Illustration par : Edward Thomas Swan

Depuis l’Antiquité, l’enseignement supérieur transcende les frontières nationales. Il suffit de penser aux savants itinérants du Moyen-Orient ancien, d’Athènes, de l’Inde et de l’Asie de l’Est; aux réseaux savants de l’Europe médiévale; ou à l’effervescence intellectuelle de la Renaissance. 

Mais comment maintenir nos efforts d’internationalisation aujourd’hui, dans un contexte de plus en plus marqué par le repli nationaliste, des politiques migratoires restrictives, une instabilité géopolitique croissante et une économie volatile? Cette question a marqué la récente réunion annuelle du réseau Universitas 21 et le symposium des rectrices et recteurs, auxquels nous avons nous-mêmes participé.  

Si le thème choisi, « Imaginer l’avenir de l’enseignement supérieur », invitait à l’optimisme, l’atmosphère était dominée par l’appréhension, le malaise et le scepticisme. Les personnes participantes – membres de la haute direction de trente universités de recherche réparties sur six continents – ont exprimé de vives inquiétudes face à plusieurs développements récents qui risquent de compromettre des décennies de travail pour bâtir des communautés universitaires transnationales. 

Au fil des discussions, une question centrale a émergé : le recul de la mondialisation annonce-t-il celui de l’internationalisation dans l’enseignement supérieur ou invite-t-il plutôt à en redéfinir le concept, en privilégiant l’engagement éthique, le renforcement mutuel des capacités et des formes plus inclusives de solidarité universitaire transnationale? 

Nous croyons ainsi que le moment est bien choisi pour redonner à l’internationalisation sa mission première, en la libérant de son orientation récente vers les modèles axés sur le marché, la concurrence et le profit pour remettre l’accent sur les valeurs éducatives, culturelles et éthiques plus profondes qu’elle était censée promouvoir. Cette période d’incertitude donne la possibilité de favoriser l’équité, la collaboration et le partage du savoir au service du bien commun, plutôt que les gains économiques ou la compétition. 

La mondialisation et l’internationalisation dans l’enseignement supérieur 

Il est d’abord essentiel de distinguer la mondialisation de l’internationalisation. La mondialisation renvoie à l’interdépendance croissante des pays par le commerce, la technologie, la communication, la culture et la coopération politique. Dans les années 1990, la chute de l’Union soviétique, l’essor d’Internet ainsi que la libéralisation et l’intégration mondiale des économies ont accéléré la mondialisation. Au milieu des années 2000, elle s’était imposée comme une force majeure façonnant le monde : les dynamiques économiques, politiques et technologiques mondiales exerçaient un effet structurant sur les systèmes éducatifs nationaux, tout en échappant au contrôle des établissements universitaires. 

La mondialisation est donc un facteur externe qui façonne les institutions, tandis que l’internationalisation est une réponse stratégique et intentionnelle à cette réalité. Elle consiste à intégrer des dimensions internationales et interculturelles dans la mission et la prestation de l’enseignement supérieur. Le spécialiste en éducation internationale John Hudzik la définit comme « un engagement, appuyé par des actions concrètes, à intégrer une dimension internationale et comparative aux missions d’enseignement, de recherche et de service de l’enseignement supérieur. »  

Aujourd’hui, l’internationalisation est considérée à la fois comme un vecteur de compréhension mutuelle, de tolérance et de changement social (idéalisme), et comme un levier d’enrichissement des apprentissages, de diversification des perspectives et de formation à la citoyenneté mondiale (éducationnalisme). 

L’émergence de la mondialisation a toutefois bouleversé cet équilibre. Avec la montée du néolibéralisme, l’éducation a été réduite à un investissement en capital humain, et l’internationalisation s’est arrimée à des logiques marchandes. La production de savoirs, la mobilité du talent et la collaboration universitaire ont été progressivement marchandisées. 

Le sociologue Jonas Stier qualifie cette tendance d’instrumentalisme, où l’internationalisation vise à accroître la compétitivité et les revenus des établissements et des pays. Les pressions liées aux changements démographiques, à la baisse des investissements publics et à la demande croissante de diplômées et diplômés formés pour répondre aux exigences du marché de l’emploi ont renforcé cette orientation. 

L’internationalisation de l’enseignement supérieur s’est ainsi transformée en outil visant à relever les défis démographiques de certains pays – grâce à des politiques visant à attirer et retenir de jeunes étudiantes et étudiants internationaux –, à répondre aux besoins du marché du travail et à générer des revenus permettant aux établissements de compenser la diminution du financement gouvernemental. Ainsi, l’approche instrumentale de l’internationalisation a fini par dominer dans le secteur de l’enseignement supérieur. 

Le contexte post-mondialisation : ruptures et remises en cause 

On observe aujourd’hui une montée du nationalisme et des mouvements antimondialisation, ainsi qu’un rejet des accords et institutions de commerce international. Cette tendance s’est concrétisée par l’imposition de droits de douane, de restrictions de voyage, de politiques anti-immigration et d’autres mesures protectionnistes.   

Outre les tensions géopolitiques, les pressions exercées sur les services sociaux, le logement et les marchés de l’emploi ont incité les gouvernements à limiter la mobilité étudiante et à surveiller de plus près les collaborations de recherche internationales. Parallèlement, des mouvements idéologiques cherchant à préserver les identités culturelles et nationales contestent le principe même de citoyenneté mondiale. 

À l’ère de la post-mondialisation, les établissements d’enseignement supérieur se trouvent face à un choix : se replier sur eux-mêmes ou saisir l’occasion de revoir leurs approches.  

Comment l’enseignement supérieur peut-il répondre – et survivre – à l’ère de la post-mondialisation? 

Avant tout, il faut repenser les modèles instrumentaux et néolibéraux de l’internationalisation et profiter de cette occasion pour réduire le poids des logiques concurrentielles axées sur le marché en rejetant le prestige et les classements comme principaux critères pour l’établissement de partenariats internationaux. Le développement de relations collaboratives, durables et fondées sur des valeurs et des objectifs communs, doit primer. 

 Les universités devraient concevoir des modèles de partenariats internationaux plus durables sur le plan financier, qui ne reposent pas essentiellement sur les profits à court terme ni sur l’afflux d’étudiantes et étudiants internationaux. Elles doivent promouvoir des collaborations équitables qui profitent à toutes les parties et assurent une circulation des savoirs dans les deux sens – et pas seulement du Nord vers le Sud. 

Plutôt que de cibler uniquement une élite internationale issue de pays riches, les établissements devraient créer des occasions inclusives et équitables pour les étudiantes et étudiants de divers milieux socio-économiques et de régions sous-représentées, notamment par le biais de bourses de mobilité. Les programmes d’études devraient intégrer des perspectives mondiales afin de sensibiliser les étudiantes et étudiants à des enjeux universels comme les changements climatiques, les migrations et la justice sociale. 

La numérisation peut permettre aux enseignantes et enseignants de surmonter des obstacles physiques comme les restrictions de voyage. Les programmes d’échanges virtuels, qui se sont multipliés pendant la pandémie de COVID-19, peuvent être exploités et élargis. Des classes virtuelles conjointes, des collaborations de recherche à distance ainsi que des cours, séminaires, ateliers et conférences en ligne permettent de maintenir l’échange d’idées et de savoirs malgré les barrières géographiques ou politiques. Le fait d’opter pour des échanges numériques plutôt que des déplacements physiques permet aussi de réduire les émissions de gaz à effet de serre, un impératif en cette ère de changement climatique.  

Des réseaux mondiaux comme Universitas 21, Scholars at Risk, l’Association des universités du Commonwealth et l’Association internationale des universités sont ainsi appelés à réaffirmer leur engagement en faveur de l’internationalisation. Des initiatives novatrices pourraient comprendre : la mise en commun ou la réaffectation de fonds de recherche pour pallier les compressions budgétaires nationales; l’accueil d’étudiantes et étudiants provenant d’universités partenaires touchées par des crises géopolitiques; l’élargissement des programmes d’échanges destinés au personnel et au corps professoral; la valorisation des réussites auprès du grand public; ainsi que le partage de ressources pour aider les établissements à relever des défis communs.  

Si l’internationalisation s’est historiquement concentrée sur les liens Nord-Sud, la post-mondialisation pourrait inciter les universités à privilégier les collaborations régionales et les travaux interdisciplinaires visant à répondre à des enjeux communs, qu’ils soient environnementaux, sociaux ou économiques.  

Les établissements d’enseignement supérieur doivent non seulement s’adapter à l’interne, mais aussi plaider en faveur de politiques qui soutiennent la collaboration internationale. Ces efforts de plaidoyer devraient rappeler que l’internationalisation est au cœur de l’enseignement supérieur depuis la fondation des premières universités. Nous devons réaffirmer une vision de l’internationalisation qui met l’accent sur la création et l’échange de savoirs, la promotion de la recherche et des collaborations internationales, la compréhension mutuelle ainsi que le renforcement des relations diplomatiques et de la paix mondiale.  

Face à la fermeture des frontières, les universités doivent redoubler d’efforts pour garder les esprits ouverts. Alors que les nations se replient sur elles-mêmes, l’enseignement supérieur doit plus que jamais poursuivre sa mission : former des citoyennes et citoyens du monde.  

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