Recherche et politiques publiques : comment mieux faire circuler les savoirs ?

Au congrès de l’Acfas, une journée de réflexion réunissant universités, collèges, organismes et décisionnaires a exploré les moyens de renforcer les liens entre recherche et politiques publiques, dans un contexte où la circulation des connaissances est un enjeu des plus actuels.

02 juin 2026
Photo par : Julie Gosselin, Acfas

Cet article, initialement mis en ligne le 19 mai, a été mis à jour le 2 juin afin de mieux contextualiser les propos tenus lors du panel d’ouverture et de refléter plus fidèlement les discussions menées tout au long de la journée du colloque. 

Comment mieux faire dialoguer recherche, société et politiques publiques ? Comment permettre aux connaissances produites dans les universités et les collèges d’éclairer davantage les décisions collectives, sans réduire la science à des résultats immédiats ni transformer les chercheurs en commentateurs permanents de l’actualité ?

Ces questions étaient au cœur d’un colloque tenu le 14 mai dans le cadre du 93e congrès de l’Acfas, à l’Université du Québec à Trois-Rivières (UQTR). Intitulée Recherche et politiques publiques : quels enjeux pour les universités à vocation francophone ?, cette journée de réflexion réunissait responsables universitaires, représentants collégiaux, organismes de mobilisation des connaissances et décideurs autour d’un objectif commun : mieux comprendre comment les savoirs circulent, ou peinent parfois à se transmettre, entre les établissements d’enseignement supérieur et les espaces de décisions publiques. 

Pour Frédéric Macé, gestionnaire de projets – Formations et culture scientifique au sein de l’Acfas et coresponsable du colloque avec Sophie Montreuil, Martine Lagacé, Cintia Quiroga et Eric Chevaucherie, le sujet s’inscrit dans l’ADN même de l’Acfas. « L’Acfas est dans les questions de relations entre science et politiques publiques depuis sa création », explique-t-il. « Faire avancer les sciences, c’est aussi faire avancer les relations avec celles et ceux qui prennent des décisions et pour lesquels les sciences sont importantes. »

Cette réflexion n’est d’ailleurs pas nouvelle. L’organisation scientifique francophone travaille depuis longtemps autant sur les politiques scientifiques, c’est-à-dire les décisions qui structurent et financent la recherche, que sur la manière dont les connaissances peuvent contribuer aux politiques publiques plus larges. Le colloque s’inscrivait dans la continuité d’une rencontre organisée lors du congrès de l’Acfas à Ottawa en 2024, consacrée à la façon dont les établissements d’enseignement supérieur valorisent déjà l’engagement public des chercheuses et chercheurs. 

« On avait compris que les établissements mènent déjà de multiples actions pour que les recherches sortent du milieu universitaire et rejoignent différents auditoires », explique M. Macé. « Cette année, on voulait quelque chose de beaucoup plus ciblé sur la relation entre les établissements d’enseignement supérieur et les politiques publiques. » 

Un panel du matin pour faire un état des lieux 

Le panel d’ouverture, qui réunissait notamment Alexandre Cloutier, président du réseau de l’Université du Québec, Christian Blanchette, recteur de l’UQTR, Martine Lagacé, vice-rectrice associée à la recherche à l’Université d’Ottawa, Karine Morin, présidente-directrice générale de la Fédération des sciences humaines, et Nathalie Méthot du Collège La Cité, devait servir avant tout de point de départ. 

« L’idée, c’était de faire un bref état des lieux le matin sur ce que font les universités et surtout pourquoi elles le font, puis de présenter des exemples d’initiatives, avant de poursuivre la conversation avec des personnes appelées à conseiller les élus dans leurs prises de décisions », résume M. Macé.

Les échanges du matin ont ainsi mis en lumière plusieurs tendances qui traversent actuellement le milieu universitaire. Pour Mme Lagacé, la recherche ne peut plus demeurer confinée aux campus. Dans un contexte de francophonie minoritaire, elle estime même qu’il existe une responsabilité particulière de contribuer aux politiques publiques touchant les communautés francophones. « Si nous, les chercheurs, ne le faisons pas, qui va le faire? », a-t-elle lancé.

À l’Université d’Ottawa, cette volonté se traduit notamment par la création récente d’un Bureau de la recherche et des liaisons en matière de politiques publiques, destiné à accompagner les chercheuses et chercheurs dans leurs interactions avec les décideurs.

Du côté de l’Université du Québec, M. Cloutier observe lui aussi une transformation importante du rôle des établissements. L’ancien député affirme que les chefs d’université sont aujourd’hui beaucoup plus sollicités pour participer aux débats publics, déposer des mémoires, intervenir devant des commissions parlementaires ou réagir à des changements réglementaires. Mais selon lui, il faut aussi mieux accompagner le corps professoral. « L’espace public peut être extrêmement intimidant », a-t-il observé, évoquant les réseaux sociaux, la polarisation et les simplifications parfois brutales des débats publics. Selon lui, les universités doivent davantage outiller les chercheurs afin qu’ils puissent mieux expliquer leurs travaux, participer aux débats et intervenir auprès des décideurs. 

Le temps long de la recherche face à l’urgence politique 

Cette ouverture vers les politiques publiques ne va toutefois pas sans tensions. 

Au cours du panel, les personnes intervenantes ont rappelé qu’une relation plus forte entre recherche et décision publique ne signifie pas nécessairement une recherche dictée par l’urgence politique. Mme Lagacé a insisté sur le fait qu’une politique publique de qualité nécessite des données robustes, produites sur plusieurs années. « Il faut laisser le temps de faire de la recherche », a-t-elle insisté.

Même prudence du côté de Karine Morin, qui a rappelé que la contribution des chercheurs aux politiques publiques demeure souvent difficile à mesurer dans les critères universitaires traditionnels, malgré des changements récents valorisant davantage la mobilisation des connaissances. 

Christian Blanchette a, pour sa part, rappelé un autre équilibre délicat, celui entre engagement public et neutralité institutionnelle. « Structurellement, l’université doit demeurer neutre », a-t-il affirmé, estimant que les établissements doivent participer aux débats lorsqu’ils concernent leurs missions ou leurs conditions d’existence, sans pour autant devenir des acteurs partisans. 

Une multitude d’initiatives en place 

La deuxième partie de la matinée visait justement à montrer que plusieurs mécanismes existent déjà pour rapprocher science et politiques publiques. 

Selon M. Macé, il existe « une multitude d’initiatives » menées autant dans les universités, les cégeps que par des organismes externes, mais celles-ci demeurent parfois peu visibles. Parmi les exemples présentés figuraient des initiatives issues du réseau collégial, comme celles du Cégep Édouard-Montpetit avec Marc Lamontagne, ou encore des organismes comme Évidence pour la démocratie, qui travaillent à rapprocher données probantes, recherche et décision publique. « On veut faire voir qu’il existe des parcours de formation proposés aux étudiantes, étudiants, chercheuses et chercheurs », explique M. Macé. « Pas comme une obligation, mais comme une possibilité. » 

L’Acfas mise notamment sur son parcours L’interface, dont un nouvel appel à candidatures s’apprêtait à être lancé au moment du colloque. Ce programme vise à former des universitaires à l’interface entre science et politiques publiques, notamment à travers des échanges avec des hauts fonctionnaires et responsables gouvernementaux.

Pour M. Macé, ces initiatives pourraient aussi contribuer à transformer graduellement la culture universitaire. « Plus on va avoir de choses mises en place, plus cela peut créer un effet boule de neige », affirme-t-il, soulignant que les critères d’évaluation universitaire évoluent déjà et reconnaissent davantage les formes d’engagement public de la recherche. 

Les collèges veulent faire partie de l’écosystème 

La journée a aussi permis de rappeler que la relation entre recherche et politiques publiques ne concerne pas uniquement les universités. 

Nathalie Méthot, du Collège La Cité, a insisté sur la contribution de la recherche collégiale, souvent plus appliquée et directement liée aux besoins du terrain. Drones, viande cultivée, employabilité des personnes en situation de handicap ou encore innovations technologiques, les collèges développent déjà des expertises pouvant nourrir des politiques publiques. 

Mais Mme Méthot plaide surtout pour un rapprochement accru entre universités et collèges. « Il faut continuer à travailler ensemble pour unir nos forces et ne pas se voir comme des compétiteurs », a-t-elle résumé. 

L’après-midi, place aux décideurs 

Le colloque s’est poursuivi en après-midi avec des responsables publics, dont le scientifique en chef sortant du Québec, Rémi Quirion, ainsi que des responsables liés à l’aménagement du territoire et au développement durable et à la santé publique, dont Caroline Quach-Thanh, Directrice nationale de la santé publique du Québec. 

L’objectif, selon Frédéric Macé, était de prolonger la conversation en offrant le point de vue de personnes directement impliquées dans la prise de décisions publiques. Contrairement à certains préjugés, estime-t-il, les décideurs démontrent un réel intérêt envers les données scientifiques, ou travaillent même avec celles-ci dans leur quotidien. « Il y a cette appétence pour les sciences, pour les données de recherche », dit-il, tout en rappelant que celles-ci ne constituent jamais l’unique facteur entrant dans une décision publique. D’autres considérations, sociales, politiques ou économiques, entrent également en jeu. 

Pour autant, il juge essentiel que les données scientifiques puissent « être sur la table » lorsque les décisions se prennent. Plus largement, M. Macé invite à élargir la notion même de décideur. « Les citoyennes et citoyens sont eux-mêmes des décisionnaires lorsqu’ils votent », rappelle-t-il.

Au terme de la journée, une idée semblait émerger avec force : plutôt qu’un simple lien direct entre un chercheur et un ministre, c’est un véritable écosystème reliant universités, collèges, décideurs, organismes intermédiaires et citoyens qui permet aux connaissances scientifiques de circuler et, parfois, de prendre part aux choix collectifs.

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