L’algorithme humain

Si l’intelligence artificielle bouleverse nos méthodes de travail, il lui manque un atout irremplaçable : la nature humaine.

26 mars 2026
Crédit photo : iStock.com/Dimensions

L’ovation debout qu’a reçue le premier ministre Mark Carney au Forum économique mondial, en janvier dernier à Davos, ne saluait pas seulement son courage diplomatique de pointer l’effondrement de l’ordre mondial. Cette rare acclamation, la plus remarquable « réaction mondiale à un discours » aux dires de Bob Rae, ancien ambassadeur aux Nations Unies, traduisait un sentiment plus profond encore. L’appel de M.Carney à cesser de « vivre dans le mensonge » et à construire quelque chose de durable a fait mouche parce qu’il soulève une question cruciale pour les institutions aujourd’hui : comment rompre avec les accommodements temporaires pour créer une valeur durable?  

Il convient également de noter que. Carney avait lui-même rédigé son discours, un détail qui a fait couler autant d’encre que ses propos à l’heure où l’authenticité se fait rare parmi les leaders de ce monde. Sa plume a ravivé le désir de voir celles et ceux qui nous dirigent défendre de grands principes au lieu de se cantonner à une représentation politique. 

Pour les universités, la capacité à créer une valeur durable et à former des esprits capables de penser par eux-mêmes devient une question existentielle. 

La transformation rapide du travail par l’intelligence artificielle pose un dilemme fondamental : faut-il miser sur les capacités humaines, celles qui cultivent un leadership fondé sur les valeurs, ou se contenter de surfer sur les dernières technologies? Les universités s’empressent d’intégrer l’IA à leurs programmes, mais peu d’entre elles poussent plus loin la réflexion. Notre rôle ne se limite pas à apprendre aux étudiantes et étudiants à utiliser l’IA; nous avons par-dessus tout le devoir de développer les capacités propres à l’humain qui ont plus de valeur que les tâches cognitives routinières accomplies par l’IA.   

Mon expérience en psychologie industrielle et organisationnelle m’a enseigné une chose que la Silicon Valley tend à oublier : la technologie ne remplace pas les compétences humaines, elle en amplifie l’importance. Jensen Huang, le PDG de l’entreprise technologique Nvidia, a récemment déclaré que l’IA transforme l’« intelligence » traditionnelle en simple produit, accessible à tous. En effet, l’IA redéfinit ce que nous qualifions d’intelligent, en privilégiant les capacités profondément humaines plutôt que les capacités intellectuelles avancées à elles seules.  

À l’ère où les compétences et les connaissances techniques sont plus accessibles que jamais, où réside donc la valeur unique de l’être humain? Dans sa capacité d’analyser le contexte. D’inspirer la confiance. De percevoir les subtilités et de faire des liens. Et, comme l’a fait notre premier ministre, de livrer un discours qui fédère les gens autour d’une vision commune qui défend l’intérêt général. 

Le « savoir-être » désigne les compétences les plus difficiles à reproduire artificiellement – la pensée critique, la communication, la collaboration, la créativité et le leadership – parce qu’elles sont ancrées dans l’expérience, l’émotion et l’intuition humaines. La pensée critique consiste à remettre en question des hypothèses et à synthétiser l’information issue de différents contextes. La communication passe par l’interprétation des signaux non verbaux et l’établissement de liens authentiques. La collaboration nécessite de l’empathie, le sens de la négociation et la capacité de cerner les personnalités. La créativité se nourrit du vécu et du bagage culturel. Et le leadership au service du bien commun fait appel à toutes ces compétences pour rassembler les gens et transformer des systèmes qui ne fonctionnent plus. 

Le rôle des universités est de développer ces compétences propres à l’humain, qui se superposent aux capacités actuelles de l’IA en matière de conception, d’exécution et d’automatisation. Dans ce domaine, les universités canadiennes font bonne figure. Elles ont toujours encouragé les étudiantes et étudiants à faire un saut dans le monde réel en leur procurant un filet de sécurité pédagogique : c’est ce qu’on appelle l’apprentissage expérientiel. Nous leur offrons la possibilité de participer à la résolution d’un problème logistique réel dans une entreprise locale, de diriger des équipes dans le cadre d’initiatives étudiantes complexes et de travailler à des projets interculturels avec des partenaires internationaux. C’est ainsi que nous les aidons à renforcer leur savoir-être. Mais, à l’ère de l’IA, nous devons en faire davantage.  

Nous faisons face à de grands défis : concilier croissance et développement durable, satisfaire diverses communautés, rétablir la confiance dans un océan d’information, accroître la productivité du Canada… Pour relever ces défis, il faut déployer des compétences humaines acquises par l’expérience et la pratique dans un esprit de collaboration – exactement ce que propose un bon apprentissage expérientiel.  

Tandis que de prestigieuses universités cherchent à se hisser dans les classements en multipliant les cours en sciences des données et les certificats en IA, nous pouvons nous distinguer en privilégiant ce qui compte le plus : la formation de personnes qui, au lieu de faire concurrence à l’IA, sauront en exploiter le pouvoir à bon escient.  

Dans une économie remodelée par l’IA, les universités doivent redoubler d’efforts pour développer les capacités humaines irremplaçables et les qualités de leadership qui permettent de lutter contre l’injustice, de renforcer les institutions et d’œuvrer avec audace pour le bien commun.

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