Jérôme Dupras veut faire rayonner la science québécoise au-delà des laboratoires

Lorsqu'il entrera en fonction comme scientifique en chef du Québec en août prochain, Jérôme Dupras entend s'appuyer sur les fondations laissées par son prédécesseur tout en donnant une nouvelle impulsion aux liens entre la recherche, l'innovation et la société.

08 juin 2026
Photo par : Selena Phillips-Boyle

Le professeur de l’Université du Québec en Outaouais mesure l’ampleur de la tâche qui l’attend. Jérôme Dupras succède à une figure qui a profondément marqué l’écosystème de la recherche québécoise au cours des dernières années. 

« Je succède à un véritable bâtisseur », affirme-t-il en évoquant Rémi Quirion, qui a occupé la fonction pendant trois mandats. Selon lui, le Fonds de recherche du Québec dispose aujourd’hui d’assises solides grâce au travail accompli au fil des ans. C’est pourquoi il aborde ce nouveau mandat « sous le signe de l’humilité ». 

S’il souhaite préserver ce qu’il considère comme les grandes forces du FRQ, notamment son ouverture à la transdisciplinarité et ses programmes novateurs comme les sciences citoyennes, il veut aussi contribuer à rapprocher davantage la recherche de ses applications concrètes. Sa vision repose sur un équilibre entre la poursuite des investissements dans la recherche fondamentale et un accompagnement plus soutenu du parcours qui mène des découvertes scientifiques vers leur mise en œuvre. 

« Je veux créer davantage de ponts vers la recherche appliquée, soutenir l’entrepreneuriat scientifique et renforcer la protection de la propriété intellectuelle pour que les découvertes québécoises aient un impact socio-économique tangible », explique-t-il. 

Cette volonté de bâtir des passerelles s’inscrit dans une conception très large de son futur rôle. À ses yeux, le scientifique en chef doit agir simultanément comme conseiller auprès du gouvernement, animateur de l’écosystème de recherche et ambassadeur de la science auprès du grand public. 

Dans un contexte où la désinformation et la polarisation occupent une place grandissante dans l’espace public, M. Dupras rejette l’idée d’une science qui chercherait à imposer ses conclusions de manière verticale. Il privilégie plutôt une approche fondée sur le dialogue. 

« Face à la polarisation, la réponse n’est pas de chercher à imposer une autorité descendante, mais de cultiver un dialogue constant », soutient-il. 

Il se définit d’ailleurs comme un « catalyseur » et un « médiateur », dont la mission consiste à faire circuler les connaissances scientifiques les plus rigoureuses afin d’éclairer les décisions publiques. Selon lui, la science ne doit pas dicter les politiques publiques, mais permettre aux décideurs et à la société civile de prendre des décisions mieux informées. 

Cette ambition passe notamment par une présence accrue des scientifiques dans les lieux où se prennent les décisions. M. Dupras souhaite multiplier les mécanismes qui favorisent déjà les échanges entre le monde de la recherche et les institutions publiques. 

« Il faut que la science soit présente là où les débats ont lieu », insiste-t-il. 

L’idée est d’élargir les réseaux existants et de créer davantage de points de contact avec les municipalités, les associations professionnelles ou encore les délégations internationales. À plus long terme, il envisage la création d’un réseau d’ambassadeurs scientifiques capable d’intégrer les connaissances issues de la recherche aux discussions avant que les décisions ne soient arrêtées. 

Des dossiers qui s’imposent rapidement 

Au cours des premières années de son mandat, plusieurs dossiers retiendront son attention. Le renouvellement de la Stratégie québécoise de recherche et d’innovation s’impose déjà comme l’un des principaux chantiers à venir. « [Ce] sera mon cheval de bataille dès l’automne », annonce-t-il. 

La jeunesse figure également parmi ses grandes priorités. M. Dupras estime que les quelque 500 000 étudiantes et étudiants du Québec doivent bénéficier de meilleures conditions de vie et de recherche. Il souhaite aussi contribuer à changer certaines perceptions entourant les carrières scientifiques. 

À ses yeux, la recherche ne doit pas être présentée uniquement comme une voie menant à une carrière professorale. Les jeunes chercheurs doivent également être sensibilisés aux possibilités offertes par l’industrie, les centres de transfert technologique ou la fonction publique. 

Le rayonnement international du Québec fait aussi partie de ses préoccupations. Il juge essentiel de maintenir une forte présence sur la scène mondiale afin que les chercheuses et chercheurs québécois puissent accéder aux meilleures infrastructures et collaborer avec les plus grands réseaux scientifiques. 

Cette ouverture sur le monde s’accompagne toutefois d’une réflexion sur les défis qui persistent à l’intérieur même de l’écosystème québécois de l’innovation. 

Selon M. Dupras, le problème n’est pas tant l’absence de structures que la difficulté à assurer une continuité entre les différentes étapes du parcours de l’innovation. Le Québec performe bien en recherche fondamentale, mais peine encore à transformer ses découvertes en innovations commercialisées. « Le maillon manquant est cette connexion continue entre nos centres de recherche et le secteur privé », estime-t-il. 

Il souhaite donc encourager des échanges plus fluides entre les chercheuses et chercheurs, les entreprises et les centres de transfert technologique afin de mieux faire connaître les enjeux liés à la commercialisation et à la propriété intellectuelle. 

Le déclin du français est réél 

Parallèlement, le nouveau scientifique en chef entend poursuivre les efforts visant à soutenir la place du français dans la production des connaissances. « Le déclin est réel », reconnaît-il. 

Pour lui, l’enjeu dépasse largement la vulgarisation scientifique. Il estime que la recherche elle-même doit continuer à être réalisée et publiée en français. Cela passe notamment par un encouragement accru à la diffusion des résultats dans cette langue ainsi que par le développement de partenariats avec la francophonie internationale. 

« La recherche doit continuer de se faire et de se publier en français », affirme-t-il. 

Enfin, M. Dupras voit dans le contexte politique actuel une occasion de remettre la recherche au cœur des priorités gouvernementales. Alors que plusieurs universités dénoncent depuis des années un sous-financement chronique, il croit que la prochaine campagne électorale pourrait ouvrir une fenêtre de dialogue importante. 

« La période actuelle, avec la campagne électorale à venir, est une fenêtre d’opportunité », fait-il valoir. 

Pour y parvenir, il juge essentiel que les universités, les organismes subventionnaires et l’ensemble de la communauté scientifique parlent d’une voix commune afin de démontrer la valeur ajoutée de la recherche pour la société québécoise. Son objectif sera alors de convaincre les décideurs de miser sur une vision de long terme, fondée sur des investissements durables capables d’assurer le développement des institutions de recherche pour les années à venir. 

La lecture hebdomadaire
du milieu de l’enseignement supérieur au Canada
Rejoignez des milliers de personnes qui reçoivent chaque semaine des conseils de carrière, des nouvelles, des chroniques d’opinion et des reportages d’Affaires universitaires.