Les universités ne doivent pas participer à la militarisation canadienne
Henry A. Giroux soutient que la militarisation risque de faire des universités canadiennes, vouées à la réflexion critique et à la vie démocratique, un prolongement de l’État militaire.
Cet article fait partie de notre série de débats estivale Regards croisés, dans laquelle des universitaires défendent des points de vue opposés sur des enjeux d’actualité en enseignement supérieur. Pour consulter tous les textes de la série, rendez-vous ici.
Bien avant que le premier ministre Mark Carney décide d’accroître les investissements militaires et d’intensifier les partenariats entre les universités canadiennes et le secteur de la défense, l’ancien président des États-Unis Dwight Eisenhower nous mettait en garde contre les dangers du « complexe militaro-industriel ». Dans une première ébauche de son célèbre discours d’adieu de 1961, il visait explicitement les universités, faisant référence à un « complexe militaro-industriel-universitaire » et reconnaissant que les universités, prises dans l’engrenage du pouvoir militaire, des intérêts commerciaux et des priorités de sécurité d’État, pouvaient voir leur autonomie et leur mission démocratique érodées.
Alors que la militarisation redéfinit la politique mondiale, le gouvernement canadien a dévoilé sa Stratégie industrielle de défense, qui s’inscrit dans l’accroissement des dépenses en défense de 81,8 milliards de dollars annoncé au budget de 2025. Puisque les organismes fédéraux renforcent leurs liens avec les universités par des investissements en intelligence artificielle, en cybersécurité et en recherche militaire, l’enseignement supérieur se réorganise autour des impératifs de la guerre, et des systèmes de contrôle social, de contrôle technologique et de sécurité permanente.
Comme le soutient le professeur de l’Université de Californie David Theo Goldberg, la militarisation influence de plus en plus la culture, la technologie, la gouvernance et la vie quotidienne. Une question essentielle se pose alors : qu’adviendra-t-il de l’enseignement supérieur si les établissements voués à la réflexion critique s’arriment de plus en plus aux priorités militaro-industrielles et concourent à la violence organisée? Cette question est particulièrement pressante à l’heure où l’autoritarisme refait surface partout sur la planète, mettant en péril non seulement les institutions démocratiques, mais aussi la vérité, la mémoire et le jugement indépendant. La raison d’être des universités est de renforcer le jugement éclairé, le courage civique et la capacité à exiger des comptes des figures de pouvoir, et non de former le personnel militaire et de mettre au point la machine de guerre. L’enjeu est de taille : l’enseignement supérieur défendra-t-il la démocratie ou contribuera-t-il à son effondrement?
La militarisation de l’université n’est pas qu’une simple question de contrats de recherche ou de priorités de financement : c’est un enjeu pédagogique, culturel et profondément politique. Les universités font bien plus que former des travailleuses et travailleurs : elles façonnent les identités civiques, les principes éthiques et l’action démocratique. Quand le secteur de l’enseignement supérieur noue des partenariats militaires et adopte des programmes de recherche axés sur la défense, il sanctionne une vision du monde selon laquelle la sécurité l’emporte sur la justice, l’efficacité technologique prévaut sur la réflexion éthique et la dissension est considérée comme une menace, et non comme une nécessité civique.
La militarisation influence également notre conception du savoir légitime. Si les priorités de recherche sont de plus en plus arrimées au financement de la défense, aux impératifs de sécurité et à la concurrence technologique, les universités risquent de sacrifier leur autonomie ainsi que les valeurs universitaires fondamentales qui sous-tendent la réflexion démocratique. Les questions de gouvernance démocratique, de responsabilité historique, de justice sociale et de bien commun sont graduellement éclipsées par les enjeux de gestion du risque, de défense, de surveillance et de contrôle. Il est par conséquent fondamental de déterminer si le savoir sert le bien commun ou s’il répond aux besoins de la guerre et de l’empire. En plus de réorienter les priorités de recherche, la militarisation refaçonne la mémoire historique, l’identité civique et même la manière dont la démocratie est comprise. L’éducation délaisse alors sa mission de former des citoyennes et citoyens critiques, et s’emploie à produire l’expertise nécessaire pour gérer des populations, sécuriser les frontières et faire progresser les objectifs militaires.
Dans un contexte néolibéraliste, cette mission démocratique s’est néanmoins lentement érodée. L’éducation est réduite à une formation professionnelle, les étudiantes et étudiants, à des consommatrices et consommateurs, et l’apprentissage, à des résultats utiles. La militarisation intensifie ces importantes tendances régressives en conciliant toujours plus étroitement les priorités de recherche et des établissements avec la rivalité géopolitique, l’appareil de sécurité, l’accélération technologique et les priorités de sécurité d’État.
Lire aussi: Les universités canadiennes face au nouvel impératif de défense
Fait tout aussi troublant, la militarisation influence la culture même de l’université. Les établissements militarisés valorisent la conformité, la confidentialité, la réflexion technocratique et l’efficacité de gestion. Les réflexions éthiques sur la violence, l’exploitation, le colonialisme et le pouvoir de l’État sont souvent écartées au profit de la concurrence stratégique. Les manifestations étudiantes contre la guerre israélienne à Gaza, le colonialisme de peuplement, le génocide ou la violence étatique n’ont pas donné lieu à un dialogue, mais à une surveillance par les établissements, à une répression administrative et à des interventions des forces de l’ordre. L’université n’est alors plus un espace propice à l’engagement critique, et se fait le prolongement de la culture autoritaire.
Les valeurs associées à la militarisation se reflètent maintenant dans la culture nord-américaine. On le constate dans les événements sportifs, les campagnes de recrutement militaire, les films populaires, la culture des armes à feu, les débats sur les médias sociaux et la propagande étatique glorifiant l’agression, la cruauté et la guerre. Et les universités ne sont pas imperméables à cette culture. Elles y prennent part directement par leurs travaux de recherche sur l’intelligence artificielle qui sont liés au maintien de l’ordre prédictif, aux systèmes numériques de contrôle et à la guerre automatisée. Ces avancées soulèvent des questions éthiques pressantes sur le rôle de l’enseignement supérieur dans la conception de technologies qui exacerbent la violence étatique, minent les libertés civiles, encouragent le commerce mondial des armes et facilitent les meurtres dans des conflits lointains.
La militarisation joue à l’égard de la population un rôle pédagogique. Elle lui enseigne à voir le monde à travers le prisme d’une menace permanente et d’une masculinité militarisée, présentant la guerre comme une réalité inévitable et la dissension comme une dangereuse menace. Les universités devraient remettre en question ces idées reçues, et non les relayer au nom de la sécurité, de l’innovation et de la concurrence stratégique.
Par ailleurs, d’énormes ressources intellectuelles et financières sont détournées d’enjeux publics primordiaux, comme la justice climatique, la santé publique, l’éducation démocratique et le bien-être collectif, au profit des technologies militaires et des infrastructures de sécurité. Les universités risquent de s’imposer comme des laboratoires de la violence plutôt que comme des établissements voués à favoriser la responsabilité civique, l’imagination éthique et le bien commun.
Les adeptes des partenariats militarisés soutiennent que les universités doivent demeurer pragmatiques et « neutres » pour obtenir du financement et faire progresser les intérêts nationaux. Or, la neutralité, dans un tel contexte, relève principalement du mythe. Les universités ne peuvent pas prétendre défendre la démocratie tout en s’associant aux industries et aux politiques étatiques axées sur la guerre, les systèmes de répression et la production de violence. Elles ne peuvent servir la démocratie tout en se faisant l’organe de recherche du pouvoir militarisé.
La question n’est pas d’établir si les universités sont politisées, mais plutôt de déterminer quelles politiques elles appuient et quels intérêts elles servent. À l’ère de la montée de l’autoritarisme, de l’aggravation des inégalités, des catastrophes climatiques et des guerres incessantes, le secteur de l’enseignement supérieur doit décider s’il servira la démocratie ou le pouvoir militarisé.
Les établissements d’enseignement supérieur figurent parmi les quelques sphères publiques où la réflexion critique, la mémoire historique et l’imagination éthique peuvent favoriser la responsabilité civique, l’action critique et l’espoir réfléchi. Ce débat sur la militarisation des universités canadiennes mettra également en lumière le type de société que nous formons : une société qui défend les universités en tant qu’espaces de recherche indépendante pour le bien de l’humanité, ou qui normalise la transformation de ces établissements en instruments du pouvoir militaire et de la violence organisée? Les universités doivent être défendues en tant que biens collectifs, puisque l’autoritarisme redoute ce qu’elles cultivent, soit des personnes informées capables de remettre en question les figures du pouvoir, de leur demander des comptes et d’imaginer un avenir plus juste.
Postes vedettes
- Chaire de recherche du Canada, niveau 2 sur la transformation des pratiques en santéUniversité du Québec à Trois-Rivières
- Design - Professeure ou professeur (histoire, théories et pratiques du design de l’environnement)Université du Québec à Montréal
- Systèmes d’information - Professeure adjointe ou agrégée ou professeur adjoint ou agrégéUniversité d'Ottawa
- Psychologie - Professeure adjointe ou professeur adjoint (psychologie sociale)Université McGill
- Génie - Professeure ou professeur (aérospatial - opérations d’engins spatiaux)École de technologie supérieure
Laisser un commentaire
Affaires universitaires fait la modération de tous les commentaires en appliquant les principes suivants. Lorsqu’ils sont approuvés, les commentaires sont généralement publiés dans un délai d’un jour ouvrable. Les commentaires particulièrement instructifs pourraient être publiés également dans une édition papier ou ailleurs.