Les universités canadiennes face au nouvel impératif de défense

Martin Maltais plaide pour que les universités soient pleinement reconnues comme des acteurs stratégiques de la souveraineté scientifique et de la défense du Canada.

10 août 2026
Graphique par : Edward Thomas Swan

Depuis quelques années, la défense et la sécurité ont retrouvé une place centrale dans les politiques publiques. La guerre en Ukraine, les tensions géopolitiques, la compétition technologique entre les grandes puissances, les cybermenaces et les engagements pris par le Canada envers ses alliés transforment progressivement les attentes envers les institutions publiques. Les universités n’échappent pas à cette évolution. 

Les collaborations entre les établissements universitaires, les Forces armées canadiennes et le secteur de la défense suscitent toutefois des réactions contrastées. Certains craignent une militarisation de la recherche ou une remise en question de la liberté académique. D’autres y voient une responsabilité incontournable dans un contexte où la sécurité nationale dépend de plus en plus des connaissances, des technologies et des talents. 

À mon avis, le débat mérite d’être déplacé. 

La véritable question n’est pas de savoir si les universités participeront davantage à l’effort de défense. Elles y contribuent déjà depuis longtemps, en formant les ingénieurs, les médecins, les juristes, les psychologues, les spécialistes en intelligence artificielle, les experts en cybersécurité, les analystes des relations internationales ou les gestionnaires qui évoluent au sein des institutions militaires. Elles le font également par leurs travaux de recherche, qu’ils portent sur les matériaux avancés, les systèmes numériques, la santé, les politiques publiques ou les sciences humaines. Le Canada compte aussi deux unités militaires ayant chacun le statut d’université, accordé par l’Ontario (Kingston) et le Québec (St-Jean). 

Le véritable enjeu consiste plutôt à se demander si notre système universitaire est prêt à accompagner la transformation qui s’annonce. 

Le gouvernement canadien a annoncé une augmentation substantielle de ses investissements en matière de défense. Au-delà des acquisitions d’équipements, cette réorientation entraînera inévitablement une croissance importante des besoins en personnel hautement qualifié et des activités de recherche découlant de leurs besoins. Si les ambitions actuellement évoquées se concrétisent, les Forces armées canadiennes devront recruter et former beaucoup plus de militaires au cours des prochaines années. Cette évolution ne pourra être absorbée uniquement par les collèges militaires. 

Les collèges militaires canadiens jouent un rôle essentiel dans la formation des officiers. Toutefois, ils ne forment qu’environ le quart des futurs officiers des Forces armées canadiennes. La large majorité des officiers sont diplômés d’universités civiles, qui assurent également une part importante de la formation universitaire des officiers spécialisés ainsi que du perfectionnement des sous-officiers supérieurs appelés à exercer des responsabilités de commandement. Autrement dit, les universités civiles constituent déjà l’une des principales infrastructures de formation du leadership militaire canadien. 

Cette réalité est appelée à prendre une ampleur encore plus grande. 

Les besoins ne concerneront pas uniquement le génie ou les technologies militaires. Une armée moderne est avant tout une organisation du savoir. Elle mobilise des expertises en intelligence artificielle, en cybersécurité, en médecine, en logistique, en gestion, en droit, en psychologie, en sciences sociales, en administration publique, en relations internationales et en éthique. Les conflits contemporains démontrent que la supériorité opérationnelle repose autant sur la qualité des connaissances que sur celle des équipements. 

Cette transformation interpelle également la mission même des universités. Leur contribution ne consiste pas seulement à répondre à des besoins immédiats de main-d’œuvre. Elle consiste surtout à former des femmes et des hommes capables d’exercer un jugement, de prendre des décisions complexes et d’innover dans des environnements marqués par l’incertitude. La liberté académique demeure, à cet égard, une condition essentielle. Les universités ne doivent jamais devenir des instruments de la politique de défense; elles doivent conserver leur capacité d’analyse critique, y compris à l’égard des choix gouvernementaux. C’est précisément cette indépendance qui fonde leur valeur. 

Le contexte canadien ajoute une dimension souvent négligée à cette réflexion. 

Les Forces armées canadiennes sont l’une des rares institutions fédérales où le bilinguisme constitue une compétence stratégique. À mesure que les officiers progressent vers les plus hautes responsabilités, la maîtrise des deux langues officielles devient un critère déterminant d’avancement. Cette exigence contribue sans doute au fait que les francophones représentent une proportion de l’état-major nettement supérieure à leur poids démographique au sein de la population canadienne. 

Cette réalité devrait interpeller les universités. 

Les francophones représentent environ 23 % de la population canadienne et moins de 21 % de la communauté scientifique. Pourtant, ils occupent près de 37 % des postes au sein de l’état-major des Forces armées canadiennes. Ce décalage rappelle que la dualité linguistique ne constitue pas uniquement un héritage historique ou un principe juridique : elle représente également un avantage stratégique pour le pays. 

Maintenir une capacité de formation universitaire et de recherche en français dans les domaines liés à la défense, à la sécurité, aux politiques publiques, aux relations internationales ou aux technologies de pointe ne relève donc pas uniquement de la protection d’une langue. Il s’agit aussi d’assurer que le Canada puisse continuer à former, partout au pays, des dirigeants capables d’exercer leurs responsabilités dans les deux langues officielles et de mobiliser les réseaux scientifiques de l’ensemble de la Francophonie. 

La souveraineté d’un État ne se mesure plus seulement à la taille de son armée ou à la qualité de ses équipements. Elle dépend tout autant de sa capacité à produire ses propres connaissances, à développer ses talents et à maintenir une autonomie scientifique dans les domaines jugés stratégiques. 

Les universités occupent une place centrale dans cette ambition. 

Le prochain effort canadien en matière de défense ne devrait donc pas être conçu uniquement comme un investissement dans les capacités militaires. Il devrait aussi être considéré comme un investissement dans les universités qui formeront les femmes et les hommes appelés à servir, à diriger et à transformer les Forces armées canadiennes. Plus largement encore, il devrait contribuer à renforcer la capacité du pays à produire les connaissances sur lesquelles reposera sa sécurité future. 

Car, au XXIᵉ siècle, la souveraineté ne se construit pas seulement dans les bases militaires. Elle se construit aussi dans les laboratoires, les centres de recherche et les salles de classe.

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