« EDI » ou l’art de la confusion intellectuelle
Yves Gingras soutient que les politiques d’EDI reposent sur des concepts insuffisamment définis, au risque de brouiller le débat et les objectifs qu’elles poursuivent.
Depuis que le mantra « EDI » — acronyme de « équité, diversité et inclusion » — s’est imposé dans l’ensemble des universités et a fait émerger toute une bureaucratie de soi-disant « experts », le fait demeure qu’aucun des promoteurs de cette expression, qui concatène des mots aux sens très différents, n’a jamais expliqué clairement leur sens précis. Cette stratégie rhétorique, que j’appelle « l’efficacité par l’ambiguïté » consiste précisément à ne pas définir les termes pour que chacun puisse y entendre ce qu’il veut et adapter leur contenu selon les circonstances. Ainsi, chaque groupe d’intérêt comprendra que la « diversité » s’applique à lui : diversité sexuelle (homme/femme), diversité dite « raciale » ou « ethnique » et même « religieuse » selon les vœux exprimés par Amira Elghawaby, ex-représentante chargée par Justin Trudeau de la lutte contre « l’islamophobie ». Malgré ce flou bien entretenu, on voit rarement invoquer la « diversité » économique et sociale, peut-être en raison du fait que les promoteurs de « diversités » sont, comme dirait Pierre Bourdieu, plus souvent des « héritiers » que des « boursiers » de première génération. Et cette « diversité » devrait même, selon certains, s’appliquer à des caractéristiques moins visibles et habituellement privées, comme les préférences en matière de sexualité, oubliant ainsi qu’en 1967 le Ministre de la justice du Canada, Pierre-Elliott Trudeau, avait affirmé que « l’État n’a rien à faire dans les chambres à coucher de la nation ». Parlant de justice, on peut sérieusement se demander si le fait d’exiger d’un professeur qu’il s’exprime, comme condition d’embauche (ou de subvention), sur des questions relevant de « EDI » n’est pas tout simplement illégal au vu de la Charte des droits et libertés, car la liberté d’expression et de conscience inclut aussi le droit absolu de ne pas s’exprimer sur des sujets pour des raisons personnelles.
Demandons-nous maintenant ce que peut bien signifier la notion « d’université inclusive » qui suggère curieusement qu’elles ne l’étaient pas déjà. L’expression est en fait mensongère car il est parfaitement évident que l’Université est une machine à exclusion : tous les programmes refusent les étudiants et les étudiantes qui n’ont pas atteint le niveau requis; et une fois admis, les professeurs font échouer ceux et celles qui n’atteignent pas les objectifs du cours et qui peuvent alors être exclus du programme. Mais on me répondra alors qu’inclusion veut dire autre chose…
Venons-en enfin à « l’équité ». La lecture des nombreux textes faisant la promotion de cette notion fait voir un glissement très fréquent, d’une phrase à l’autre, de l’« équité » à l’« égalité » et même à la « parité ». Or, il est évident qu’une demande de « parité » peut en fait engendrer une grande inéquité. Pensons à un département dont le corps professoral est composé de 30 % de femmes et de 70 % d’hommes. Le discours ambiant sur la « parité » voudrait que cette proportion soit portée à 50 % de femmes. Or, si le bassin réel de recrutement dans cette discipline est lui-même composé de 30 % de femmes et de 70 % d’hommes, cela impliquerait une inéquité évidente au vu de la composition réelle des candidats. En somme, sur le plan éthique, la véritable « équité » consiste à refléter la distribution réelle des candidats correspondant aux exigences du poste.
Un autre problème fondamental de la rhétorique « EDI » est qu’elle confond les niveaux d’intervention. La meilleure façon d’accroître les probabilités d’accès à l’université est d’agir en amont : 1) s’assurer que toute personne ait accès à des écoles et collèges de qualité; 2) offrir des bourses aux personnes désavantagées sur le plan social et économique pour qu’elles aient les moyens de compléter le parcours universitaire qui les intéressent et pour lequel elles ont les qualifications. Cela dit, il est évident que les choix de carrière étant complexes et influencés par de nombreuses variables subjectives et objectives, il est irréaliste de s’attendre à ce que la proportion des personnes dans chaque discipline universitaire et à chaque étape de la carrière (adjoint, agrégé, titulaire) reflète leur proportion dans la population générale. La seule et unique façon d’atteindre cela serait d’opérer un choix aléatoire parmi les candidats, mais même dans ce cas le résultat ne reflèterait pas la « population » mais plutôt la présence plus ou moins grande de certains groupes dans une discipline plutôt qu’une autre. Ce qui devrait surprendre n’est pas la distribution non « paritaire » des personnes dans les différents emplois — laquelle est plutôt la règle comme le montrent, par exemple, les statistiques sur la distribution homme/femme par secteur d’emploi au Québec depuis vingt ans — mais que ces considérations sociologiques et démographiques élémentaires ne soient jamais prises en compte par les politiques « EDI » qui interviennent au mauvais bout de la chaîne.
Rien dans ce qui précède ne constitue une prise de position contre l’équité, la diversité ou l’inclusion. Et la stratégie rhétorique qui consiste à tenter de discréditer toute critique argumentée des politiques « EDI » en l’associant à des « contre-courants conservateurs » ou en mettant « en garde contre la montée des courants qui remettent en cause l’EDI », ne fait que confirmer l’incapacité (ou le refus stratégique) de ces chevaliers de la vertu à circonscrire le contenu de ces termes fourre-tout. Or, la première exigence d’un discours véritablement éthique est de s’assurer que les mots utilisés soient suffisamment bien définis pour servir des politiques rationnelles et surtout ne pas être manipulés par des entrepreneurs de morale qui, sous couvert de « justice sociale », ne cherchent qu’à imposer leur idéologie ou leurs intérêts corporatifs. Sans cette clarté conceptuelle, qui est aussi une forme d’honnêteté intellectuelle, on se rapproche du monde orwellien où « la guerre, c’est la paix, la liberté c’est l’esclavage, l’ignorance c’est la force » et, ajouterons-nous, le mensonge est la vérité.
Postes vedettes
- Design - Professeure ou professeur (histoire, théories et pratiques du design de l’environnement)Université du Québec à Montréal
- Génie - Professeure ou professeur (aérospatial - opérations d’engins spatiaux)École de technologie supérieure
- Chaire de Recherche du Canada, niveau 2 sur la résilience démocratiqueUniversité du Québec à Trois-Rivières
- NSERC Canada Research Chair, Tier 1 in Electrochemical Technologies and Functional Materials for The Environmental Energy TransitionUniversité du Québec à Trois-Rivières
- Chaire de recherche du Canada, niveau 2 sur la transformation des pratiques en santéUniversité du Québec à Trois-Rivières
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