S’engager, à quel prix ?
Une initiative « pour et par » révèle les effets ambivalents de l’engagement étudiant, entre levier de persévérance et surcharge invisible.
Est-ce que l’engagement étudiant peut à la fois soutenir le bienêtre des personnes étudiantes (PE) et représenter un risque pour celles qui s’y investissent le plus ? C’est l’une des tensions mises en lumière par une initiative « pour et par » réunissant 24 PE aux cycles supérieurs en éducation, issues de sept universités québécoises.
Dans un contexte marqué par la pression de performance, l’isolement et la précarité financière, cette initiative visait la création d’un ouvrage collectif et d’outils de vulgarisation ancrés dans les expériences étudiantes. Elle cherchait à mieux comprendre, à partir de récits et de pratiques, les conditions favorisant le bienêtre et la persévérance aux cycles supérieurs, tout en proposant des pistes concrètes pour améliorer les pratiques universitaires. La moitié des personnes participantes ont partagé leur expérience dans le cadre de l’étude présentée ici.
Une initiative fondée sur la coproduction
L’initiative reposait sur une organisation collaborative où les PE participaient aux décisions, à la coordination et à la production des contenus. Cette approche a favorisé un climat de confiance, une reconnaissance des expériences vécues et un fort sentiment d’appartenance à une communauté solidaire.
Les formes d’engagement ont été variées, allant de la consultation ponctuelle à une coproduction soutenue. Cette souplesse a permis à plusieurs de s’impliquer selon leur disponibilité et leurs capacités. Toutefois, les personnes les plus investies sont aussi celles qui ont rapporté les tensions les plus importantes, notamment en raison d’une charge de travail élevée, d’un manque de reconnaissance formelle et d’un accès inégal aux ressources.
Des retombées positives, mais fragiles
Toutes les personnes participantes décrivent une réduction de l’isolement et une meilleure reconnaissance de leur parcours. Le partage de leur vécu a contribué à leur bienêtre psychologique et au sens donné à leurs études. Elles soulignent également le développement de compétences transversales, comme la collaboration interuniversitaire, la cogestion de projet, la communication scientifique et la mobilisation des connaissances, renforçant ainsi leur sentiment d’efficacité personnelle.
Ce type d’initiative favorise le développement d’un pouvoir d’agir collectif, surtout lorsqu’il repose sur une hiérarchie aplanie, la reconnaissance des savoirs expérientiels et des relations de qualité.
Ces effets positifs sont toutefois nuancés par des tensions importantes chez les personnes les plus engagées, notamment celles impliquées dans la coordination et la coproduction. En occupant des rôles centraux, elles font face à une charge affective et organisationnelle élevée, amplifiée par des attentes implicites, des ressources financières limitées et un flou dans la répartition des responsabilités entre les PE et le corps professoral.
Ces conditions génèrent des sentiments d’iniquité, de l’incertitude dans les relations de travail, ainsi que du stress et de la fatigue. Si l’initiative contribue à développer un pouvoir d’agir collectif, celui-ci demeure fragile lorsqu’il repose principalement sur un engagement bénévole. Sans reconnaissance formelle ni partage équitable des ressources, le projet tend à reposer sur une minorité de personnes fortement investies, exposées à une surcharge de responsabilités et à une pression émotionnelle importante.
La reconnaissance formelle comme condition clé
Les PE ayant bénéficié d’une rémunération équitable rapportent un meilleur bienêtre et une expérience globalement plus positive. À l’inverse, celles qui n’en ont pas bénéficié évoquent des effets plus préoccupants, comme l’épuisement psychologique, un désengagement des études ou une perte de confiance envers le corps professoral, malgré la bonne volonté de ce dernier.
Ces constats soulignent le caractère problématique d’un engagement bénévole dans des projets structurants, en particulier pour des personnes déjà confrontées à la précarité financière, à des responsabilités familiales ou à des formes de marginalisation. Le niveau de reconnaissance, qu’il soit financier ou académique, devrait être proportionnel aux compétences mobilisées.
Même lorsque des ressources financières importantes sont consacrées aux résultats visibles, comme les publications ou les activités de diffusion, ces initiatives demeurent fragiles si le travail invisible de coordination, d’accompagnement ou de relations humaines, n’est ni reconnu ni équitablement réparti. À défaut, ces initiatives risquent de reproduire les inégalités qu’elles cherchent à atténuer.
Ces résultats rejoignent d’autres travaux sur la santé mentale étudiante, qui insistent sur l’importance de soutenir les conditions d’engagement, et non seulement les initiatives elles-mêmes. L’engagement étudiant peut constituer un levier puissant de bienêtre, à condition d’être encadré, comme le relevait l’Union étudiante du Québec en 2017, par des structures équitables.
Comment agir ?
Plusieurs pistes concrètes émergent pour les établissements d’enseignement supérieur :
- offrir des contrats rémunérés équitablement pour les projets étudiants
- attribuer des crédits académiques intégrés aux programmes, accompagnés de bourses d’implication
- prévoir des montages financiers durables incluant le travail invisible
- clarifier les rôles et responsabilités dès le départ
- assurer une répartition équitable de la charge de travail
- offrir un accompagnement réaliste et respectueux, en portant attention aux rapports de pouvoir
Ces mesures peuvent soutenir l’engagement étudiant tout en protégeant le bienêtre des personnes impliquées.
Un levier à consolider
Les initiatives « pour et par » représentent des espaces prometteurs pour favoriser le bienêtre, la persévérance et le développement professionnel des PE. Leur durabilité ne peut toutefois reposer uniquement sur l’engagement individuel ou des formes de reconnaissance symbolique.
Soutenir ces initiatives implique de reconnaître concrètement le travail étudiant, de partager les responsabilités de manière équilibrée et de garantir des conditions d’engagement justes. De telles conditions sont des leviers importants pour soutenir la pérennité de ces initiatives et favoriser des milieux universitaires plus justes et inclusifs.
Pour aller plus loin :
La Station SME est une véritable mine d’informations et d’outils pour soutenir la santé mentale étudiante dans les établissements d’enseignement supérieur. Explorer cette section du site, qui présente des exemples de pratiques inspirantes et des outils pour renforcer l’engagement étudiant.
Cet article s’inscrit dans le cadre d’une série d’articles mensuels sur la santé mentale étudiante en enseignement supérieur portée par l’Observatoire sur la santé mentale étudiante en enseignement supérieur (OSMÉES).
Postes vedettes
- Ergothérapie - Professeure régulière ou professeur régulier (pratiques professionnelles et systèmes de santé en transformation)Université du Québec à Trois-Rivières (UQTR)
- Unité de recherche préclinique en neurosciences - Assistant de recherche 2, durée d'un anUniversité McGill
- Chaire de recherche Impact+ CanadaUniversité du Québec à Rimouski
- Sociologie - Professeure adjointe ou professeur adjointUniversité Laurentienne
- Comptabilité financière - Profeseure adjointe / agrégée ou profeseure adjoint / agrégéUniversité d'Ottawa
Laisser un commentaire
Affaires universitaires fait la modération de tous les commentaires en appliquant les principes suivants. Lorsqu’ils sont approuvés, les commentaires sont généralement publiés dans un délai d’un jour ouvrable. Les commentaires particulièrement instructifs pourraient être publiés également dans une édition papier ou ailleurs.