tout de même le droit de prendre le volant. Quels autres facteurs devraient être pris en considération dans les décisions liées à la retraite, et surtout, qui devrait en décider? 

Qu’est-ce qui se passe? On s’y perd. 

Le monde tourne à l’envers, 

On est bien tous main dans la main, 

Mais la peur nous rend solitaires. 

Maintenant, qu’allons-nous faire? 

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