Enseigner dehors pour cultiver la résilience
En sortant la salle de classe de ses quatre murs, une enseignante de création littéraire invite ses étudiantes et étudiants à renouer avec le monde vivant et à développer une autre manière d’apprendre, d’écrire et de faire face à l’incertitude.
Par un matin de mai 2026, mes étudiantes et étudiants se rassemblent vêtus de chandails à capuchon et de vestes, prêts pour le cours. Plusieurs, comme moi, portent un long manteau d’hiver. Il fait 10 °C, et j’ai choisi un lieu ombragé. Mais ce coin du campus offre une intimité appréciable et un mélange harmonieux d’éléments naturels et bâtis : une allée de pavés arrondis bordée d’arbres, des endroits où s’asseoir, peu de circulation et un calme relatif, chose rare au centre-ville de Toronto. Tout près, dissimulé entre les bâtiments, se trouve un trésor caché : un petit boisé de bouleaux et d’érables laissé volontairement à l’état sauvage, qui dégage un parfum de feuilles et de paillis forestier.
Nous en sommes à la deuxième séance de Creative Writing and Territory, un cours de création littéraire intégré à une aventure pédagogique en plein air que j’ai conçu et que je donne depuis 2023. J’ai intitulé cette séance Meeting the land, ou « à la rencontre du territoire » en français. Nous formons un cercle imparfait, les mains dans les poches. Les essais de Kyo Maclear et de Thomas King au programme nous invitent à réfléchir aux récits que nous entendons, et que nous nous racontons, sur qui nous sommes par rapport au monde vivant et sur ce que celui-ci est réellement.
Selon l’écrivain Barry Lopez, « inclure la nature dans nos récits, c’est revenir à une forme plus ancienne de conscience humaine, où la nature n’est pas un décor, ni un entrepôt de ressources naturelles, ni un bien immobilier, ni une possession, mais le prolongement de la communauté ». Avec les années, j’ai compris à quel point il est urgent de renouer avec cette « forme plus ancienne de conscience » qui nous relie à la communauté du vivant. Non seulement en tant qu’écrivains, scientifiques ou gestionnaires, mais aussi en tant qu’êtres humains, guidés et épaulés dans les épreuves de la vie par les récits et les liens qui nous unissent.
Une intervention
Il y a une dizaine d’années environ, je demandais à mes étudiantes et étudiants de premier cycle en création littéraire d’écrire une scène située dans le futur, n’importe quand. Mes seules exigences étaient que l’action se déroule sur Terre et qu’un lien, quel qu’il soit, existe entre cet avenir fictif et notre époque. Cette consigne visait à les amener à examiner les structures narratives et à ancrer un tant soit peu leur imagination.
Comme beaucoup d’étudiantes et d’étudiants aiment la fiction spéculative, je croyais que l’exercice serait amusant. Après avoir donné le cours quatre ou cinq fois, j’ai toutefois abandonné l’idée. Les réponses étaient presque toujours les mêmes : 25 récits de futurs dystopiques remis chaque session, empreints de violence, d’oppression, de délire et de misère. La planète était dévastée. La société ressemblait à une version de Mad Max, de Big Brother ou de La Matrice.
Nous ne lisions pourtant pas de fiction dystopique en classe, mais qu’importe. Les étudiantes et étudiants baignaient dans la culture et étaient donc influencés par ses récits. De façon générale, même le fait qu’ils proviennent de milieux relativement privilégiés ne modifiait pas leurs conclusions quant à l’avenir de l’humanité.
Ayant grandi dans les années 1970 et 1980, j’ai aussi été profondément marquée par les grands classiques dystopiques. Des romans d’anticipation comme Sur la plage, 1984, Le Meilleur des mondes et Un cantique pour Leibowitz m’ont bouleversée, tout comme mes lectures sur les camps de la mort, les navires remplis d’esclaves et les bombes atomiques dans mes cours d’histoire au secondaire avaient ouvert en moi un vide existentiel. À l’adolescence, j’ai envisagé le suicide; j’ai tenté d’apaiser ma douleur et d’accéder aux réalités transcendantes en consommant des drogues. Je ne comprenais tout simplement pas ce monde insensé.
Cinquante ans plus tard, les avertissements contenus dans ces romans demeurent d’une brûlante actualité. À la lumière des crises actuelles, qu’elles soient politiques, sociales ou écologiques, les récits qui imaginent l’avenir semblent plus importants que jamais. Pourtant, la pensée apocalyptique s’est normalisée.
Je me suis alors demandé comment aborder ce désespoir dans mes cours.
Comme enseignante, je sentais qu’une intervention s’imposait.
Un regard élargi
Dans Birds Art Life, Kyo Maclear raconte comment le deuil l’a laissée à la dérive au point où elle a cherché à se perdre dans quelque chose de plus vaste, qui s’est révélé être le monde vivant et les oiseaux qui avaient toujours été là. À la fin de la trentaine, la maladie et le deuil m’ont moi aussi amenée à m’éloigner de la perspective anthropocentrique que j’avais adoptée jusque-là. J’ai eu l’impression de m’ouvrir au monde tout en assouplissant mes propres frontières. Ce cheminement a pris la forme d’un voyage de camping en solitaire d’un mois dans le nord de l’Ontario. Je n’avais jamais rien fait de semblable. Durant ces semaines, j’ai commencé à écouter et à ressentir le monde autrement, à marcher dans la forêt comme si j’y avais ma place. Ma manière d’écrire et les sujets sur lesquels j’écrivais ont changé. Des autrices et auteurs comme Annie Dillard et Barry Lopez m’ont guidée et, avec le temps, j’ai rencontré d’autres personnes habitées par les mêmes aspirations et les mêmes interrogations que moi.
En 2018, je me suis jointe à l’équipe de recherche du Persephone Project, dirigé par la professeure Andrea Most, qui souhaitait élaborer des méthodes pédagogiques et de recherche centrées sur la Terre. Au cours de cette étude de trois ans, j’ai constaté comment le fait de remplacer les murs et les plafonds par le vent et le ciel pouvait avoir des effets profonds sur l’apprentissage.
À notre quatrième cours, la température oscille autour de 12 °C, et un vent puissant fouette nos cheveux. La structure itinérante du cours nous amène à nous déplacer pour chaque rencontre ainsi qu’à visiter différents lieux sur le campus et ailleurs. Aujourd’hui, nous nous retrouvons autour du feu au parc Christie Pits, un lieu populaire du quartier situé à quelques kilomètres du campus le long de la ligne de métro. Lorsque j’y ai enseigné il y a deux ans, le soleil était accablant et le ciel, voilé par la fumée des feux de forêt. Aujourd’hui, j’ai apporté du bois pour nous réchauffer. Au cours de la session, nous verrons les quatre éléments. Nous faisons toutes et tous l’expérience des éléments; ils nous relient les uns aux autres et au monde qui nous accueille. Ils nous ramènent à l’essentiel. Je ne suis pas une grande cuisinière, mais je sais faire un feu, et j’éprouve un immense plaisir à en faire profiter les autres. Les étudiantes et étudiants se rassemblent autour des flammes; leurs visages s’ouvrent sous l’effet primitif de rapprochement et de réconfort qu’a un feu de camp. Les exercices d’écriture les invitent à observer attentivement le parc : ses différents espaces, les êtres qui l’habitent, ses récits. Les membres du groupe écrivent aussi sur leurs expériences du feu sous toutes ses formes et racontent leurs histoires sur cet élément.
Mieux renouer
On entend beaucoup parler aujourd’hui de l’importance de la résilience, particulièrement chez les étudiantes et étudiants universitaires. Mais d’où vient la résilience? Comment se cultive-t-elle? Quels exemples pouvons-nous observer?
Un récent article de The Times parle de la popularité croissante du travail en plein air, un phénomène joliment surnommé WFG pour work from garden, ou « travailler depuis son jardin ». S’appuyant sur les travaux du directeur scientifique du Nature Connectedness Research Group de l’Université de Derby, l’auteure y passe en revue les bienfaits démontrés des espaces de travail extérieurs. Ceux-ci sont multiples : amélioration de la santé physique et mentale, hausse de la productivité et, fait particulièrement notable, renforcement du sentiment que la vie a un sens.
Ces constats ne sont pas nouveaux. Depuis longtemps déjà, des spécialistes de l’éducation recommandent l’enseignement en plein air pour les enfants d’âge scolaire. Ce qui semble nouveau, en revanche, c’est l’idée que nous gagnerions toutes et tous à passer le plus de temps possible à l’extérieur et que bien des sources de stress pourraient être atténuées grâce à ce simple changement qui ne coûte rien : passer d’un état de séparation du monde qui nous entoure à un état d’intégration à celui-ci.
Mais sortir de nos quatre murs n’est qu’un point de départ. Ce qui nous nourrit réellement, c’est le développement d’un lien authentique avec le monde vivant : l’élargissement de notre regard, l’assouplissement de nos frontières et le fait de sentir que nous faisons partie du grand tout, où que nous soyons.
Les étudiantes et étudiants de Creative Writing and Territory m’ont dit qu’avant de suivre le cours, elles et ils sortaient rarement du campus et n’avaient jamais pris le métro, visité les quartiers culturels importants de la ville, ses parcs, ni même les espaces verts du campus. Les étudiantes et étudiants internationaux arrivent souvent sans point de repère. La ville demeure un simple décor, une toile de fond comme une autre. J’ai choisi une formule itinérante afin de les aider à gagner en confiance lors de leurs déplacements, à aiguiser leur sens de l’observation et à découvrir, par l’expérience, qu’elles et ils sont capables de composer avec les imprévus et les distractions que toute nouvelle situation ou journée peut apporter. Et c’est exactement ce qui arrive. Les étudiantes et étudiants aux prises avec des difficultés physiques ou émotionnelles s’épanouissent dans ce cours. Les jeunes peuvent faire preuve de plus de résilience qu’on ne le croit, pour peu qu’on leur offre les bonnes conditions.
Le cours de mi-session se déroule dans le parc High, sous les chauds rayons du soleil. Nous discutons des raisons pour lesquelles les autrices et auteurs de littérature fantastique inventent des mondes multiples et de ce que ces mondes apportent au récit. Ce procédé a notamment pour fin d’élargir notre regard sur notre univers et sur nous-mêmes, en nous aidant à percevoir les limites de notre savoir et à comprendre que nos valeurs ne sont ni universelles ni intemporelles. Les exercices d’écriture de cette séance portent sur les multiples « mondes » qui nous entourent, au-delà de notre point de vue centré sur l’être humain et sur le moment présent.
Une semaine plus tard, nous sommes dans le ravin de la rivière Humber. Les semences cotonneuses des peupliers flottent dans l’air comme de la neige. La rivière scintille. Nous lisons des récits qui parlent d’eau, puis les étudiantes et étudiants se dispersent le long de la rive, tantôt enthousiastes, tantôt rêveurs, pour écrire sur leurs expériences de l’eau, une base qui servira à la production de récits de fiction ou d’essais.
Dans Histoire(s) et vérité(s), Thomas King explore à quel point les récits personnels et les récits du monde s’entremêlent toujours. Les cours universitaires peuvent intégrer cet enchevêtrement dans l’enseignement, inscrire les apprentissages dans la réalité du temps qu’il fait, afin d’illustrer la résilience et de la nourrir. On peut inclure des activités en plein air dans n’importe quel cours, y compris les travaux; apprendre à composer avec les difficultés et les imprévus, comme le bruit ou la pluie, fait partie intégrante de l’apprentissage.
On pourrait dire que les nombreuses crises auxquelles nous faisons face aujourd’hui ne sont, au fond, que le résultat d’une seule crise : celle de la rupture d’avec le vivant. En ramenant l’apprentissage dans la nature, on ranime l’engagement des étudiantes et des étudiants. On les amène à comprendre qu’une relation profonde avec le vivant leur est depuis toujours, et pour toujours, accessible. On les invite à cultiver cette relation intentionnellement, pour leur propre bien-être. C’est dans le monde vivant que nous devrions aller à la rencontre de nos étudiantes et étudiants, et de nous-mêmes.
Postes vedettes
- Systèmes d’information - Professeure adjointe ou agrégée ou professeur adjoint ou agrégéUniversité d'Ottawa
- Design - Professeure ou professeur (histoire, théories et pratiques du design de l’environnement)Université du Québec à Montréal
- Sociologie du travail - Professeure régulière ou professeur régulierUniversité Laval
- Psychologie - Professeure adjointe ou professeur adjoint (psychologie sociale)Université McGill
- Génie - Professeure ou professeur (aérospatial - opérations d’engins spatiaux)École de technologie supérieure
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