Les arguments contre la neutralité institutionnelle

Jennifer S. Simpson estime que les universités doivent renoncer à la neutralité afin de promouvoir la démocratie, l’éthique et le bien public.

28 juillet 2026
Graphique par : Edward Thomas Swan

Cet article fait partie de notre série de débats estivale Regards croisés, dans laquelle des universitaires défendent des points de vue opposés sur des enjeux d’actualité en enseignement supérieur. Pour consulter tous les textes de la série, rendez-vous ici.

Dans le cadre de mes travaux de recherches, ainsi qu’à titre de membre du corps professoral et de la haute direction d’universités aux États-Unis et au Canada, j’étudie depuis près de trente ans la façon dont les universités cultivent chez les personnes étudiantes un sens accru de l’équité et du bien public. À mes yeux, cet objectif est indissociable de la mission et de la vocation éducative des universités nord-américaines. Les événements récents, notamment le meurtre de George Floyd, la découverte de tombes anonymes sur les sites de pensionnats partout au Canada, ainsi que les guerres à Gaza et en Ukraine, ont suscité des appels invitant les universités à « prendre position » sur ces questions.  

En réponse au décès de M. Floyd et aux signalements de tombes anonymes, de nombreuses universités ont publié des déclarations faisant part de leur compassion à l’égard des personnes directement touchées et orientant celles qui éprouvaient du chagrin ou de la détresse vers les ressources de soutien disponibles. Certaines de ces déclarations évoquaient la persistance du colonialisme et du racisme structurel. Or, dans le contexte de la crise à Gaza, certaines de ces mêmes universités ont invoqué la neutralité institutionnelle, affirmant l’importance de « se retenir » lorsqu’il s’agissait de défendre des points de vue particuliers. Il semble donc que les universités aient publié ces déclarations, du moins en partie, en fonction de risques politiques perçus ou réels. L’ensemble des événements mentionnés ci-dessus sont marqués par la violence et ses répercussions, et soulèvent des questions pressantes sur les valeurs démocratiques et le changement social. Bien que quelques établissements se soient exprimés publiquement au sujet de cette contradiction apparente, la majorité est demeurée silencieuse. Cela témoigne, au mieux, d’un manque de cohérence et, au pire, d’indifférence et d’insensibilité, tout en soulevant la question des intérêts que les universités cherchent réellement à servir.  

J’estime que les universités doivent faire en sorte que leur mission et leurs objectifs éducatifs se traduisent par des pratiques concrètes, particulièrement lorsque les valeurs démocratiques et des vies humaines sont en jeu. L’enseignement supérieur doit, en tout temps, être un espace voué à la promotion des valeurs démocratiques et des principes éthiques. Les déclarations de neutralité institutionnelle ne répondent pas à cette exigence et vont même à l’encontre de la mission éducative des universités et du rôle qu’elles sont appelées à jouer dans l’espace public. 

Aujourd’hui, que ce soit sur le plan personnel ou collectif, dans les moments exceptionnels comme au quotidien, vivre, c’est être confronté à des questions de sens, de bien-être collectif et de durabilité des modes de vie. Dans les sociétés démocratiques, on cherche souvent, du moins en théorie, à faire prévaloir certaines priorités éthiques. Il s’agit notamment de promouvoir le bien public, le sentiment d’appartenance et un accès équitable aux services publics, comme l’éducation et les soins de santé. On accorde également de l’importance à une bonne compréhension des conflits mondiaux et se déclare favorables à leur résolution. 

Les personnes étudiantes arrivent à l’université avec des interrogations qui reflètent les enjeux de leur époque. Elles sont parfaitement conscientes de vivre dans un monde marqué par l’effritement du tissu social et par un flux continu d’information, souvent accablant et épuisant. Outre leurs aspirations professionnelles, ces personnes sont en quête d’un engagement clair et d’une réflexion approfondie envers les valeurs ainsi que le bien-être collectif. Elles sont troublées et indignées par l’intensification de la violence et de la déshumanisation. Certaines d’entre elles exhortent même les universités à prendre les mesures qu’elles jugent appropriées. 

Lorsque les personnes étudiantes exposent avec autant de franchise leurs interrogations, leurs préoccupations et leurs affirmations au sujet de la vie publique, les dirigeantes et dirigeants universitaires, comme d’autres, ont une véritable occasion d’agir. En réalité, elles constatent qu’il se passe quelque chose de grave, de problématique ou de troublant et s’interrogent sur les conséquences immédiates pour elles-mêmes (en tant que personnes étudiantes), pour leur université et pour l’ensemble de leur communauté. 

En effet, les objectifs d’apprentissage définis dans les attentes relatives aux programmes d’études de l’Ontario (en anglais seulement) soulignent l’obligation d’offrir à toutes les personnes étudiantes une éducation qui leur apprend à réfléchir à une diversité de perspectives et de points de vue, à en discuter de manière réfléchie et à dégager collectivement une réponse éclairée à une question ou à un enjeu particulier. Voilà ce que l’éducation a de meilleur à offrir : permettre aux personnes étudiantes d’approfondir les connaissances propres à leur domaine d’études et de les appliquer dans des contextes concrets, tout en abordant des enjeux et des considérations d’ordre éthique en tant que citoyennes et citoyens de leur collectivité et du monde. 

Les universités canadiennes traduisent ces objectifs éducatifs dans leurs énoncés de mission, en affirmant que leur raison d’être est de contribuer à relever les enjeux qui touchent au bien-être de la société. Les déclarations de neutralité institutionnelle, en revanche, peuvent passer entièrement sous silence cette mission ou n’y renvoyer que de façon vague, voire purement symbolique. Elles risquent ainsi de communiquer aux personnes étudiantes que les conflits ne peuvent être abordés ou réglés collectivement; que les établissements, et plus particulièrement la formation qu’ils offrent, ne traiteront ni de l’existence ni des mécanismes de la violence, des rapports de pouvoir vécus et du changement social au service de l’équité et du bien public; et que les universités, comme institutions, ne souhaitent pas que les personnes étudiantes abordent les enjeux qui les préoccupent le plus, notamment ceux liés à l’équité et à la justice, dans le cadre de leur formation. 

Les énoncés de mission des universités canadiennes rappellent constamment que l’enseignement supérieur contribue à bâtir un avenir meilleur, juste et durable. Cela montre clairement que les universités jouent un rôle essentiel, par leurs missions fondamentales d’enseignement et de recherche, dans le développement de la vie démocratique et du bien-être de la société. Ce rôle peut être assumé de nombreuses façons, et il n’existe pas de règle simple pour déterminer dans quelles circonstances et selon quelle manière les établissements devraient agir. Les énoncés de position, dont l’élaboration repose précisément sur les compétences mises de l’avant dans les énoncés de mission et les attentes relatives aux programmes d’études, ne constituent qu’un moyen parmi d’autres d’y parvenir.  

Les universités n’ont pas à proposer des solutions définitives aux tournants importants de la vie publique ni aux défis précis qui s’y rattachent. Il est toutefois possible d’examiner les rapports de pouvoir, les valeurs démocratiques et les événements d’actualité, et de se forger une opinion à leur sujet, même si une telle réflexion fait inévitablement émerger une diversité de perspectives. Les universités ont cependant l’obligation, tant dans leur gouvernance que dans leurs activités d’enseignement et de recherche, d’adopter des pratiques délibératives qui intègrent l’examen de l’actualité à la vie universitaire, tout en plaçant les considérations éthiques et les valeurs démocratiques au cœur des échanges. Se tenir à l’écart ou se distancier de ces questions va à l’encontre de leur mission. Idéalement, une telle approche éducative devient si bien intégrée qu’elle paraît tout à fait naturelle. Peu importe leur domaine d’études, les personnes étudiantes percevront l’université comme un lieu où la délibération, la réflexion et la divergence d’opinions servent à dégager des voies communes pour l’avenir. 

Les universités peuvent assumer les risques qu’implique une telle approche, en sachant qu’un tel travail éducatif est à la fois exigeant, produit des résultats inégaux et s’inscrit dans un processus continu, mais qu’il est aussi, dans ce qu’il a de meilleur, porteur de sens et de possibilités. Je constate régulièrement que des personnes étudiantes trouvent de la joie et un sens dans une telle éducation, même lorsque cette expérience leur est nouvelle. Elles savent déjà que leurs points de vue divergent profondément de ceux de leurs pairs et recherchent des salles de classe où le corps professoral anticipe ces divergences, les accueille et les accompagne avec compétence. En d’autres termes, les universités peuvent offrir une formation qui prépare les personnes étudiantes à contribuer à leur domaine de spécialisation tout en favorisant l’avènement d’un monde juste et durable. C’est précisément ce que promettent les énoncés de mission et les objectifs pédagogiques des universités. 

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