Face à la mésinformation, remettre la vérité au cœur de l’université

Tirer parti des défis actuels pour réaffirmer notre portée publique.

19 décembre 2025
Crédit photo : iStock.com/xavierarnau

Au début de l’automne 2023, les membres du personnel administratif et du corps professoral de l’Université Mount Royal se sont rassemblés sur le campus pour souligner la Journée nationale de la vérité et de la réconciliation. Devant la foule, l’Aîné Roy Bear Chief a alors raconté l’histoire d’Ani to pisi, que lui avait appris son grand frère feu Clement Bear Chief. Ce récit inspirant de la création est tissé autour d’une toile d’araignée qui relie tous les peuples entre eux. Lorsqu’il y a des vibrations, bonnes ou mauvaises, la toile permet d’alerter tout le monde pour envoyer l’aide nécessaire.  

Aujourd’hui, la toile mondiale de l’enseignement supérieur vibre comme jamais. Nous sommes à l’ère de la mésinformation. L’enseignement supérieur est en péril à cause de certaines voix politiques qui préfèrent la vantardise à la vérité. Ajoutons à cela des figures extrémistes et la prolifération de spécialistes des médias sociaux qui affirment détenir la vérité tout en contrôlant le débat, en réprimant la révision par les pairs et en contribuant à la propagation de mésinformation populiste. Les établissements d’enseignement supérieur sont centrés sur la recherche de la vérité, non seulement comme dogme, mais comme fondement de la démocratie. Maintenant et plus que jamais auparavant, il faut défendre la vérité. 

Financièrement, le milieu universitaire est sous pression en raison de coupes dans le financement public et de contraintes législatives par rapport aux droits de scolarité. Le Canada, autrefois chef de file en matière de financement de l’enseignement supérieur et de diplomation, souffre d’un système d’éducation de plus en plus affaibli par les coupes dans les programmes, la réduction des effectifs et même la fermeture de certains campus.  

Pour surmonter ces défis qui touchent aussi le reste de la planète, il faudra réaffirmer la mission collective de l’enseignement supérieur, remettre la vérité au centre du discours, nourrir l’espoir et diriger avec humilité et courage de façon à renforcer le tissu social. 

C’est principalement ce dont il a été question lors du congrès annuel 2025 de la Société canadienne pour l’étude de l’enseignement supérieur, qui s’est tenu en juin au Collège George Brown, dans le cadre du congrès de la Fédération des sciences humaines. Lors d’une table ronde visant à poursuivre sur la lancée du Réseau mondial de doyennes et doyens de l’éducation, Lynn Gangone, ancienne présidente-directrice générale de l’Association américaine des collèges pour la formation en enseignement, nous a offert une lueur d’espoir face au discours ambiant de dévalorisation de la profession enseignante. Avec une approche axée sur l’espoir, l’alliance et l’action, elle a exhorté son auditoire à « continuer de poser les questions difficiles ». 

Il est important de se rappeler que la raison d’être de l’éducation est d’inculquer le discernement, l’esprit critique et la capacité à vérifier l’information et à réfléchir; des compétences plus que vitales de nos jours. Les corps professoraux et les dirigeantes et dirigeants du secteur de l’enseignement supérieur ont un rôle à jouer à cet égard. En tant que personnalités intellectuelles publiques, notre rôle est d’entrer en contact avec les gens, pas de les fuir. J’espère que le milieu universitaire canadien continuera de faire de cette approche un principe directeur.  

Lorsque des doyennes et doyens du monde entier se sont rassemblés l’année dernière à Innsbruck, en Autriche, ce qui en est ressorti est le caractère universel de ces défis : coupes budgétaires, attaques contre tous les niveaux d’éducation, campagnes de désinformation et recul de l’équité. Et la riposte passera nécessairement par la solidarité mondiale. De nombreuses idées communes ont émergé de ces discussions, notamment le besoin grandissant de créer des déclarations, des partenariats et des travaux de recherche collaborative à l’échelle internationale, de multiplier les échanges entre populations étudiantes et corps professoraux, ainsi que de former des communautés d’apprentissage transnationales.  

Le son de cloche est le même au sein de l’Association canadienne des doyens et doyennes d’éducation, où l’on cherche activement à renforcer l’apport du Canada à la scène internationale en diffusant les réussites du pays et en s’inspirant de ce qui fonctionne ailleurs. 

Il existe toutefois une autre voie. Mon bagage professionnel auprès d’Aînées et Aînés autochtones m’a amené à réaliser que les histoires traditionnelles de ces peuples peuvent offrir une structure sur laquelle s’appuyer et une direction à suivre. À l’Université Mount Royal par exemple, les Aînés Roy Bear Chief et Hayden Melting Tallow visitent des salles de classe pour transmettre avec générosité leur savoir, leurs histoires et leurs expériences. Ils assistent aussi régulièrement aux réunions facultaires, participant ainsi aux discussions sur l’ensemble des aspects des facultés qu’ils soutiennent. 

En faisant de la place à divers systèmes de connaissances, particulièrement les systèmes autochtones, qui sont ancrés sur les lieux, le territoire et le récit, on ouvre la porte à de nouvelles possibilités pour promouvoir le milieu universitaire. Appliquer et enseigner des cadres autochtones permet non seulement d’avancer vers la réconciliation, mais aussi de ramener la connexion et l’humanité au centre des systèmes d’éducation du monde entier. Diffuser le savoir autochtone, c’est à la fois une forme de justice et un impératif pédagogique.  

Enfin, faisons régner l’espoir en nous servant des liens sociaux pour propulser le changement. C’est ce dont le milieu universitaire a besoin.  

Dans son ouvrage intitulé Hope Circuits: Rewiring Universities and Other Organizations for Human Flourishing, Jessica Riddell nous explique comment modéliser l’abondance et la générosité. Elle y offre de précieux enseignements sur l’imagination morale, soit la capacité à visualiser un avenir meilleur et à agir pour en concrétiser les structures, même dans un présent fragile. L’autrice nous rappelle que l’espoir se distingue de l’optimisme naïf, en ce sens qu’il nécessite une mise en pratique délibérée, laquelle se cultive dans les salles de classe, à travers les conversations et par le leadership décisionnel.  

Pour recadrer nos établissements sur les principes de justice, de confiance et d’appartenance, susciter l’espoir est la stratégie à privilégier. Notre devoir à titre de dirigeante ou de dirigeant consiste d’une part à nourrir l’imagination morale et la capacité à se représenter des établissements empreints d’humanité, d’espoir et de justice et, d’autre part, à agir avec audace pour concrétiser cette vision. C’est ainsi que nous pourrons réellement nous porter au secours de l’enseignement supérieur. Pour y arriver, il nous faudra aller à la rencontre de la population étudiante, du personnel universitaire et des collectivités, et les écouter avec humilité et bienveillance.  

Dans le cadre de mes nouvelles fonctions à la tête du Collège Portage, dans le nord-est de l’Alberta, j’ai mis en place une période d’écoute intentionnelle, laquelle offre un espace pour s’exprimer sur les difficultés vécues, saluer les bons coups et nourrir l’espoir. J’ai très hâte de voir ce que les gens caressent comme rêves les plus fous et ce qu’ils proposent pour aider collectivement le milieu universitaire.  

C’est ce qui me ramène au récit d’Ani to pisi. En tant que membres de la communauté mondiale de l’enseignement supérieur, nous sommes toutes et tous liés par des valeurs communes. Et c’est en choisissant l’écoute, l’imagination morale et l’espoir courageux que nous pourrons bâtir un milieu universitaire où règne la vérité et la justice. Ensemble, nous pouvons changer les choses. 

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