Prendre la parole dans l’espace public : une responsabilité professorale?

Explorons ensemble un aspect souvent méconnu de la tâche professorale : la prise de parole dans l’espace public, entre engagement, contraintes et enjeux de légitimité.

Illustration par : istock.com/Deagreez

Pour lancer la nouvelle année, nous souhaitons ouvrir la boite noire de la troisième composante de la tâche professorale, appelée parfois « autres activités universitaires » ou « services à la collectivité ». Ce volet de la tâche peut être difficile à cerner en raison de son caractère hétéroclite. Alors, commençons cette revue des lieux en abordant un aspect qui, pour certains, est intrinsèque au rôle du corps professoral et qui ne l’est pas du tout pour d’autres : la prise de parole dans l’espace public. 

Quand une ou un professeur décroche un poste dans une université, cette vénérable institution vient confirmer une expertise qui s’exprime dans les cours et dans les projets de recherche. Mais cette expertise s’arrête-t-elle à ces deuxseules composantes? À notre avis, non. La société a tout à gagner à ce que vous engagiez vos connaissances afin d’enrichir le débat public. Par ailleurs, les sondages montrent que le public fait généralement confiance aux professeures et professeurs universitaires Cette confiance se traduit par leur présence fréquente comme expertes et experts dans les médias, qui sollicitent leurs opinions éclairées et basées sur la recherche.  

Peut-être avez-vous déjà été contacté par un média national ou régional pour vous exprimer sur un enjeu d’actualité. Certains collègues se prêtent volontiers à cette activité, parfois même si le sujet s’éloigne de leur expertise. D’autres, au contraire, fuient cet exercice pour diverses raisons : temps limité, questions imprévues, crainte d’être piégé, doutes sur la pertinence de leur expertise, entre autres. En effet, les demandes de journalistes arrivent souventinopinément, au gré des actualités. Par exemple, une expertise très pointue sur un pays ou une région du monde s’avère soudainement très populaire quand un conflit armé y éclate. Quand notre expertise est sollicitée par l’actualité, doit-on intervenir?  

Le système en place valorise d’abord la recherche et l’enseignement; les interventions publiques sont souvent moins valorisées dans l’évaluation menant à la permanence ou à la promotion. Réaliser ce type d’intervention peut s’avérer chronophage car même une intervention brève demande un temps de préparation important pour être claire et nuancée. Rares sont les collègues qui voient leur travail récompensé par une promotion sur la base de leurs interventions dans les journaux. Autrement dit, est souvent plus avantageux pour la carrière d’écrire un article scientifique évalué par les pairs que de signer une lettre collective dans les médias pour éclairer un enjeu. 

En fait, la participation ou non au débat public comme universitaire relève d’un dilemme presque aussi vieux que l’université elle-même! Plusieurs auteurs en ont parlé. Compte tenu de la concision de cette chronique, nous retenons des auteurs aux opinions contrastées, Max Weber et Pierre Bourdieu. Pour Weber, qui aborde la question notamment dans Le savant et le politique, donner son opinion s’avère contraire à la neutralité qu’exige la science. En contrepartie, pour Bourdieu, qui traite de cette question dans La misère du monde, détenir des connaissances et omettre de s’en servir s’apparente à de la non-assistance à une personne en danger. 

Weber insiste sur la neutralité axiologique : le savant ne doit pas introduire ses valeurs personnelles dans son travail scientifique. La science, selon lui, ne peut pas dire ce qui est bon ou mauvais, mais elle peut expliquer comment les choses fonctionnent. Dans cet esprit, le rôle du savant est de clarifier les faits sans prescrire d’actions ou d’idéaux. Toujours selon Weber, lorsque le chercheur confond son rôle de savant avec celui de militant, il risque de biaiser ses méthodes, ses hypothèses ou ses conclusions. Cela peut mener à une perte de crédibilité dans le monde académique.  

Bourdieu, de son côté, refuse la dichotomie entre le travail scientifique et l’engagement politique, surtout à la fin de sa vie professionnelle. Il affirme qu’un savoir rigoureux, produit selon les règles de la recherche, peut devenir un outil d’émancipation sociale. Il décrit ainsi un savoir engagé qui éclaire les mécanismes de domination et qui peut être mobilisé pour les combattre. Or, Bourdieu ne prône pas un militantisme naïf : il insiste sur la nécessité de maîtriser les outils scientifiques pour que l’engagement soit légitime, fondé sur des connaissances valides. 

Nous avons tous les deux signé des lettres dans les journaux au cours de notre carrière, ce qui laisse présager de quel côté notre jupon dépasse! Certes, rédiger ces textes ou participer à des émissions de radio prend un temps précieux que l’on ne consacre pas à la recherche ou à l’enseignement. Mais gardez en tête que ce n’est pas nécessairement vous qui devez tout faire. La concertation avec une équipe de recherche peut instaurer une rotation dans la prise de parole, répartissant ainsi la charge de travail sans délaisser la prise de parole savante sur cet enjeu.  

Si nous étions un brin cynique, on vous encouragerait à diffuser votre savoir dans l’espace public parce que les organismes subventionnaires valorisent de plus en plus la diffusion grand public afin de soutenir un dialogue vif entre la science et la société. Mais nous privilégions surtout un autre motif : la prolifération des fausses informations qui polluent l’espace médiatique. Aussi bien l’alimenter par des propos pertinents! Tout le monde en sort alors avantagé : la société gagne un point de vue éclairé et vous gagnez des morceaux de robot (une analogie qui traduit notre âge!) pour votre dossier. Pourquoi s’en priver? 

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