Le milliard manquant : une situation critique pour les universités québécoises

Le succès économique actuel du Québec est le fruit des investissements passés mais le sous-financement actuel menace cette avance pour le futur.

28 avril 2026
Graphque par : Edward Thomas Swan

À l’approche des élections provinciales de 2026, le Bureau de Coopération Interuniversitaire (BCI) s’appuie sur la mise à jour de l’étude de l’économiste Pierre Fortin pour lancer un avertissement clair : afin d’offrir à ses personnes étudianets les mêmes ressources qu’ailleurs au pays, le réseau universitaire québécois accuse un retard de 995 millions de dollars (après ajustement pour tenir compte du coût de la vie) par année pour l’année 2023-2024.

« Le Québec a perdu un terrain considérable en vingt ans, glissant de 91 % à 83 % du financement comparativement aux autres provinces, déplore Christian Blanchette, président du BCI et recteur de l’Université du Québec à Trois-Rivières. Ce déficit de ressources mène inévitablement à un taux de diplomation plus faible. C’est la mission même de l’université qui est freinée, notamment dans les services aux étudiants. »

Il ajoute que la province détient beaucoup moins de personnes diplômées et de professeurs et professeures d’université par rapport au reste du pays « ce qui crée un manque à gagner qui peut paralyser le système. »

Un fossé qui se creuse 

Pierre Fortin s’inquiète de ce sous-financement à long terme. « C’est ironique, car l’économie du Québec est celle qui va le mieux au Canada. Depuis 35 ans, notre revenu par habitant a augmenté deux fois plus vite qu’en Ontario et cela grâce à la révolution éducative des années 60. »

« En éducation, les erreurs ne se voient que 20 ans plus tard», prévient le professeur émérite à l’Université du Québec à Montréal. Comme l’économie actuelle va bien, la population ne ressent pas l’urgence. Pourtant, les chiffres sont parlants: en 2000, le Québec n’avait que 4 points de retard sur l’Ontario pour la diplomation universitaire chez les jeunes adultes. Aujourd’hui, l’écart a doublé pour atteindre 8 ou 9 points. « On perd du terrain parce qu’on ne pousse plus aussi fort que nos parents ou nos grands-parents dans les années 60. »

« La situation est devenue critique », affirme Madeleine Pastinelli, présidente de la Fédération québécoise des professeures et professeurs d’Université (FQPPU). Selon elle, la non-indexation des budgets et l’effondrement des inscriptions étrangères agissent comme des coupes déguisées. « Le personnel fait face à une surcharge de travail aggravée par une bureaucratie omniprésente. L’énergie des professeurs est détournée de leur mission première par un accroissement massif de la reddition de comptes », déplore-t-elle.

Elle ajoute que bien que le dernier budget québécois propose une stabilisation du financement, et qu’il existe un effort d’indexation, un réinvestissement est nécessaire. « Stabiliser ce n’est pas réinvestir. Nous étions déjà sous-financés il y a dix ans. Avec l’explosion de nouveaux coûts, comme les licences pour l’intelligence artificielle que les profs doivent parfois financer eux-mêmes, le compte n’y est pas. »

Par ailleurs, M. Fortin souligne que le gouvernement du Québec multiplie les interventions spécifiques (fonds de recherche, santé, régions), ce qui est louable selon lui. Cependant, cette multiplication de dépenses hors fonctionnement, ajoutée à un plafonnement des droits de scolarité, crée un étau qui réduit les ressources disponibles pour les opérations courantes comme l’enseignement de base et les baccalauréats. « On met beaucoup d’argent dans l’intelligence artificielle ou les changements technologiques, mais il y a des limites à ce dirigisme », prévient-il.

Il rappelle que les besoins « humanisants » de la société, comme l’enseignement, le droit ou les sciences humaines, sont tout aussi essentiels à l’économie. « Les prévisions d’emploi montrent une demande immense là où les interactions humaines sont centrales. Il ne faut pas mettre tous nos œufs dans le même panier technologique au détriment de la formation de base. »

Mme Pastinelli rejoint M. Fortin sur l’idée que le financement ciblé crée une pression démesurée sur les universités. « On crée une sorte d’université à deux vitesses, où les sciences humaines et sociales doivent constamment justifier leur pertinence face à des programmes plus « lucratifs » ou technologiques », soutient-elle. Elle décrit un processus d’asphyxie dans lequel, faute de ressources, un département réduit son offre de cours, perd son dynamisme et finit par voir ses inscriptions s’effondrer. « C’est ainsi qu’on pousse des disciplines entières à l’agonie », déplore-t-elle, citant l’histoire de l’art comme exemple de ces domaines sacrifiés au détriment de la rentabilité économique.

Enfin, l’étude de Pierre Fortin suggère un réinvestissement de 200 millions $ par année d’ici 2030 afin de colmater le fossé. « À ce rythme, en 2030, le Québec serait à égalité avec les autres provinces. » conclut le professeur.

Pour Olivier Grondin, professionnel de recherche et analyste de données à la FQPPU, ce montant resterait insuffisant. « C’est un bon début mais même avec 200 millions par an, un déficit de ressources par étudiant subsisterait. » Il questionne également la manière dont l’argent serait investi. « Si on injecte simplement en fonction du nombre d’étudiants, on crée une pression de recrutement qui peut être contre-productive. Il serait préférable de diriger ce financement vers la mission fondamentale des universités, un financement inconditionnel qui assure un socle de ressources stable. »

Un autre enjeu soulevé est celui de la main-d’œuvre. « Le rapport s’appuie sur l’idée d’une mise en concurrence pour le recrutement, mais il ne distingue pas le bassin francophone du bassin anglophone. Les chercheurs francophones ont des trajectoires qui les lient souvent à la France ou à la Francophonie mondiale. À l’inverse, les universités anglophones du reste du pays sont en compétition directe avec le marché américain. » Cette mobilité internationale n’est pas pleinement pondérée dans l’étude, souligne-t-il, ce qui peut limiter la pertinence de la comparaison dans certains domaines. 

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