Les arguments en faveur de la neutralité institutionnelle
Mark Mercer estime que l’éthique universitaire impose aux universités de faire preuve de neutralité sur les questions d’actualité.
Cet article fait partie de notre série de débats estivale Regards croisés, dans laquelle des universitaires défendent des points de vue opposés sur des enjeux d’actualité en enseignement supérieur. Pour consulter tous les textes de la série, rendez-vous ici.
Quand une université se positionne sur un sujet de l’heure, cela peut pousser les membres du corps professoral et de la population étudiante à éviter d’en parler, ou à s’exprimer de manière insincère, ou avec réserve. Ce faisant, l’établissement laisse aussi entendre que la vérité peut être dictée par l’autorité. L’activité universitaire se caractérise par l’ouverture, la liberté, la réflexion, l’esprit critique, la remise en question, l’évolution et l’exploration. En revanche, les déclarations officielles sont rédigées par des comités et approuvées au moyen d’un vote, puis publiées sous l’autorité d’une unité administrative.
Voilà donc trois excellentes raisons pour lesquelles une université ne doit pas prendre parti ni position sur des questions controversées – ni, plus généralement, sur quelque sujet que ce soit. Ces raisons, les personnes qui se sont penchées sur le principe de neutralité institutionnelle les connaissent bien. Malgré tout, les universités du pays s’empressent de publier des communiqués officiels sur les enjeux qui provoquent des remous sur leur campus.
La plupart des universités canadiennes exigent que l’on prononce une déclaration de reconnaissance territoriale lors de rassemblements, et bon nombre d’entre elles ont adhéré à la Charte de Scarborough pour lutter contre le racisme envers les personnes noires. De nombreux établissements ou départements universitaires ont publié des déclarations officielles sur des sujets tels que Gaza, l’antisémitisme, l’immigration, la diversité, l’Holodomor, les restes humains conservés dans les musées, et le racisme envers les personnes asiatiques. Aucune université appliquant le principe de la neutralité institutionnelle n’aurait agi de la sorte.
Pourquoi les universités sont-elles si promptes à bafouer ce principe, qui garantit un débat libre et ouvert et témoigne d’un engagement à l’égard de la quête indépendante de la vérité, de la liberté de pensée et de la poursuite du savoir? Selon moi, cela s’explique par le fait que les directions accordent la priorité à des objectifs et à des valeurs qui ne relèvent pas de la mission des universités. Selon les personnes cautionnant la non-neutralité, les universités doivent poursuivre leur mission… sauf si d’autres objectifs s’avèrent plus importants. La réconciliation, la lutte contre le racisme, le bien-être émotionnel des étudiantes et étudiants, la paix et la justice : ce ne sont là que quelques-unes des causes que les universités peuvent mieux soutenir lorsqu’elles ne s’en tiennent pas systématiquement au principe de neutralité, des causes sans doute plus urgentes et plus importantes que le fait de défendre la libre exploration des idées.
On peut se demander si les déclarations officielles des universités protègent ou soutiennent réellement ce qui est important. Ont-elles une autre finalité que la satisfaction des personnes qui en sont à l’origine ou l’étalage de leur vertu? À l’évidence, aussi nombreuses soient-elles, les déclarations des universités ne contribueront en rien à l’instauration d’une paix juste et durable au Moyen-Orient. Cela dit, la recherche universitaire, elle, pourrait bien y contribuer.
Il faut également noter que les travaux et les analyses émanant d’universités souscrivant à la recherche critique libre de toute contrainte sont généralement plus dignes de confiance. Peut-on entièrement se fier à une étude sur la situation des peuples autochtones au Canada qui vient d’une université ouvertement hostile à l’expression de doutes sur la présence de corps d’enfants dans le verger d’un pensionnat autochtone?
Si l’utilité sociale n’est pas une visée du mandat des universités, il se pourrait bien que les universités les plus utiles à la société soient justement celles qui respectent l’éthique universitaire.
Les détracteurs de la neutralité institutionnelle avancent que les déclarations des universités sur le respect de toutes les personnes, de leurs modes de vie et de leurs modes de connaissance ont à tout le moins une fonction : permettre aux membres du corps professoral et de la population étudiante appartenant à des groupes minoritaires de sentir qu’on reconnaît leur valeur. C’est fort possible, même s’il y a lieu de s’inquiéter du fait que leur image de soi puisse être influencée par les interventions publiques d’une poignée de personnes en position d’autorité. Pendant son parcours universitaire (ou à la cafétéria), une personne étudiante pourrait tout de même entendre ou lire un point de vue qu’elle exècre. Si elle dépose officiellement une plainte (plutôt que de simplement exprimer une objection), la prise de position officielle devient alors une arme. Ce que l’université lui offre dans ce cas ne constitue pas une formation universitaire, car on ne la considère pas comme étant capable de réfléchir et de répondre par elle-même – comme le ferait une personne qui respecte l’esprit de la démarche universitaire.
Les critiques de la neutralité institutionnelle font valoir, à juste titre, que le fait d’adopter une position neutre ne revient pas à être politiquement neutre. Le principe de neutralité repose sur un ensemble de valeurs et une certaine vision des relations humaines, tant sociales que personnelles.
Une société civile forte, composée d’institutions qui accueillent et protègent une diversité de pratiques, constitue un pilier de la société libérale. Les clubs sportifs, les associations ;communautaires, les orchestres, les parcs, les maisons d’édition, les petites entreprises, les syndicats, les théâtres et les sentiers qui longent les berges ne sont que quelques-unes des institutions qui forment cette société civile. Tout comme les universités. Dans une société libérale, les pouvoirs publics et le secteur privé laissent les institutions relativement tranquilles afin qu’elles puissent soutenir les pratiques qui s’y exercent.
Dans une société illibérale, les pouvoirs publics ou d’autres acteurs puissants cherchent à imposer leurs objectifs aux institutions de la société civile pour qu’elles contribuent à leur réalisation et à leur promotion. C’est ainsi que la spécificité d’une institution et des pratiques qu’elle rend possibles devient simplement la déclinaison d’une manière commune de vivre. Les adeptes du libéralisme entendent donc préserver l’intégrité des institutions de la société civile, afin qu’elles ne perdent pas leur identité propre.
Il y a des activités plus importantes que les échecs. Mais, au sein d’un club d’échecs, rien n’est plus important que la pratique de ce jeu. Sinon, la relation du club avec les échecs n’est qu’accidentelle. Si les clubs d’échecs, les piscines et les centres culturels perdent tous leur identité propre et deviennent une seule et même entité sous un visage différent – des partenaires dans la lutte pour la justice raciale, par exemple –, alors la société civile est vidée de sa substance.
Quiconque accorde de l’importance à une réflexion approfondie sur les questions complexes, et au fait que cette réflexion soit menée collectivement, souhaitera que son établissement conserve sa neutralité sur les enjeux d’actualité afin de promouvoir, de protéger et de cultiver la vie universitaire. C’est là une motivation suffisante pour que l’on s’efforce d’en préserver la neutralité. À l’argument selon lequel il y a des choses plus importantes que la vie universitaire, je répondrais : absolument. L’une d’entre elles est une société civile saine et dynamique.
Postes vedettes
- Chaire de Recherche du Canada, niveau 2 sur la résilience démocratiqueUniversité du Québec à Trois-Rivières
- NSERC Canada Research Chair, Tier 1 in Electrochemical Technologies and Functional Materials for The Environmental Energy TransitionUniversité du Québec à Trois-Rivières
- Chaire de recherche du Canada, niveau 2 sur la transformation des pratiques en santéUniversité du Québec à Trois-Rivières
- CRSNG Chaire de recherche du canada, niveau 1 sur les technologies électrochimiques et matériaux fonctionnels pour la transition énergétique environnementaleUniversité du Québec à Trois-Rivières
- Génie - Professeure ou professeur (aérospatial - opérations d’engins spatiaux)École de technologie supérieure
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