Petites universités francophones hors Québec : rouages essentiels de la francophonie
Si les petites et universités francophones hors Québec restent méconnues, leur rôle pour la francophonie est pourtant essentiel. À la découverte des réalités et des défis de ces établissements, d’un océan à l’autre.
Dans les corridors de l’Université de Saint-Boniface à Winnipeg comme à Pointe-de-l’Église, l’un des trois campus de l’Université Sainte-Anne, le français résonne. « Tout se passe en français : les cours, les réunions, les activités… On est un peu comme un village gaulois, qui n’est pas toujours bien compris notre université d’affiliation », raconte Valérie Lapointe-Gagnon, professeure au Campus Saint-Jean de l’Université d’Alberta, le campus francophone d’une des plus grandes universités de recherche anglophone au Canada.
Le contexte budgétaire difficile des dernières années a eu des conséquences importantes pour ces petites institutions en contexte minoritaire : le campus Saint-Jean a bien failli disparaître, et l’Université Laurentienne a coupé massivement dans ses programmes en français. Pourtant, ces institutions profondément ancrées dans leurs milieux jouent un rôle primordial, autant du point de vue des étudiantes et étudiants, de la recherche que de la communauté.
Une mission différente
« Notre mission n’est pas la même que celles des grandes universités de recherche », rappelle Mme Lapointe-Gagnon. Que ce soit sous forme de faculté, de campus ou d’université semi ou complètement autonome, la présence d’établissements d’enseignement supérieur est en effet intimement liée à la survie et à la vitalité des communautés francophones minoritaires dans lesquelles ils s’établissent. La portée symbolique d’avoir une institution postsecondaire francophone est forte ; en retour, celle-ci forme les futurs enseignants, infirmières, avocats, et travailleurs en tout genre qui exerceront en français… « Notre raison d’être est différente. Nous sommes axés sur nos communautés respectives », explique Stéphanie St-Pierre, professeure à l’Université Sainte-Anne, en Nouvelle-Écosse.
« C’est important de pouvoir se former chez soi dans sa langue, parce que si les jeunes quittent pour étudier, ce n’est pas sûr qu’ils reviendront », poursuit Michael Poplyansky, professeur d’histoire à La Cité universitaire francophone de Régina, en Saskatchewan. L’éducation supérieure occupe une place importante au sein du continuum de l’apprentissage en français, un concept crucial pour les communautés minoritaires. « C’est très important de poursuivre les études postsecondaires en français, parce que c’est une période où l’on perfectionne ses compétences linguistiques, mais aussi où l’on acquière le vocabulaire de notre discipline », résume Michelle Landry, professeure à l’Université de Moncton.
Au cœur des communautés
La recherche qui se fait dans ces universités est par ailleurs essentielle pour ces communautés minoritaires. « C’est un rôle qui est souvent sous-estimé », note Mme Landry. Pourtant, rappelle la directrice générale de l’Acfas Sophie Montreuil, sans celle-ci, de nombreux sujets de recherches seraient en péril : prise de parole historienne et dans les milieux franco minoritaires, histoire politique, intellectuelle et constitutionnelle des francophonies canadiennes, enjeux sociopolitiques relatifs aux minorités linguistiques. « Ce n’est pas uniquement le milieu de la recherche qui serait perdant, mais toute la population », met en garde Mme Montreuil. Mme Lapointe-Gagnon abonde dans le même sens : « presque tous mes projets concernent un aspect à mieux comprendre de la francophonie, qui pourrait éclairer les politiques publiques ».
Ces universités occupent également une place importante au sein de leur communauté, multipliant les partenariats avec les organismes communautaires, francophones, et francophiles. « Lorsqu’on étudie ou l’on travaille à l’Université Saint-Boniface, on embarque dans un projet communautaire, un projet de société », soutient Sophie Bouffard, rectrice de l’établissement. Inspirée par l’historien et ancien professeur à l’Université Laurentienne Gaétan Gervais - et l’un des créateurs du drapeau franco-ontarien -, Stéphanie St-Pierre a voulu se mettre au service de sa communauté. « Je me suis demandé ce que je pouvais faire comme historienne dans ma communauté », relate-t-elle. Avec sa collègue et politicologue Gabrielle Bardall, elle a ainsi fondé l’association Sainte-Marie héritage et développement pour sauver de la démolition la plus grande église en bois d’Amérique du Nord.
« La vitalité des sciences en français, en francophonie minoritaire, passe par les liens que les établissements universitaires entretiennent avec une foule d’organisations dans leur écosystème »
« La vitalité des sciences en français, en francophonie minoritaire, passe par les liens que les établissements universitaires entretiennent avec une foule d’organisations dans leur écosystème », avance Mme Montreuil. Au cœur du quartier francophone de Winnipeg, l’Université de Saint-Boniface joue ainsi un rôle important de préservation du français, de la culture, et de plaque tournante francophone. Rappelons que de 1916 à 1960, l’enseignement en français était illégal au Manitoba, mais que le collège Saint-Boniface, établissement privé, échappait à cette interdiction, encourageant même les écoles publiques à faire de même.
Encore aujourd’hui, l’Université Saint-Boniface, comme toutes les autres universités en milieu minoritaire, collabore avec les établissements d’éducation de tous les niveaux, comme sur des tables sectorielles avec divers partenaires gouvernementaux, communautaires et du milieu des affaires. « Il y a cette nécessité de se réunir pour maintenir l’identité francophone forte, de développer des projets et de se soutenir mutuellement », souligne Sophie Montreuil.
Elles font en outre partie de la vie culturelle communautaire, comme le démontre la Chorale Saint-Jean, qui en rayonnant partout dans le monde, contribue à faire du campus un pôle culturel francophone et alimente la vie culturelle à Edmonton. « Ça permet de rattacher les étudiants à la langue. Pour préserver le français, il faut le pratiquer, il faut l’entendre », estime Mme Lapointe-Gagnon.
Selon Mme St-Pierre, le milieu universitaire franco-canadien permet par ailleurs de faire la recherche autrement. « Une des choses qui se prête vraiment bien au milieu, c’est l’apprentissage expérientiel, associé à l’élaboration d’une pédagogie qui mise sur des expériences tangibles et authentiques », croit-elle. La petite taille des institutions et leur ancrage dans la communauté facilitent l’exploration et l’innovation. Celle-ci a par exemple créé un cours autour d’un projet de recherche sur l’histoire de la Colonie Jeunesse Acadienne, qui a mené à la production de deux épisodes de baladodiffusion.
Réalité invisible
Méconnues au Québec comme dans leur propre province, les institutions francophones en milieu minoritaire doivent malgré tout se battre pour se démarquer. « C’est un défi de faire de la recherche en français dans une province comme l’Alberta, qui a effacé son passé francophone. Il y a des enjeux de visibilité et de compréhension de nos réalités », confie la Québécoise d’origine Valérie Lapointe-Gagnon, qui a elle-même découvert le dynamisme de ces établissements durant son doctorat. « Cela a été une révélation ».
« La visibilité fait partie des défis. Nous planifions en ce moment une tournée à travers la Saskatchewan, parce qu’en dehors de la communauté fransaskoise, on nous connaît peu », évoque Sophie Gaudet. Idem pour le Campus Saint-Jean, qui, malgré plus de 100 ans d’histoire et près de 1000 étudiantes et étudiants, demeure inconnu pour plusieurs personnes de son université d’attache, l’Université de l’Alberta.
Même au Nouveau-Brunswick, où le français fait partie des langues officielles, les préjugés demeurent. « Il y a beaucoup de méconnaissance. Certains collègues anglophones ne savent pas que nous sommes une université francophone, et même au Québec, on pense que l’Université de Moncton est bilingue », constate Michelle Landry.
Double iniquité
Du fait de la petite taille et de la position minoritaire de leur institution d’attache, « les chercheurs dans les universités francophones de petite et de moyenne taille font face à une double iniquité », soutient la directrice générale de l’Acfas. Dans un monde où l’anglais prédomine, il est de plus en plus complexe de faire de la recherche en français. « On nous oublie constamment », déplore Mme Lapointe-Gagnon, qui évoque un récent appel de candidatures d’un prix bilingue, mais avec aucun jury capable de lire les dossiers en français. « Ça a été réglé quand on l’a soulevé, mais on doit toujours demander la permission ».
Les petites universités font aussi face au préjugé qu’il s’y fait « de la moins bonne recherche », constate Mme Montreuil. Obtenir des fonds y est parfois ardu. « C’est un cercle vicieux. Plus une université obtient du financement, plus c’est facile d’en recevoir », ajoute-t-elle. Ainsi, quinze universités canadiennes accaparent 80 % du financement accordé par le fédéral. Résultats ? Les petites universités semblent être « moins bonnes » en recherche, « mais c’est un problème systémique », résume-t-elle. L’Acfas a d’ailleurs mis sur pied le Service d’aide à la recherche en français en 2023, pour soutenir celles qui n’ont pas les ressources pour appuyer les chercheuses et chercheurs dans le dépôt de leur demande de financement.
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C’est sans compter que les rares sont les programmes de deuxième et de troisième cycle dans ces établissements en milieu minoritaire… et n’ont donc pas d’étudiantes et étudiants et d’auxiliaires de recherches pour appuyer les chercheuses et chercheurs. Mme St-Pierre remarque qu’il est difficile d’obtenir une subvention sans démontrer sa capacité à embaucher du personnel étudiant, même si c’est de moins en moins vrai.
Des obstacles qui deviennent des avantages
Pour leurs auxiliaires de recherches, plusieurs se tournent alors vers les étudiantes et étudiants au premier cycle, en adaptant le type de travail et la charge. Une occasion extraordinaire de formation, qui aurait été impossible ailleurs. « C’est un défi pour le corps professoral, mais pour les étudiants, c’est très enrichissant », fait valoir Mme Landry.
Tout le monde est appelé à collaborer étroitement. La proximité avec les acteurs de la communauté est le propre des institutions en milieu minoritaire, et le travail interdisciplinaire, la norme plutôt que l’exception. « Il y a un beau dynamisme, une belle relation entre les chercheurs et la communauté », observe Stéphanie St-Pierre. L’Université Sainte-Anne comme l’Université de Moncton se déploient pour ce faire sur trois campus, pour être au cœur des régions acadiennes, et répondre aux besoins des communautés. Cette proximité offre également des conditions d’apprentissage uniques aux étudiantes et étudiants.
La collaboration s’étend jusqu’au au niveau institutionnel. Les programmes sont développés et donnés en collaboration avec d’autres universités ou facultés, selon le cas. Des programmes de La Cité universitaire francophone sont établis en collaboration avec des Facultés de l’Université de Regina (sciences infirmières, éducation), ou avec l’Université d’Ottawa, comme celui de droit. « Mais ça crée un autre enjeu », nuance Michael Poplyansky. « Les étudiants qui suivent le programme en éducation ne sont pas comptés comme nos étudiants, ce qui diminue notre poids lorsque l’Université établit des priorités budgétaires, ou pour revendiquer des postes de professeurs ».
« Ce n’est jamais acquis. Il faut toujours continuer à raconter notre histoire. Si nous ne le faisons pas, personne d’autre ne le fera ».
De nouveaux liens sont également en train de se tisser entre trentaine d’universités et de collèges membres de l’Association des collèges et universités francophones et le réseau des universités du Québec, qui partagent des réalités similaires. « Pour avoir une meilleure offre en français, et essayer de contrer le déclin de la recherche en français, tout le monde doit se mettre ensemble pour avoir une réflexion globale », croit Mme Montreuil.
Parce que vivre, enseigner, apprendre et faire de la recherche en français dans un contexte minoritaire nécessite un engagement certain. « Lorsque tu décides de faire la recherche en français, tu entres dans une certaine lutte pour te faire reconnaître, pour obtenir des services, pour que ta recherche soit valorisée. Ça devient un geste politique », affirme Mme Lapointe-Gagnon.
Sophie Bouffard acquiesce : « Ce n’est jamais acquis. Il faut toujours continuer à raconter notre histoire. Si nous ne le faisons pas, personne d’autre ne le fera ».
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