Les arguments contre l’arrimage des programmes d’études au marché du travail

Mazen Guirguis soutient que l’université devrait renouer avec ses racines socratiques.

21 juillet 2026
Graphic par : Edward Thomas Swan

Les premiers cours de philosophie que j’ai suivis ont été pour moi une révélation. Sans m’y attendre, j’ai été plongé dans un univers inusité peuplé de mots en -isme, tous plus spectaculaires les uns que les autres : empirisme, rationalisme, dualisme, matérialisme – et j’en passe. Affamé d’idées, j’étais prêt à dévorer tout nouveau concept rencontré sur mon chemin. J’étais particulièrement impressionné par les -ismes nommés d’après des personnes qui avaient un jour existé – platonisme, cartésianisme, kantisme – puisqu’ils interpellaient directement mon ego et nourrissaient mon ambition. Au début, j’ai eu du mal à démêler les multiples arguments et opinions. J’étais convaincu par presque toutes les positions exprimées, jusqu’à ce qu’une opinion opposée les remplace. Puis les choses se sont clarifiées, et j’ai pu déterminer mes convictions tout comme mes préjugés. 

Les étudiantes et étudiants auxquels j’enseigne aujourd’hui ne manquent pas d’enthousiasme, mais bon nombre de ces personnes arrivent sur le campus animées par des aspirations d’un autre ordre : réussite professionnelle, prospérité financière et espoir de se tailler une place sûre dans un monde de plus en plus volatil. Ces préoccupations, souvent pressantes, sont compréhensibles. Pourtant, le contraste est révélateur. Ce qui m’avait particulièrement frappé, quand j’étudiais au premier cycle, c’était de voir à quel point l’université était vouée à la découverte intellectuelle. De nos jours, on la décrit souvent comme un tremplin vers l’emploi et la mobilité économique. Le changement n’est pas simplement attribuable aux priorités des étudiantes et étudiants, mais aussi à la compréhension qu’ont les établissements d’eux-mêmes; il soulève une question plus vaste sur la raison d’être de l’enseignement supérieur : à quoi, exactement, les universités servent-elles? 

Les décisionnaires mettent de l’avant la réalité sur le marché du travail, les employeurs recherchent du personnel diplômé « prêt pour l’emploi », et les étudiantes et étudiants, face à la hausse des coûts et à un avenir incertain, veulent obtenir un diplôme leur garantissant une carrière stable. L’enseignement supérieur est par conséquent souvent considéré comme un moyen d’« harmoniser les compétences », comme si sa principale raison d’être était d’injecter du capital humain dans l’économie. Cette perception témoigne toutefois d’un changement dans la compréhension de la mission de l’université : celle-ci est passée d’une institution civique et savante complexe à un établissement de formation aux visées plus restreintes. 

L’enseignement supérieur, dans les traditions occidentales, n’a jamais été réduit à une simple préparation professionnelle. Si la forme institutionnelle de l’université moderne s’est définie beaucoup plus tard, l’idéal de l’éducation comme une quête de la compréhension découle de l’importance accordée par le socratisme au dialogue, à la réflexion et à l’introspection. En ce sens, l’apprentissage n’est pas que la simple acquisition d’une expertise définie, mais le renforcement des capacités de réflexion par la recherche de connaissances. Ces idéaux ont ensuite été étoffés par les activités savantes de l’ère médiévale et du début de l’ère moderne, avant d’être redéfinis lors des Lumières, moment où la recherche scientifique, la théorie de la politique libérale et les cadres fondés sur les droits dépendaient de plus en plus de normes en matière de critique et de raisonnement publics. L’université est née de ces courants intellectuels qui se sont chevauchés, et d’une volonté de répondre aux besoins administratifs et professionnels de la société. Depuis longtemps, son identité est donc double : civique-intellectuelle et professionnelle-technique. 


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Or, les débats contemporains ne mettent en lumière qu’un pan de cette dualité. Les gouvernements et les modèles de financement poussent de plus en plus les universités à arrimer leurs programmes aux besoins du marché du travail. Cela peut sembler raisonnable, mais des problèmes surviennent quand la valeur éducative est principalement déterminée à l’aune des débouchés d’emploi. Les marchés ne sont pas des indicateurs neutres des besoins sociaux, mais des systèmes dynamiques influencés par les changements technologiques et économiques. Les compétences prisées aujourd’hui pourraient rapidement tomber en désuétude, tandis que de nouveaux domaines pourraient s’imposer d’une manière difficile à prévoir. De plus, les signes provenant du marché du travail n’offrent qu’un aperçu partiel du développement et de l’épanouissement humain. Plusieurs activités ayant une importance sociale – comme la participation civique, la recherche fondamentale et la préservation du patrimoine culturel – produisent des retombées à long terme que les marchés n’arrivent pas à mesurer et à valoriser. Trop axé sur les pressions à court terme, le système d’éducation pourrait s’adapter à des conditions transitoires au lieu de stimuler les capacités intellectuelles et morales qui perdurent malgré l’évolution des circonstances. 

De manière plus fondamentale, si l’on fonde l’apprentissage sur l’employabilité, on astreint le développement cognitif à un rôle fonctionnel. La formation prépare les personnes à accomplir des tâches données dans le cadre de systèmes; l’éducation renforce la capacité à évaluer ces systèmes et à imaginer des solutions de rechange. Cette distinction est particulièrement importante dans les sociétés démocratiques, où les enjeux, comme les changements climatiques, la gouvernance fondée sur la dignité et l’accroissement des inégalités exigent non seulement des compétences techniques, mais un jugement éthique, une perspective historique et une connaissance politique. 

La relation entre les universités et les marchés du travail n’est pas non plus antagoniste. Les programmes professionnels comportent souvent un volet de mise en pratique, et les universités préparent depuis longtemps les étudiantes et étudiants au travail dans des domaines comme la médecine, le droit et le génie. De plus, les compétences qu’on qualifie de « transférables » – la pensée critique, la communication, la capacité d’adaptation – jouent un rôle clé pour assurer la productivité d’économies en pleine évolution. Fait ironique, ces compétences s’acquièrent de façon plus directe dans le cadre de disciplines qui n’ouvrent pas immédiatement des débouchés professionnels. Les sciences humaines et sociales ne sont pas contraires à l’employabilité; elles la favorisent au fil du temps en permettant l’acquisition de formes flexibles de raisonnement, qui s’avéreront utiles dans tous les métiers et tout au long de la vie civique. La question fondamentale, par conséquent, n’est pas d’établir si les universités doivent contribuer à des objectifs économiques, mais plutôt de déterminer la place de ceux-ci par rapport aux autres. Le danger ici serait de négliger l’évidence : quand les influences matérialistes sont dominantes, les fonctions civiques et éducatives se dégradent lentement. 

Une conception plus juste de l’université reconnaîtrait son rôle pluriel : prospérité économique, engagement civique, développement intellectuel et perfectionnement de soi. Ces bienfaits ne sont pas toujours au diapason, et des tensions se feront inévitablement ressentir entre eux. L’idée n’est pas de les fusionner en un seul indicateur, mais de se donner de l’espace pour les concilier. 

Le débat sur l’enseignement supérieur porte somme toute sur le type de société que nous voulons former. Une université conçue comme un centre de formation traite le savoir comme un instrument servant à des fins prédéterminées. Une université s’inscrivant dans la tradition socratique considère la connaissance comme une activité de réflexion, de critique et d’étude dont les résultats ne peuvent pas toujours être prévus. Si les universités modernes doivent répondre aux besoins économiques et professionnels, leur mission fondamentale est d’offrir à la société un espace où elle peut réfléchir aux fins qu’elle poursuit, surtout quand les impératifs économiques n’indiquent pas à eux seuls ce qui en vaut la peine. 

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