Redonnons à la philosophie la place qui lui revient
Exerçant une influence sur presque tous les domaines intellectuels, la philosophie est indispensable à la mission universitaire.
Les universités canadiennes connaissent une situation financière précaire, empirée par les récentes restrictions fédérales sur les inscriptions d’étudiantes et étudiants internationaux, dont les droits de scolarité plus élevés ont longtemps financé les budgets des établissements. Les manques à gagner ont entraîné des gels des embauches, des mises à pied au sein des corps professoraux et, dans certains cas, l’abolition ou la consolidation de programmes universitaires, surtout en arts et en sciences humaines.
Ces mesures ont donné lieu aux avertissements habituels : érosion de l’offre éducative, diminution de la capacité de recherche et déstabilisation des milieux universitaires, déjà ébranlés. Or, il y a lieu d’accorder une attention particulière à un aspect de cette crise. Le ciblage disproportionné des départements de philosophie nous indique à quel point la discipline est mal comprise, si bien qu’on n’hésite pas à la sacrifier.
Plus ancien domaine d’étude organisé, la philosophie a permis des avancées fondamentales. Peu de disciplines ont une telle portée et une telle étendue, la philosophie exerçant une influence sur presque tous les champs d’activité intellectuelle humaine. Si les scientifiques étudient le fonctionnement du monde naturel, les philosophes examinent la logique et les limites de leurs méthodes. Alors que les artistes créent des histoires, des sons, des images et des mouvements, les philosophes tentent de définir l’art et d’expliquer son importance. Les juristes interprètent les lois et les politiques, tandis que les philosophes s’interrogent sur l’essence même de la justice.
Chaque domaine de connaissances repose sur la capacité à analyser et à évaluer l’information, et à la synthétiser en jugements bien raisonnés. L’étude systématique de la manière de maîtriser cet art relève depuis longtemps de la philosophie. S’il est souhaitable que les idées philosophiques soient intégrées à d’autres disciplines, cette incorporation ne garantit pas à elle seule la profondeur soutenue de la réflexion. Quand la philosophie s’intègre à des contextes appliqués, elle est souvent refaçonnée par leurs priorités immédiates, au détriment de l’examen critique et soutenu des idées reçues. Sans un espace universitaire bien à elle, la discipline, de systématique et autocorrective, risque de devenir épisodique et utilitaire.
C’est pour cette raison que toute université qui se respecte a toujours veillé au maintien d’un robuste département de philosophie accueillant un vaste éventail d’expertises. Loin d’être un luxe, ces départements font partie intégrante de la raison d’être des universités. Les compressions touchant ces départements peuvent se traduire par des économies d’argent, mais elles diminuent également l’horizon intellectuel de l’établissement et diluent son identité. Une université qui relègue la philosophie au second plan annonce qu’elle préfère l’immédiat à la durabilité, la conformité à la remise en question, et les économies à la compréhension.
Ces deux dernières décennies, une tendance dangereuse s’est dessinée. Poussées par des modèles de financement privilégiant les résultats à court terme sur le marché du travail, les universités se présentent de plus en plus comme des bassins de talents prêts pour l’emploi. Dans cette optique, la philosophie peut sembler facultative. Or, l’université n’est pas qu’un simple établissement de formation professionnelle : il s’agit d’une institution vouée à l’éducation au sens large, qui favorise l’autonomie intellectuelle, la réflexion critique et la capacité à remettre en question les idées reçues. La formation professionnelle prépare les personnes à assumer des fonctions dans une structure existante; l’éducation les outille pour qu’elles comprennent et, s’il y a lieu, transforment ces structures. La philosophie est indispensable à cette mission.
Il faut également rappeler que la philosophie joue un rôle essentiel dans l’enseignement interdisciplinaire et dans l’acquisition de compétences de plus en plus prisées. Dans des domaines comme l’intelligence artificielle (IA), la médecine ou les politiques publiques, les questions relatives à la responsabilisation, à l’équité et à la justification ne peuvent être résolues par la seule expertise technique. Les biais algorithmiques des systèmes d’IA, les complexités éthiques du triage dans le domaine de la santé et les principes orientant l’interprétation constitutionnelle dans les tribunaux exigent tous une analyse philosophique rigoureuse. Ces problèmes normatifs occupent une place centrale dans la prise de décision responsable au sein d’une société contemporaine.
Pour redonner à la philosophie la place qui lui revient dans les universités, on ne pourra se fonder seulement sur la rhétorique. Les établissements devront s’y engager délibérément, et reconnaître que la valeur de la discipline ne peut se mesurer seulement à l’aune du nombre d’inscriptions et de l’arrimage aux priorités immédiates du marché du travail. La valeur de la philosophie repose sur les fondements intellectuels qu’elle jette pour les autres disciplines. Le contexte actuel, en plus de donner lieu à une crise financière, représente une occasion d’autoréflexion pour les établissements.
À quoi l’université sert-elle? Si elle n’a pour but que de produire des travailleuses et travailleurs qualifiés, la marginalisation de la philosophie peut se justifier. Mais si sa mission est d’instruire des personnes autonomes et accomplies aptes à analyser d’épineuses questions éthiques, politiques, scientifiques et existentielles, la philosophie ne pourra être écartée sans conséquences profondes.
Les décisions prises maintenant auront des répercussions cruciales : les universités continueront-elles d’incarner leur idéal, ou le délaisseront-elles tranquillement?
Postes vedettes
- Art et science de l’animation - Professeure ou professeurUniversité Laval
- Ergothérapie - Professeure régulière ou professeur régulier (pratiques professionnelles et systèmes de santé en transformation)Université du Québec à Trois-Rivières (UQTR)
- Comptabilité financière - Profeseure adjointe / agrégée ou profeseure adjoint / agrégéUniversité d'Ottawa
- Chaire de recherche Impact+ CanadaUniversité du Québec à Rimouski
- Unité de recherche préclinique en neurosciences - Assistant de recherche 2, durée d'un anUniversité McGill
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