Création et diffusion des savoirs en français : le temps de passer à l’action

Le rapport du Groupe consultatif externe sur la création et la diffusion d’information scientifique en français, publié en mai dernier, trace la route à suivre pour favoriser ces activités. L’appel sera-t-il entendu?

15 juin 2026
Graphique par : Edward Thomas Swan

La science canadienne peut-elle prospérer durablement dans les deux langues officielles ? Pour le Groupe consultatif externe sur la création et la diffusion d’information scientifique en français, la réponse passe par une intervention ambitieuse du gouvernement fédéral. Après 18 mois de travaux, ses membres proposent une série de mesures destinées à renforcer la recherche en français, qu’ils considèrent non seulement comme un enjeu linguistique, mais aussi comme un levier stratégique pour l’avenir scientifique, économique et culturel du pays. 

« Nous avons approché le sujet comme un objet de recherche, ce qui nous a d’abord amenés à le définir, explique Danielle de Moissac, professeure titulaire à la Faculté des sciences de l’Université de Saint-Boniface, et membre du Groupe. Je crois que c’est l’un des aspects très intéressants du rapport. » 

Savoir de quoi l’on parle 

Le Groupe consultatif définit la recherche en français comme des travaux effectués au moins en partie dans cette langue par des chercheuses et des chercheurs francophones. Par exemple, des cas où le français serait la langue d’enseignement et la langue de travail au sein des équipes de recherche, mais où les articles scientifiques seraient publiés en anglais, se qualifieraient. 

S’ajoutent à cela les activités de recherche qui portent sur des objets francophones. Pour Martin Normand, président-directeur général de l’Association des collèges et universités de la francophonie canadienne (ACUFC), c’est un aspect crucial. « S’il n’y a pas de chercheurs francophones qui travaillent sur des sujets de recherche d’intérêt pour les communautés francophones en milieu minoritaire, qui le fera ? demande-t-il. Probablement pas des chercheurs anglophones qui veulent être publiés dans de grandes revues scientifiques anglophones. » 

Selon Éric Forgues, directeur général de l’Institut canadien de recherche sur les minorités linguistiques, le rôle du gouvernement fédéral dans les communautés hors Québec est essentiel, car « elles ne reçoivent pas du tout le même appui de la part de leur gouvernement provincial que celui qui est offert à la communauté de recherche francophone au Québec. » 

L’expression recherche en français recouvre en outre la formation de la relève scientifique. « Ce rapport est écrit pour préparer l’avenir et c’était essentiel qu’il se préoccupe de la relève scientifique, avance Mmede Moissac. Un effort doit être fourni pour valoriser la recherche en français afin que les jeunes s’y intéressent. »  

Une véritable architecture 

Le Groupe propose trois grands axes d’intervention pour soutenir la recherche et la diffusion des savoirs en français, qui comportent un total de 12 mesures. Il souhaite la création d’un Secrétariat de coordination de la recherche en français, l’instauration d’un Fonds d’appui et de valorisation de la recherche en français doté d’au moins 40 millions de dollars et une exemplarité rehaussée du gouvernement du Canada. 

« Ces trois piliers sont bien structurés et interreliés, avance M. Normand. C’est important que le gouvernement fédéral comprenne que les trois volets doivent être mis en œuvre pour produire l’effet désiré. »   

Ces trois grands axes découlent d’un portrait assez sombre de la situation actuelle. « Notre diagnostic révèle de gros problèmes et de fortes inégalités entre les anglophones et les francophones dans les écosystèmes universitaires et de la recherche », reconnaît Vincent Larivière, professeur titulaire à l’École de bibliothéconomie et des sciences de l’information de l’Université de Montréal, et membre du Groupe.  

Le rapport montre un modèle de financement fédéral qui concentre des fonds dans les grandes universités de recherche, en majorité de langue anglaise, et qui sous-finance des disciplines essentielles à la production scientifique en français. La privatisation des infrastructures de diffusion favorise aussi l’anglicisation. M. Larivière cite l’exemple de Canadian Science Publishing. L’ancien premier ministre Stephen Harper avait transféré vers cet organisme à but non lucratif (OBNL) la gestion des revues savantes naguère chapeautées par le Conseil national de recherches Canada. Or, l’OBNL a cessé de publier des résumés en français dans ces revues. 

Bien d’autres obstacles entravent le développement de la science en français au Canada, comme la difficulté à obtenir des manuels d’enseignement, bases de données ou logiciels dans cette langue ou encore la pression de publier en anglais dans des revues scientifiques. 

Un atout stratégique 

Pourtant, souligne Sophie Montreuil, directrice générale de l’Acfas, le rapport présente d’excellentes raisons d’appuyer le développement de la recherche et de la diffusion des savoirs en français. « Il aurait pu confiner la recherche en français à la sphère des savoirs et des connaissances, observe-t-elle. Mais il l’a aussi rattachée à la prospérité économique du Canada et a montré sa valeur stratégique pour le pays. »   

Le rapport est un véritable appel à remplacer une égalité linguistique purement formelle par une égalité réelle. Reste à voir s’il sera entendu. « Le gouvernement a commandé ce rapport, donc il doit être cohérent, étudier ces propositions en compagnie des instances concernées comme les conseils subventionnaires et certains ministères, et passer à l’action », lance Mme Montreuil. 

Martin Normand rappelle que les consultations en vue du plan d’action pour les langues officielles 2028-2033 commencent cet été. « On doit aller chercher rapidement un engagement ferme du gouvernement fédéral d’appuyer les recommandations du rapport, croit-il. Dans le passé, on n’a pas senti un enthousiasme débordant de sa part pour la recherche en français. » 

Éric Forgues souligne que la réponse gouvernementale au rapport de 2023 sur la recherche et la publication scientifique en français, présenté par le Comité permanent de la science et de la recherche, avait été plutôt décevante. « Il s’était surtout contenté de recenser ce qu’il faisait déjà et d’affirmer qu’ils travaillaient dans le bon sens, rappelle-t-il. Il ne faudrait pas que ça se répète. » 

C’est bien ce qui inquiète Vincent Larivière. Il note que le rapport de 2026 a été très bien accueilli dans les milieux francophones, mais qu’il a reçu peu d’écho du côté des anglophones. « Je n’ai pas vu d’universités anglophones ni de ministres fédéraux réagir, déplore-t-il. Le reste du Canada doit réaliser que la recherche en français est une richesse pour le pays et un atout stratégique de la spécificité canadienne. »  

Le rapport est désormais sur la table. Reste à savoir si Ottawa le mettra en œuvre. 

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