Un refuge incomplet
Le Canada accueille des chercheuses et chercheurs en danger, mais peine encore à leur offrir une véritable perspective d'avenir.
Le Canada a depuis toujours ouvert grand les bras aux personnes nouvellement arrivées. Il compte également parmi les chefs de file mondiaux en matière de recherche et d’innovation. Membre du G7, il investit massivement dans la recherche, attire des chercheuses et chercheurs du monde entier et favorise la collaboration scientifique internationale. Or, lorsqu’il est question de protéger les chercheuses et chercheurs contraints à l’exil en raison de la guerre, de la répression politique ou des atteintes à la liberté universitaire, le Canada rate une occasion d’exercer un véritable leadership à l’échelle mondiale.
Partout dans les pays du G7, des mécanismes durables ont été mis en place pour protéger les universitaires en danger. En Allemagne, la Philipp Schwartz Initiative est reconnue comme un modèle international de soutien aux chercheuses et chercheurs déplacés. En France, le Programme d’Accueil en Urgence des Scientifiques et des Artistes en Exil (PAUSE) offre des bourses de recherche aux universitaires en exil. Au Royaume-Uni, le Council for At-Risk Academics (CARA) soutient des universitaires déplacés depuis près d’un siècle. Aux États-Unis, des organismes comme Scholars At Risk (SAR) et Scholar Rescue Fund de Institute of International Education (IIE-SRF) ont mis en place d’importants réseaux qui accueillent des universitaires en danger dans des universités partout au pays et ailleurs dans le monde. L’Europe compte également de nombreux programmes de bourses permettant aux chercheuses et chercheurs de poursuivre leurs travaux en toute sécurité.
Le Canada contribue certes à cet effort collectif. Les universités du pays accueillent des universitaires par l’entremise des programmes SAR et IIE-SRF. En outre, des initiatives comme le programme Science en Exil du Fonds de recherche du Québec et le programme At-Risk and Displaced Academics and Artists (ARDAA) de la Société royale du Canada leur apportent un soutien précieux. Ensemble, ces initiatives témoignent de l’engagement remarquable des universités, des organismes de recherche et de la communauté scientifique canadienne à l’égard des universitaires en danger.
Malgré ces efforts, le Canada ne s’est toujours pas doté d’une stratégie fédérale coordonnée à long terme.
Cette lacune devient de plus en plus manifeste.
En 2025, le gouvernement fédéral a lancé l’Initiative Talent mondial en recherche Impact+ Canada, reconnaissant que la capacité d’attirer des chercheuses et chercheurs de haut calibre est essentielle à la compétitivité du Canada à long terme. Cette mesure vise à recruter des talents de calibre mondial dans les universités et les établissements de recherche canadiens. Il s’agit d’un investissement important dans l’écosystème de la recherche du pays.
Mais qu’en est-il des chercheuses et chercheurs hautement qualifiés qui sont déjà au Canada?
Parmi les personnes qui contribuent déjà à l’avancement de la recherche au pays figurent des universitaires ayant fui la guerre, les régimes autoritaires, la persécution politique ou les atteintes à la liberté universitaire. Beaucoup sont arrivées grâce à des programmes internationaux d’accueil ou à des postes temporaires en recherche. Elles encadrent des étudiantes et étudiants, publient leurs travaux de recherche, développent des collaborations, obtiennent du financement et contribuent activement au rayonnement scientifique du Canada. Or, lorsque leurs bourses ou leurs contrats arrivent à échéance, elles découvrent souvent qu’il n’existe aucune véritable perspective de rester au Canada.
Cette contradiction mérite qu’on s’y attarde davantage.
Jusqu’en 2025, le Projet pilote sur la voie d’accès à la mobilité économique (PVAME) constituait l’une des rares avenues permettant à un nombre limité de chercheuses et chercheurs déplacés d’immigrer au Canada. Il leur offrait la possibilité d’obtenir la résidence permanente avant leur arrivée, à la condition d’avoir décroché un poste universitaire. Malgré son importance, ce programme n’avait pas été conçu spécifiquement pour les chercheuses et chercheurs, ne profitait qu’à un nombre restreint de personnes et a depuis pris fin. Aujourd’hui, de telles voies d’accès sont encore plus limitées.
Beaucoup croient que le système Entrée express constitue une solution à cette impasse. En réalité, c’est rarement le cas.
Le système actuel ne tient pas compte des réalités propres aux carrières universitaires. Bon nombre de chercheuses et chercheurs déplacés arrivent au Canada après avoir consacré des années à bâtir leur carrière dans leur pays d’origine. Leur âge leur fait ainsi perdre des points, et l’absence de proches au Canada réduit encore davantage leur score au Système de classement global (SCG). Bien que ces personnes s’intègrent souvent rapidement à la société canadienne grâce à leur établissement d’accueil, maîtrisent le français ou l’anglais à un niveau professionnel et détiennent des diplômes d’études supérieures, ces atouts ne suffisent pas toujours à compenser les points perdus selon les critères du système.
Les récentes modifications apportées au système Entrée express afin d’y inclure les professeures et professeurs d’université ainsi que les assistantes et assistants à l’enseignement et à la recherche constituent un pas dans la bonne direction. Elles excluent toutefois un grand nombre de stagiaires postdoctoraux, d’associées et associés de recherche et de lauréates et lauréats d’une bourse de recherche, dont les emplois relèvent d’autres classifications professionnelles. Or, comme de nombreuses bourses de recherche sont limitées à deux ou trois ans, il arrive souvent que leur nomination prenne fin avant l’obtention de la résidence permanente.
Les répercussions vont bien au-delà des enjeux de l’immigration.
Pour bon nombre de chercheuses et chercheurs déplacés, le retour à leur pays d’origine n’est tout simplement pas envisageable. Certaines de ces personnes ont fui des pays en guerre. D’autres risquent l’emprisonnement, la persécution politique ou des atteintes à leur liberté universitaire en raison de leurs travaux de recherche ou de leurs prises de position publiques. D’autres encore appartiennent à des groupes ciblés en raison de leur origine ethnique, de leur religion, de leur genre ou de leur engagement en faveur des droits de la personne.
Lorsqu’une bourse de recherche arrive à échéance et qu’aucune autre voie ne permet de rester au Canada, le déplacement ne prend pas fin: il recommence.
Il existe un autre défi, beaucoup plus discret, mais tout aussi préoccupant.
Même lorsqu’une université canadienne leur offre une bourse ou un poste de recherche, plusieurs chercheuses et chercheurs peinent à obtenir un visa. Beaucoup fuient des pays avec lesquels le Canada entretient peu de relations diplomatiques ou qui ne disposent d’aucun service de délivrance de visas. Plusieurs n’ont plus accès à leur passeport, à leurs relevés de notes, à leurs attestations d’emploi ou à d’autres documents habituellement exigés dans le cadre des démarches d’immigration, parce qu’ils ont été perdus, détruits ou abandonnés en raison de leur fuite du conflit. Les longs délais de traitement peuvent retarder leur arrivée de plusieurs mois, voire les empêcher de profiter de la bourse ou du poste qui leur a été offert.
Les universités canadiennes déploient des efforts remarquables pour accueillir des chercheuses et chercheurs en situation de risque, mais elles ne peuvent résoudre ces problèmes à elles seules.
Elles peuvent offrir des laboratoires, des bureaux, un salaire, du mentorat et un milieu universitaire accueillant. Elles ne peuvent pas, en revanche, réformer les politiques d’immigration, accélérer le traitement des visas, ou créer des voies d’accès à la résidence permanente.
C’est précisément là qu’une coordination nationale devient indispensable.
Heureusement, une mobilisation pour y parvenir est déjà amorcée. Plus tôt cette année, une lettre ouverte (en anglais et en français), rédigée conjointement par l’auteur et la professeure Christina Clark-Kazak, de l’Université d’Ottawa, et appuyée par des chercheuses et chercheurs et des dirigeantes et dirigeants universitaires de partout au pays, demandait un soutien fédéral accru aux chercheuses et chercheurs à risque et déplacés, notamment par la création de voies d’immigration qui leur sont dédiées et d’un mécanisme de coordination à long terme. L’intérêt grandissant des universités, de la communauté de la recherche et des décisionnaires démontre que les bases d’une stratégie nationale sont déjà en place.
Le Canada ne manque pas d’expertise. Il compte des universités engagées envers la liberté universitaire, des organisations qui soutiennent les chercheuses et chercheurs déplacés, des ministères voués à l’excellence en recherche et des décisionnaires qui reconnaissent la valeur des talents scientifiques internationaux. Ce qui manque, c’est un cadre national permettant d’arrimer ces efforts.
En effet, le pays a besoin d’une stratégie prévoyant des voies d’immigration réservées aux chercheuses et chercheurs en danger qui contribuent déjà aux établissements canadiens, d’un meilleur arrimage entre les initiatives de recrutement de chercheuses et chercheurs et les politiques d’immigration, de processus de délivrance des visas mieux adaptés aux universitaires qui fuient les conflits, d’une coordination accrue entre les universités, les gouvernements et les organisations qui les soutiennent, ainsi que de la collecte systématique de données à l’échelle nationale afin de mieux cerner les besoins du pays et les retombées de ces mesures.
Ces mesures bénéficieraient à bien plus qu’aux chercheuses et chercheurs déplacés.
Le Canada se livre à une concurrence mondiale pour attirer les talents en recherche. Les chercheuses et chercheurs contraints à l’exil sont souvent des scientifiques, des ingénieures et ingénieurs, des médecins et des universitaires de très haut calibre, dont la carrière a été interrompue non par un manque de compétence, mais par des circonstances indépendantes de leur volonté. Les soutenir est non seulement un impératif humanitaire, mais aussi un investissement stratégique dans l’avenir scientifique et économique du Canada.
Les pays qui ont accueilli des chercheuses et chercheurs contraints à l’exil en retirent des bénéfices durables. Le Canada a déjà démontré sa volonté d’offrir un refuge. Il peut désormais faire preuve de leadership en transformant ce refuge en une véritable perspective d’avenir.
À l’heure où les conflits se multiplient et où la liberté universitaire est de plus en plus menacée, le Canada a tout ce qu’il faut pour aller encore plus loin: des universités de renommée internationale, des établissements de recherche d’excellence, une longue tradition d’immigration et un profond engagement envers la collaboration internationale. Il ne lui manque qu’une stratégie nationale pour donner à ces forces toute leur portée.
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- CRSNG Chaire de recherche du canada, niveau 1 sur les technologies électrochimiques et matériaux fonctionnels pour la transition énergétique environnementaleUniversité du Québec à Trois-Rivières
- Psychologie - Professeure adjointe ou professeur adjoint (psychologie sociale)Université McGill
- Génie - Professeure ou professeur (aérospatial - opérations d’engins spatiaux)École de technologie supérieure
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