Le Canada et le Québec doivent renforcer les liens entre la science et la diplomatie

À une époque où les développements technologiques remodèlent la gouvernance mondiale, la science ne peut rester isolée du contexte politique dans lequel elle s'inscrit.

Photo courtoisie de : iStock.com/Just_Super

À Davos, le premier ministre du Canada, Mark Carney, a souligné que « le Canada possède ce que le monde recherche ». Il a mentionné plusieurs atouts, dont l’énergie et les minéraux critiques, que le Canada peut mobiliser pour façonner un nouvel ordre international. Nos forces en matière scientifique et technologique doivent être ajoutées à cette liste. En effet, nos institutions de recherche attirent les esprits les plus brillants, et le Canada se classe régulièrement parmi les pays comptant le plus grand volume de publications hautement citées. Certaines personnes pourraient considérer qu’il s’agit principalement de sources de puissance souple (soft power), c’est-à-dire le pouvoir de convaincre les autres par le charme et la persuasion, avec un impact mitigé dans un contexte de rivalité entre les grandes puissances, qu’il s’agisse d’États ou de multinationales. Toutefois, une telle caractérisation devient de plus en plus désuète.

Dans le monde d’aujourd’hui, la souveraineté économique, la capacité industrielle et la sécurité nationale, les trois piliers évoqués par le Premier ministre Carney à Davos, dépendent fortement de l’aptitude à mobiliser adéquatementles écosystèmes de recherche et d’innovation. La capacité scientifique ne concerne donc pas seulement la production de connaissance, mais aussi la possibilité pour un pays de garantir sa souveraineté ou résilience technologique et à influer sur les orientations prises en matière de gouvernance mondiale. La science, la technologie et l’innovation devraient être reconnues comme des fondements essentiels de la politique étrangère du Canada.

Science et diplomatie au Québec 

Le Québec a reconnu l’importance stratégique de la science et de la technologie plus tôt que d’autres juridictions. Il a développé diverses initiatives qui mettent à profit son écosystème de recherche en tant qu’atout international. Ces initiatives de diplomatie scientifique nourrissent les relations entre le Québec et d’autres pays à la pointe dans le domaine des sciences et technologies. À titre d’exemple, le Québec a mis sur pied un réseau d’attachés en recherche et innovation au sein de ses délégations générales dans le monde et a récemment créé un réseau de chaires de recherche sur la diplomatie scientifique via les Fonds de recherche du Québec.

Malgré ces réalisations importantes, un travail d’ampleur reste à faire pour consolider, pérenniser et amplifier ces efforts. En effet, la diplomatie scientifique du Québec est répartie entre plusieurs ministères et organismes. Dans plusieurs cas, elle repose sur la vision et le leadership de certains acteurs individuels, comme le scientifique en chef actuel qui quittera ses fonctions sous peu, et risque ainsi de manquer de soutien à long terme. En outre, peu d’acteurs du milieu de la recherche ont été mobilisés pour contribuer à un exercice collectif de définition des priorités de la diplomatie scientifique au Québec. Dans un contexte d’intensification de la compétition scientifique et technologique, cela constitue une occasion manquée, ou, pour le dire autrement, une opportunité à saisir.

Naviguer dans un monde fragmenté 

Les dernières années ont démontré que la science et la technologie sont à la fois un instrument et un point focal de la compétition géopolitique. Les contrôles à l’exportation sur les semi-conducteurs (essentiels dans le développement de l’intelligence artificielle (IA)) et l’importance croissante accordée à la sécurité de la recherche illustrent à quel point l’activité scientifique est de plus en plus intriquée par la géopolitique. 

Ce paysage en évolution ne signifie pas que la collaboration scientifique internationale doit être abandonnée. Au contraire, la coopération demeure essentielle pour relever les défis mondiaux tels que les changements climatiques, dont la gouvernance repose depuis plus de trente ans sur l’interface entre science et diplomatie qu’incarne le GIEC, et la sécurité de l’IA. Cependant, cela signifie que la diplomatie scientifique doit opérer dans une réalité où collaboration et concurrence coexistent.

Dans ce contexte, le Canada et le Québec doivent examiner comment leurs atouts scientifiques et technologiques peuvent contribuer à une stratégie de politique étrangère capable de naviguer dans un monde de plus en plus fragmenté. L’objectif ne devrait pas être d’instrumentaliser la science à des fins géopolitiques étroites. La science et la technologie devraient plutôt s’inscrire dans une approche de politique étrangère à la fois fondée sur des valeurs et lepragmatisme. 

Cela ne profiterait pas seulement aux gouvernements du Québec et du Canada. Un lien plus étroit entre la science, la technologie, l’innovation et la politique étrangère permettrait également aux acteurs de la recherche de façonner la gouvernance mondiale, d’identifier les vulnérabilités émergentes dans les chaînes d’approvisionnement scientifiques et d’accéder à des financements internationaux accrus. Certains pourraient soutenir qu’un tel engagement dans le domaine politique risque de compromettre le caractère apolitique de la science. Mais à une époque où les développements technologiques remodèlent la gouvernance mondiale, la science ne peut rester isolée du contexte politique et sociétal plus large dans lequel elle s’inscrit. 

Une voie à suivre 

La capacité scientifique génère, de manière accrue, trois formes d’influence stratégique : le pouvoir du savoir (produire de la recherche de pointe), le pouvoir technologique (transformer les découvertes en capacités technologiques et industrielles) et le pouvoir des réseaux (façonner les collaborations de recherche internationales et les normes internationales). Pour que la science et la technologie deviennent des piliers de la politique étrangère canadienne, le Canada doit donc dépasser la vision de la science comme simple source de soft power. Les réalisations canadiennes en matière d’IA témoignent de ce qu’il est possible de faire à cet égard, avec notamment la création des trois instituts nationaux d’IA (Amii, Mila et Vector) et de l’Institut canadien de la sécurité de l’IA, qui inclut un programme de recherche à CIFAR. Ces efforts coordonnés ont donné un appui structurant permettant d’amplifier l’influence stratégique de la recherche sur ces différents volets, particulièrement en matière de savoir et de réseaux. 

Le Canada dispose déjà d’une forte capacité de recherche et de réseaux mondiaux. Le défi principal est de transformer ces atouts en influence stratégique en alignant mieux la recherche, l’innovation et la politique étrangère. Cela exigera de trouver un équilibre délicat entre la promotion de la science et de la technologie pour le bien public mondial et l’exploitation de leur importance stratégique dans un environnement géopolitique concurrentiel. Trois pistes permettraient de faciliter cet exercice d’équilibre :

  1. Les gouvernements du Canada et du Québec devraient élaborer des stratégies de diplomatie scientifique. D’ailleurs, d’autres régions l’ont fait, comme la France. Ces stratégies définiraient la façon dont la science, la technologie et l’innovation peuvent contribuer à un programme de politique étrangère fondé sur les principes et le pragmatisme. Elles identifieraient les domaines à forte valeur diplomatique, comme l’IA, les sciences du climat ou la transition énergétique. Elles codifieraient également les rôles et mandats des acteurs concernés par cette diplomatie et opérationnaliseraient les objectifs stratégiques. Cela contribuerait à surmonter la fragmentation actuelle. 
  1. Les stratégies doivent être élaborées dans le cadre d’une large consultation avec les communautés politiques et de la recherche du Québec et du Canada. Autrement, elles manqueront de légitimité et de soutien. Pour mobiliser les communautés de recherche provinciales et nationales, les gouvernements du Québec et du Canada devraient lancer un appel à contributions permettant aux acteurs de la recherche d’exprimer leur intérêt et leur soutien possibles à une stratégie. Des approches similaires ont fait leurs preuves dans d’autres juridictions, notamment dans l’Union européenne, où la proposition récemment publiée de recommandation du Conseil sur la diplomatie scientifique s’appuie explicitement sur les retours de la communauté de recherche
  1. En période de turbulences géopolitiques, les stratégies doivent être régulièrement mises à jour. Les gouvernements du Québec et du Canada devraient donc créer un groupe de travail permanent sur la diplomatie scientifique, réunissant les principaux acteurs de la recherche et les experts en politique étrangère sur une base annuelle afin de discuter du rôle de la science, de la technologie et de l’innovation dans l’élaboration de la politique étrangère. 
La lecture hebdomadaire
du milieu de l’enseignement supérieur au Canada
Rejoignez des milliers de personnes qui reçoivent chaque semaine des conseils de carrière, des nouvelles, des chroniques d’opinion et des reportages d’Affaires universitaires.