Les provinces de l’Atlantique fortement touchées par le plafond des permis d’étude

La baisse du nombre d’étudiantes et étudiants internationaux compromet l’économie, les bassins de talents et la croissance à long terme des régions les moins peuplées.

01 juin 2026
Graphic by: Edward Thomas Swan

Dans la grande salle de l’Université du Cap-Breton brille une mosaïque colorée, où le drapeau blanc orné d’une croix bleue de la Nouvelle-Écosse est entouré de dizaines de drapeaux : Chine, Grèce, Égypte, Libéria, Népal, Turquie, Ghana, Suisse, Italie, Liban, Mozambique et Jordanie. Ils y sont affichés en célébration de la diversité, ce qui marque le point culminant d’années d’efforts visant à accueillir des étudiantes et étudiants de partout dans le monde dans la petite université de la collectivité de Sydney.L’Université a connu une augmentation marquée de sa population d’étudiantes et étudiants internationaux : de 2017 à l’automne 2023, elle a triplé, passant de moins de 900 personnes à près de 7 000. Huit nouvelles étudiantes et nouveaux étudiants sur dix provenaient de l’étranger, ce qui contribuait pour beaucoup aux efforts de l’île du Cap-Breton visant à rajeunir sa population vieillissante. Les habitantes et habitants de l’île ont dix ans de plus que la moyenne canadienne, et comme presque partout dans l’Atlantique, tentent de pallier un recul inquiétant de la population de jeunes.

« Nous formons la région la plus vieille d’un pays vieillissant. Notre viabilité dépend de l’accueil de nouvelles arrivantes et nouveaux arrivants. Et qui de mieux pour insuffler du renouveau que les étudiantes et étudiants internationaux? », demande Victor Tomiczek, directeur du recrutement international et des partenariats mondiaux de l’Université du Cap-Breton. 

Sur l’île du Cap-Breton, la population déclinait jusqu’à ce que, en 2019, la tendance se renverse grâce aux inscriptions et à la rétention à l’Université de personnes provenant de l’étranger. En 2023, ces inscriptions culminaient à la suite de la pandémie, et les étudiantes et étudiants internationaux injectaient plus de 300 millions de dollars par année dans l’économie locale. Ces personnes occupaient des emplois, tant dans les commerces familiaux que dans les banques nationales et la fonction publique. « Et c’est sans compter la richesse inestimable de la diversité culturelle qu’elles apportent sur l’île », ajoute M. Tomiczek.

 
 
 
 
 
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L’île du Cap-Breton offre un exemple frappant de l’importance des étudiantes et étudiants internationaux pour la viabilité immédiate et à long terme des petites collectivités partout au Canada. Pendant des décennies, le gouvernement fédéral a considéré ce groupe comme essentiel au maintien et à la croissance de la main-d’œuvre. Comme il l’écrivait dans sa Stratégie en matière d’éducation internationale pour 2019-2024, les « étudiants étrangers sont d’excellents candidats à la résidence permanente » : ces personnes sont jeunes, parlent couramment au moins une langue officielle et ont été formées au Canada. Grâce à des initiatives fédérales-provinciales comme le Programme d’immigration au Canada atlantique, qui jumelle les personnes nouvellement arrivées et les diplômées et diplômés internationaux à des emplois qui n’ont pas été pourvus à l’échelle locale, plus de 70 % des étudiantes et étudiants internationaux diplômés des universités du Canada atlantique restent dans la région.Voilà pourquoi bon nombre de membres du secteur de l’enseignement supérieur canadien ont été ébranlés quand l’ancien ministre de l’Immigration, des Réfugiés et de la Citoyenneté Marc Miller a annoncé en 2024 une série de réformes qui allaient resserrer les exigences d’entrée au pays et limiter le nombre de permis approuvés. Les conséquences ont été désastreuses pour l’Université du Cap-Breton. Durant l’année scolaire de 2023, l’Université comptait 7 148 étudiantes et étudiants au premier cycle. L’année suivante, ce chiffre, à 3 849, avait diminué de près de la moitié. L’Université avait donc perdu 3 299 étudiantes et étudiants, qui provenaient toutes et tous, sauf cinq, de l’étranger. 

« Nous atteignions nos objectifs dans la région – en ce qui concerne notre population et ses besoins – puis on nous a coupé l’herbe sous le pied », raconte David Dingwall, recteur de l’Université du Cap-Breton. 

Un récent rapport de la vérificatrice générale du Canada sur les réformes du Programme des étudiants étrangers a confirmé ce que M. Dingwall et bien d’autres instances des petites provinces du Canada affirmaient : même s’il en avait le mandat, Immigration, Réfugiés et Citoyenneté Canada (IRCC) n’a pas tenu compte des objectifs économiques et d’immigration des régions touchées par les réformes. Par ailleurs, le rapport souligne qu’IRCC n’a pas apporté d’ajustements au vu des conséquences imprévues de ses réformes sur ces régions, même s’il disposait de données révélant leurs répercussions disproportionnées.   

« Nous atteignions nos objectifs dans la région – en ce qui concerne notre population et ses besoins – puis on nous a coupé l’herbe sous le pied. » 

« C’était écrit noir sur blanc : nous, en Atlantique, avions été victimes d’une discrimination flagrante de la part du ministère fédéral, et c’est tout à fait inacceptable », dénonce M. Dingwall.  

IRCC avait projeté que le nombre de permis d’études approuvés diminuerait de 10 % ou moins en Nouvelle-Écosse, à l’Île-du-Prince-Édouard, au Nouveau-Brunswick et au Manitoba, tandis que la Saskatchewan et Terre-Neuve-et-Labrador connaîtraient une hausse de 10 %. Or, toutes ces provinces ont observé une baisse de 59 % ou plus des approbations en 2024 par rapport à 2023.  

« Il est manifeste que les politiques d’IRCC n’ont pas réellement tenu compte des besoins régionaux au Canada », explique Andrew Hakin, recteur et vice-chancelier de l’Université St. Francis Xavier et président du Conseil des rectrices et recteurs de la Nouvelle-Écosse, qui fait également remarquer l’écart entre les projections initiales du ministère et la réalité. « Rien ne nous porte à croire que le ministère avait une très bonne idée de la direction que prendraient ses réformes.  

Le rapport de la vérificatrice générale a également mis en lumière des défauts au modèle d’attribution, qui ont donné lieu pour les provinces les moins peuplées à deux enjeux interreliés : d’abord, les places étant attribuées en fonction de la population, ces provinces ont été désavantagées. Ensuite, IRCC a initialement surestimé le nombre de demandes de permis d’études qu’il approuverait à 60 % – un taux qu’il a appliqué uniformément à toutes les provinces, même si ses données démontraient que les taux varient, et que ceux du Canada atlantique sont considérablement inférieurs. Des explications complètes n’ont jamais été fournies, déplore Ava Czapalay, présidente-directrice générale de l’Association des universités de l’Atlantique, précisant que les responsables de la province avaient eu du mal à comprendre ces réformes. « On a parfois eu l’impression que les personnes donnant les explications ne comprenaient pas elles-mêmes tous ces changements », ajoute-t-elle. 

La vérificatrice générale révèle qu’IRCC « ignorait pourquoi les taux d’approbation étaient inférieurs aux prévisions », et n’a pas évalué si ses nouvelles mesures avaient contribué à la diminution du nombre de demandes soumises ou à la baisse des taux d’approbation. 

Or, en 2025, IRCC a accordé des attributions supplémentaires à certaines provinces affichant des taux d’approbation inférieurs à 60 %, et a adopté des taux d’approbation propres aux provinces et fondés sur des données.  

La vérificatrice générale constate néanmoins qu’en 2025, le ministère « n’a pas suffisamment pris en compte ces répercussions malgré les informations à sa disposition », et « n’a pas envisagé d’autres modèles qui ne désavantageraient pas les provinces les moins peuplées ». 

Cette erreur de calcul a eu des conséquences catastrophiques sur la réputation du Canada, jusqu’alors considéré sur la scène internationale comme une destination de choix pour les études. En 2024, le ministère avait prévu approuver 348 900 nouveaux permis d’études, mais seuls 149 559 l’ont été – une réduction de 67 % par rapport à 2023. Et en 2025, il avait prévu l’approbation de 255 360 nouveaux permis. En septembre 2025, seuls 50 370 nouveaux permis avaient été approuvés.  

Selon Mme Czapalay, la diminution globale des demandes de permis d’études peut être attribuée à la perception, largement répandue dans le secteur universitaire, selon laquelle le Canada ne serait plus un endroit accueillant pour les étudiantes et étudiants internationaux. Non seulement les exigences préalables ont été resserrées – par exemple, les fonds dont doivent disposer les étudiantes et étudiants pour entrer au Canada ont doublé, passant de 10 000 $ à 20 000 $ – mais l’opacité des règles et l’augmentation des formalités administratives ont créé de la confusion. De plus, IRCC a compliqué la tâche aux étudiantes et étudiants souhaitant faire entrer au pays leurs enfants ou conjointes et conjoints.

« Si les hautes instances gouvernementales elles-mêmes n’y voyaient plus clair, on peut s’imaginer comment se sentaient les étudiantes et étudiants internationaux, remarque Mme Czapalay. Ces personnes ont dû avoir l’impression que le Canada leur fermait la porte au nez. »  

Dans une déclaration par courriel à Affaires universitaires, Julie Lafortune, conseillère en communications pour IRCC, écrit : « Il faut noter que le plafonnement n’a pas causé lui-même le déclin du nombre d’étudiantes et étudiants internationaux. En 2024 et 2025, les provinces et les territoires n’ont pas comblé toutes les places qui leur étaient attribuées » et « les récents changements, comme la hausse des exigences financières, ont entraîné une diminution globale des taux d’approbation ».Les universités – dont les finances dépendaient de plus en plus des inscriptions d’étudiantes et étudiants internationaux, souvent pour compenser la baisse du financement provincial, la diminution des inscriptions d’étudiantes et étudiants du pays et le gel des droits de scolarité imposé par le gouvernement – continuent de prendre des décisions difficiles pour pallier ces conséquences, près de trois ans après les réformes initiales.  

 « Il est manifeste que les politiques d’IRCC n’ont pas réellement tenu compte des besoins régionaux au Canada. » 

Plus tôt cette année, la direction de l’Université Memorial à Terre-Neuve-et-Labrador a annoncé que l’établissement vendrait certaines de ses propriétés à St. John’s et au Royaume-Uni. L’Université Acadia, située à Wolfville en Nouvelle-Écosse, a éliminé 31 postes le mois dernier après avoir révélé que les inscriptions d’étudiantes et étudiants internationaux avaient diminué de 56 %. Cette vague de mises à pied a touché l’équipe entière du centre international, qui aidait les étudiantes et étudiants à s’adapter à la vie au Canada. 

Quant à l’Université du Cap-Breton, elle a dû imposer une série de compressions : en octobre 2025, elle avait éliminé plus de 100 postes et annulé des programmes professionnels post-baccalauréat qui, selon M. Dingwall, avaient été conçus pour répondre directement aux besoins en main-d’œuvre de la province. La baisse des inscriptions et les compressions touchant les programmes ont entraîné des pertes de revenus totalisant 77 millions de dollars. Il y a quelques semaines seulement, l’Université a révisé sa cible globale d’inscriptions, qui s’établit maintenant à environ 3 500, et annoncé la suppression de 50 postes additionnels. Et, sauf pour les personnes de la Nouvelle-Écosse, les droits de scolarité seront augmentés de 3 % pour les programmes professionnels et de 5 % pour les programmes de premier cycle, et les droits des étudiantes et étudiants internationaux seront majorés de 5 %.  

M. Dingwall explique que ces décisions s’imposent pour assurer la pérennité de l’Université, alors que le plafonnement des permis d’études a déjà eu des conséquences sur l’île, dont la population est maintenant en déclin. Selon lui, les faits récemment survenus au Nouveau-Brunswick témoignent de la précarité de la situation dans l’Atlantique : en avril, l’agence mondiale de notation de crédit Moody a fait passer les perspectives économiques du Nouveau-Brunswick de stables à négatives, citant « la croissance de la population ralentie par de strictes politiques fédérales d’immigration ». La province a enregistré un déclin de 64 % des permis d’études accordés aux étudiantes et étudiants internationaux.Selon M. Tomiczek, malgré ces reculs, les provinces atlantiques et les autres régions rurales doivent continuer d’accueillir des étudiantes et étudiants de l’étranger, non seulement pour le bien des institutions publiques comme les universités, mais pour celui des collectivités. « Nous avons fait trop de chemin pour revenir en arrière. » 

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