Les universités francophones appelées à sortir de leur tour d’ivoire

Entre neutralité institutionnelle, pression d’impact et mobilisation des connaissances, les universités francophones redéfinissent leur rôle dans l’espace public.

19 mai 2026
Photo par : Julie Gosselin, Acfas

Les universités francophones ne veulent plus seulement produire du savoir. Elles veulent désormais démontrer leur impact. 

À l’occasion d’un panel organisé le 14 mai à l’Université du Québec à Trois-Rivières (UQTR) dans le cadre du 93e congrès de l’Acfas, recteurs, administratrices de la recherche et représentants du milieu scientifique ont dressé le portrait d’un monde universitaire de plus en plus appelé à intervenir dans les débats publics, à influencer les politiques gouvernementales et à répondre rapidement aux besoins de la société. 

Mais derrière cette volonté de mobilisation des connaissances se cache une tension grandissante : comment répondre aux impératifs politiques et sociaux sans sacrifier le temps long de la recherche, la liberté académique et la neutralité institutionnelle ? « Aujourd’hui, tout doit aller vite. On nous parle constamment d’impact efficient de la recherche, d’une recherche qui doit sortir de sa tour d’ivoire », a résumé Martine Lagacé, vice-rectrice associée à la recherche à l’Université d’Ottawa. 

Pendant près d’une heure et demie, les intervenants ont multiplié les exemples illustrant cette transformation du rôle des établissements d’enseignement supérieur francophones. 

Une recherche sommée de démontrer son utilité 

Le constat est revenu à plusieurs reprises : les organismes subventionnaires demandent désormais aux chercheuses et chercheurs de démontrer les retombées concrètes de leurs travaux. 

« Il n’y a pratiquement plus de demande de subvention qui ne comporte pas un volet de mobilisation des connaissances », a souligné Mme Lagacé. Selon elle, les nouvelles attentes des bailleurs de fonds modifient profondément la manière dont la recherche est évaluée. « Dans certains programmes, ce n’est même plus le nombre de publications scientifiques qui compte principalement, mais la capacité de démontrer un impact et de mobiliser les connaissances. » 

Cette pression soulève toutefois des inquiétudes dans le milieu universitaire. « Il faut laisser le temps de faire de la recherche. Pour avoir une influence porteuse de bonnes politiques publiques, il faut des données solides, colligées de manière rigoureuse. Et cela prend du temps », a insisté Mme Lagacé. 

Même son de cloche du côté de Karine Morin, présidente-directrice générale de la Fédération des sciences humaines, qui estime que les critères actuels d’évaluation reconnaissent encore difficilement le travail de fond nécessaire à l’influence des politiques publiques. « Si on veut évaluer la recherche à partir de son impact ultime, il faut aussi reconnaître toutes les étapes intermédiaires qui rendent cet impact possible », a-t-elle expliqué. 

L’ancrage régional comme moteur de confiance 

Pour plusieurs intervenants, la proximité avec les communautés constitue aujourd’hui l’un des principaux leviers d’influence des universités francophones. 

Le recteur de l’UQTR, Christian Blanchette, a longuement insisté sur l’importance de démystifier l’université auprès de populations qui entretiennent parfois un rapport distant avec le milieu académique. « Dans les régions, la plupart des gens ne sont pas à l’université, ils ne connaissent pas l’université, ils sont intimidés par l’université », a-t-il affirmé. 

Photo par : Julie Gosselin, Acfas

Selon lui, cette proximité avec les municipalités, les MRC, les entreprises et les organismes communautaires permet de renforcer la confiance envers les institutions scientifiques. « Notre ancrage régional nous permet de multiplier les voix qui parlent de nous positivement et de multiplier nos leviers d’influence à tous les niveaux », a-t-il ajouté. 

Le président de l’Université du Québec, Alexandre Cloutier, estime que le modèle du réseau de l’Université du Québec repose précisément sur cet enracinement territorial. « On ne peut pas imaginer l’Université du Québec sans cet engagement du corps professoral dans les régions », a-t-il déclaré. Contrairement aux discours plus pessimistes souvent entendus ailleurs en Amérique du Nord, M. Cloutier croit d’ailleurs que le lien de confiance entre les universités et la population demeure relativement solide au Québec. « Je ne crois pas qu’on soit en train de perdre nos lettres de noblesse ni que le lien de confiance soit en train de s’effriter de manière importante au Québec », a-t-il soutenu. 

Les collèges sous pression 

Le panel a également permis de mettre en lumière une réalité souvent moins connue, celle de la recherche collégiale. 

Nathalie Méthot, directrice de la recherche au Collège La Cité, a rappelé que la recherche appliquée dans les collèges demeure un secteur relativement jeune et encore en développement. « On est encore en développement de capacité », a-t-elle expliqué. 

Contrairement à la recherche universitaire plus traditionnelle, les projets collégiaux doivent démontrer rapidement leur utilité concrète auprès des entreprises et des communautés. « Si on ne démontre pas clairement qu’on répond à un besoin concret, on n’est pas financés », a-t-elle résumé. 

Elle a évoqué plusieurs exemples récents, notamment la recherche sur le cannabis, la viande cultivée ou encore les nouvelles technologies liées aux drones.  « On construit le bateau en avançant », a-t-elle lancé. 

Mme Méthot a également dénoncé le décalage entre les programmes fédéraux de financement et la réalité des collèges, où les professeurs sont d’abord engagés pour enseigner plutôt que pour faire de la recherche à temps plein. « On doit constamment réexpliquer que ces programmes n’ont pas été conçus pour notre réalité », a-t-elle affirmé. Malgré cela, elle plaide pour un rapprochement plus important entre universités et collèges. « Nous devrions collaborer pour maximiser nos capacités de recherche, mettre nos expertises en commun et renforcer collectivement notre impact. » 

Un corridor étroit pour les universités 

Une autre question a traversé l’ensemble des discussions : jusqu’où les universités doivent-elles intervenir dans les débats publics ? 

Pour Christian Blanchette comme pour Alexandre Cloutier, les établissements évoluent désormais dans un « corridor étroit » entre participation au débat public et neutralité institutionnelle. « Structurellement, l’université doit demeurer neutre », a rappelé M. Blanchette.

Selon lui, le rôle des établissements n’est pas de devenir des acteurs partisans, mais plutôt de permettre aux chercheurs d’éclairer les décisions publiques par leur expertise. Les universités doivent toutefois aussi défendre leurs propres intérêts institutionnels lorsqu’ils sont menacés. M. Blanchette a notamment évoqué les discussions menées avec le gouvernement québécois autour de la gestion des données de recherche dans le cadre de la loi sur la cybersécurité. « Si les données de recherche étaient assimilées à des données publiques, cela aurait soulevé des enjeux extrêmement sensibles liés à la confidentialité », a-t-il expliqué. 

Du côté des directions universitaires, la pression politique semble également s’intensifier. « Les chefs d’établissement n’ont jamais été autant sollicités qu’aujourd’hui pour participer au débat public », a observé M. Cloutier. Commissions parlementaires, mémoires, consultations publiques, enjeux budgétaires, immigration étudiante, langue française : les dossiers se multiplient. « Laisser la chaise vide n’est pas une option », a-t-il affirmé. 

Former les chercheurs à l’espace public 

Plusieurs intervenants ont également insisté sur la nécessité d’accompagner davantage les chercheurs appelés à intervenir publiquement. 

M. Cloutier a souligné que plusieurs universitaires hésitent encore à prendre part aux débats médiatiques, notamment en raison de la polarisation croissante et des attaques sur les réseaux sociaux. « L’espace public peut être extrêmement intimidant », a-t-il reconnu. 

Selon lui, les universités ont désormais la responsabilité de former et d’outiller les chercheurs afin qu’ils puissent mieux communiquer leurs travaux à l’extérieur du milieu académique. 

Cette réflexion rejoint les préoccupations exprimées par Karine Morin, qui rappelle que plusieurs chercheurs perçoivent encore peu de bénéfices personnels à intervenir publiquement. « Les risques sont bien réels. Ils s’exposent à la critique publique, parfois aux attaques politiques ou aux réactions très hostiles sur les réseaux sociaux », a-t-elle souligné. 

À l’Université d’Ottawa, cette volonté d’accompagnement a notamment mené à la création récente d’un Bureau de la recherche et des liaisons en matière de politiques publiques. 

Pour Mme Lagacé, ce type de structure devient incontournable dans un contexte où les universités francophones en situation minoritaire cherchent à renforcer leur capacité d’influence. « Si nous, les chercheurs, ne le faisons pas, qui va le faire? » a-t-elle demandé. 

Le temps long de la recherche 

En conclusion du panel, M. Blanchette a rappelé que l’influence réelle de la recherche se construit rarement dans l’urgence. Selon lui, les chercheurs capables d’influencer les politiques publiques sont d’abord ceux qui ont bâti leur crédibilité sur plusieurs années. « Les décideurs politiques travaillent souvent dans l’urgence. Lorsqu’un enjeu apparaît soudainement, ils se tournent vers des expertises déjà établies », a-t-il expliqué. 

Le recteur de l’UQTR a donné l’exemple d’une chercheuse ayant travaillé pendant des années avec l’UNESCO sur des questions liées à la sécurité et à l’inclusion des enfants, travaux qui ont finalement contribué à l’adoption d’une convention internationale reconnue aujourd’hui par plus de 150 pays. Pour lui, cet exemple illustre précisément le rôle que les universités souhaitent continuer à jouer. « Il faut construire progressivement cette compréhension du monde et bâtir une crédibilité scientifique solide », a-t-il conclu.

La lecture hebdomadaire
du milieu de l’enseignement supérieur au Canada
Rejoignez des milliers de personnes qui reçoivent chaque semaine des conseils de carrière, des nouvelles, des chroniques d’opinion et des reportages d’Affaires universitaires.