Démêler le vrai du fauxtochtone

Deux professeurs autochtones ont rédigé un rapport visant à éliminer les pseudo-autochtones du cycle de production savante.

07 avril 2026
Graphique par : Edward Thomas Swan

Avant de boucler un trimestre de cours, Gabriel Maracle teste le sens du discernement de sa classe avec une question déconcertante : « Que penseriez-vous de votre expérience dans ce cours si, deux semaines après la fin du cours, il s’avérait que je ne suis pas Autochtone, mais en fait Italo-Américain ? » 

En posant cette question réflexive, le professeur de sciences politiques à l’Université Carleton évalue les acquis de ses élèves en matière d’épistémologie autochtone. Surtout, l’expert en gouvernance autochtone canadienne brise la glace sur ce sujet épineux et jauge la capacité des apprenants à discerner les vrais des fauxtochtones, un néologisme désignant les faux Autochtones. Son objectif est de les préparer à relever les défis majeurs à l’intersection entre intégrité scientifique et autochtonisation.  

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On recense, dans les dernières années, des dizaines de cas médiatisés d’impostures, auxquels s’ajoute la récente révélation, en novembre, que l’auteur et conférencier largement enseigné dans les universités, Thomas King, serait en réalité un nouvel exemple du fauxtochtone. Un sujet encore trop sensible pour être abordé, confie M. Marcale, Mohawk originaire de la Baie de Quinte. 

Mais, la découverte répétée de pseudo-Autochtones signale des failles administratives et la nécessité d’y remédier efficacement. Il serait ambitieux d’exiger que les instances universitaires maitrisent la complexité des méthodes de vérification pratiquées par toutes les communautés des Premières Nations, Inuits et Métis. C’est pourquoi le pédagogue a étendu ses compétences en matière de souveraineté autochtone dans un guide de référence, un appel à l’action coécrit avec sa collègue de l’Université McGill, Amy Shawanda. Le rapport d’une vingtaine de pages est dirigé par le Yellowhead Institute, le laboratoire autochtone de recherche et d’éducation de l’Université métropolitaine de Toronto. 

L’objectif des cochercheurs n’est pas de mener des inquisitions malveillantes contre les communautés ni d’alimenter une chasse aux fauxtochtones. Bien au contraire. Ils souhaitent plutôt amener les institutions à mieux encadrer proactivement les processus d’autochtonisation. En effet, l’authentification des identités autochtones mérite « une diligence raisonnable et des compétences culturelles » ainsi que de la flexibilité, précise le document. Et ce, afin d’éviter que les membres des Premières Nations, Inuits et Métis, encore nettement sous-représentés dans les facultés, ne doivent porter le fardeau de la délation de fauxtochtones, ou vivre un malaise en leur présence. 

Qui est Autochtone ? 

Après la réitération des effets néfastes de l’imposture savante, le guide, qualifié d’« avant-gardiste » par M. Marcale, émet neuf recommandations. Le résultat visé est l’interception des fauxtochtones dont la présence « compromet l’intégrité et la souveraineté des données autochtones », précise le guide. Plusieurs mesures, d’ailleurs applicables à n’importe quel organisme, sont déjà intégrées dans certains campus à travers le pays. C’est le cas de l’Université de Waterloo, qui sollicite son Comité consultatif sur la vérification de l’appartenance autochtone quand un doute identitaire persiste. Un membre des trois communautés fait partie de ce groupe de travail qui intervient aux étapes d’embauches du personnel administratif et enseignant et au recrutement des cohortes étudiantes. 

Il reste que, dans bon nombre d’établissements, les campagnes de recrutement de personnes étudiantes autochtones méritent un renforcement égalé et à jour en matière de politiques d’admissions. Pour concrétiser un changement structurel, le temps est venu pour les institutions d’aborder le sujet délicat de l’identité autochtone. Tout aussi « profondément inconfortable » pour les communautés, assure M. Marcale. 

Il se souvient lividement de l’onde de choc causée par la pseudo-Autochtone et professeure déchue de médecine à l’Université de Saskatchewan, Carrie Bourassa. Cette dernière a d’ailleurs gravi les échelons académiques pour spolier des rôles prévus pour les Autochtones. En prime, elle s’est présentée pendant des années comme une fervente activiste pour l’égalité d’accès aux soins de santé des communautés, un point très sensible miné par un racisme systémique, difficile à réparer, rappelle l’enseignant. « Les quelques personnes en qui nous pouvions avoir confiance n’étaient, d’emblée, même pas Autochtones ! » s’insurge-t-il. 

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Par ailleurs, le dernier recensement national indique qu’en 2021, 51 110 personnes étudiantes (sans distinction du cycle d’étude), 2 980 titulaires d’un doctorat et 1 190 membres du personnel enseignant autochtones ont fréquenté nos universités à un moment donné. Chacune de ces personnes, a confirmé Statistiques Canada par écrit, s’est auto-déclarée comme étant Autochtone, sans preuve à l’appui. Les cochercheurs critiquent ce processus de dénombrement biaisé, calqué sur la subjectivité des individus, et qui met en doute leur nombre réel. 

Savoirs croisés pour un problème commun 

Les auteurs suggèrent une réforme des protocoles d’admissions durable, qui est révisée et encadrée en continu par un comité de gardiens des savoirs. « Ce type de politiques, défend-il, est encore très récent et la question de l’identité reste trop complexe pour être déléguée ». En outre, la systématisation des vérifications, pilotée avec le comité, apporterait une transformation profonde qui écarterait les impostures à chaque fois qu’elles pourraient « tirer profit d’une identité autochtone ». Par exemple, à l’obtention de subventions de recherche ou de promotions conçues pour Autochtones. 

En effet, l’appropriation culturelle « perpétue la méfiance » des Autochtones envers les institutions et fracture le processus de la vérité et de la réconciliation, encore fragile, souligne M. Marcale. Les universités doivent réparer « une longue histoire d’exploitation des peuples autochtones », renchérit-il. L’assainissement bureaucratique de la communauté scientifique, incarnée d’une volonté commune de réparation des torts, sera forgé à travers un croisement durable des savoirs et des savoir-faire entre Autochtones et non-Autochtones. 

Décontaminer les données 

« Tous les travaux » dits scientifiques, menés sous la direction de Mme Bourassa, sous couvert d’une approche par et pour les Autochtones, sont « empoisonnés » par « un cadre déontologique douteux », rappelle M. Maracle. Les méthodologies biaisées de la chercheure qui a menti sur son identité ont contaminé, entre autres, son travail partenarial avec les communautés et les services de soins de santé, déplore-t-il. Compte tenu des incertitudes quant à l’ampleur des dommages, « tout est à remettre en question ! », regrette le professeur. 

Enfin, pour éviter la récurrence de ce type de désagrément, le duo d’experts plaide en faveur d’un renforcement des politiques de recherche de la conception, des travaux scientifiques impliquant des personnes et des savoirs autochtones, à leur révision par les pairs. Récemment, les Politiques interorganismes de la recherche fédérale canadienne ont établit des balises pour traquer les fauxtochtones sans pour autant apporter la même diligence pour repérer les contenus scientifiques dits autochtones. Or, « L’élaboration des normes et la conduite des recherches devraient se faire non seulement avec la participation de la communauté, mais aussi en laissant celle-ci orienter les données et guider le processus de recherche », rappelle M. Maracle. 

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