Dans les universités, la tournée de Jamil Jivani révèle une stratégie de mobilisation des jeunes hommes
Inspirée de l’approche de feu Charlie Kirk – ce conservateur états-unien passionné – la tournée de Jamil Jivani a suscité des échanges sur l’économie, l’immigration et les questions identitaires dans les universités canadiennes.
Le député conservateur Jamil Jivani a conclu la semaine dernière sa tournée de « reconstruction du Nord » (Restore the North), après avoir tenu des événements dans plus d’une vingtaine de collèges et universités lors desquels il a fustigé les politiques en économie et en immigration des derniers gouvernements libéraux et invité son public à proposer des idées pour « restaurer la promesse du Canada ».
Depuis l’automne, le député de Bowmanville—Oshawa-Nord a fait plus d’une vingtaine d’arrêts dans le cadre de sa tournée – une campagne qu’il a reconnue, à l’occasion d’une entrevue avec Breitbart News Saturday en février, être inspirée de celle de Charlie Kirk, le porte-voix trumpiste états-unien et militant conservateur qui a été assassiné, en septembre dernier, alors qu’il donnait une conférence à l’Université de la Vallée de l’Utah.
« On avait commencé à planifier la tournée avant que l’éminent Charlie Kirk soit assassiné », a expliqué M. Jivani à Breitbart News Saturday, à la mi-février. « On est en tournée depuis octobre. Notre concept est fondé sur l’ouverture du dialogue, à la manière de Charlie. »
Le député a relayé à Breitbart la préoccupation principale qu’il a entendue de la bouche des jeunes hommes : les conséquences de l’immigration sur leurs possibilités d’emploi.
La tournée leur a offert l’occasion de s’exprimer quant aux problèmes et aux solutions qu’ils entrevoient, mais elle a aussi été un moteur de recrutement pour le Parti conservateur, et pour le mouvement conservateur en général, indique Luc Cousineau, professeur à l’Université Dalhousie et codirecteur de la recherche à l’Institut canadien d’études sur l’extrême-droite, un groupe de réflexion indépendant.
« Jamil Jivani, et les autres gens qui importent ce mouvement au Canada, […] vont dire que les jeunes hommes sont désavantagés, par exemple en ce qui concerne l’accès aux études postsecondaires, tout en concentrant leurs efforts dans les collèges et les universités, illustre M. Cousineau. Les jeunes hommes sont encore nombreux à faire des études postsecondaires au Canada. Les établissements d’enseignement supérieur demeurent un terrain propice pour recruter les jeunes hommes qui ont un potentiel de revenu et d’influence relativement élevé. »
Une discussion sur la restauration de « la promesse du Canada »
Dans une salle de classe sur le campus Sexton de l’Université Dalhousie, une cinquantaine de personnes – surtout des jeunes hommes, et aussi près d’une dizaine de membres du club conservateur de l’établissement – se sont rassemblées pour assister à l’événement du député ontarien.
« Notre qualité de vie diminue de manière mesurable. C’est un fait : on n’a qu’à regarder les données sur les soins de santé, le pouvoir d’achat, les perspectives économiques des jeunes », a déclaré en ouverture M. Jivani devant son public d’Halifax. Il a ensuite invité les personnes présentes à donner leur avis sur les façons de « restaurer la promesse du Canada ». Onze personnes – dix jeunes hommes, un homme âgé et une femme – ont pris la parole pour faire part de leurs préoccupations et de leurs idées.
Le mot restore était laissé libre à l’interprétation, et les interventions mettaient de l’avant l’opinion des membres du public sur ce que le Canada pourrait avoir perdu et qu’il faudrait rebâtir ou restaurer. Certaines personnes ont parlé de revitalisation économique, en abordant des problèmes comme l’exploitation des ressources naturelles, le coût de la vie, le chômage chez les jeunes, et la fracture économique générationnelle.
D’autres ont parlé de leur désir de « rétablir » une « identité canadienne » sur le plan culturel, voire ethnique – un sujet qui s’est avéré plus compliqué pour M. Jivani, né au Canada d’une mère britanno-canadienne chrétienne et d’un père musulman kenyen.
L’immigration, la grande responsable des problèmes économiques et culturels
« L’immigration est manifestement au cœur du problème, a lancé la première personne à prendre la parole, et il semble que tous nos problèmes économiques en découlent. »
M. Jivani a confirmé que l’immigration est un « enjeu colossal » et a avancé que « l’afflux de travailleuses et travailleurs temporaires au pays » avait fait baisser les salaires et les perspectives d’emploi pour la population canadienne. Il a aussi soutenu qu’une immigration excessive mettait à mal la culture canadienne.
Or, un peu plus tard, un intervenant a indiqué être préoccupé par la baisse de la population « canadienne de souche » – définie dans ses mots comme étant « la descendance des peuples pionniers qui ont bâti le pays » –, affirmant qu’elle s’apprêtait à devenir une « minorité au sein de la patrie ». M. Jivani a trouvé que cette affirmation allait trop loin.
« Je n’utiliserai jamais des mots comme ‘Canadien de souche’, je rejette catégoriquement ce terme, compris? À mes yeux, le pays compte des deux peuples fondateurs, britannique et français, qui viennent avec une langue, une histoire et une culture qui leur sont propres et auxquelles des personnes provenant de partout dans le monde peuvent participer. Je crois qu’on a commis une grave erreur lorsqu’on a commencé à accueillir un nombre tellement élevé de personnes que l’assimilation est devenue impossible. C’est là que réside le problème, à mon avis. »
À une personne du public qui insistait, le député a répliqué : « Vous n’êtes pas plus canadien que moi parce que mon père est né en Afrique. Et je ne laisserai jamais quelqu’un me dire le contraire. »
Gros plan sur la jeunesse masculine
Depuis une décennie au moins, M. Jivani s’interroge sur les origines du sentiment d’aliénation des jeunes hommes occidentaux dans notre société contemporaine. Dans son ouvrage Why Young Men: Rage, Race and the Crisis of Identity (« Jeunes hommes en crise : rage, race et détresse identitaire »), publié en 2018, il raconte son enfance avec une mère monoparentale et un père absent, au sein d’une communauté immigrante musulmane et principalement noire, en banlieue de Toronto. Il explique s’être senti isolé à l’école, où « on ne parlait jamais de la police, du racisme ou de l’éclatement de la famille »; comment ses amis et lui cherchaient des modèles à imiter parmi les vendeurs de drogue, les rappeurs et les extrémistes islamiques; et comment il s’inscrivait dans le « cycle intergénérationnel d’absence du père qui expose les jeunes hommes aux personnes qui se présentent comme des autorités quant à la masculinité ».
Après un parcours difficile au secondaire, M. Jivani a finalement réussi à faire des études de droit à Yale, où il s’est lié d’amitié avec le vice-président actuel des États-Unis, J.D. Vance, et a même lu un passage de la Bible au mariage de ce dernier. Ayant été baptisé dans la religion chrétienne dans la trentaine, M. Jivani entretient des liens avec l’administration Trump par l’intermédiaire de son amitié avec le vice-président. Au début février, il a décidé de son propre chef de se rendre à la Maison-Blanche. Il a pris part à un déjeuner de prière national dans la capitale états-unienne et rencontré des membres de l’administration Trump, notamment M. Vance et le secrétaire d’État Marco Rubio.
Dans son livre de 2018, M. Jivani comparait sa campagne de sensibilisation auprès des jeunes hommes à « l’initiative My Brother’s Keeper du président Barack Obama, qui vise à améliorer la vie des jeunes hommes sans nuire aux autres mesures pour la justice et l’égalité ».
Or, M. Cousineau, enseignant et superviseur de stage à l’École de santé et de performance humaine de l’Université Dalhousie, qui aborde dans ses recherches les groupes masculinistes et l’extrême droite, affirme que le discours actuel de M. Jivani tranche radicalement avec ses premiers écrits.
« Dans son livre, il aborde le sujet de manière vraiment plus vaste, en parlant des systèmes sociaux qui créent l’oppression et la répression », explique le professeur.
Selon M. Cousineau, le discours de la tournée Rebâtir le Nord est davantage « axé sur le blâme », encourageant les personnes qui se sentent lésées (en l’occurrence les jeunes hommes) à tenir autrui responsable de leurs malheurs.
Cette approche fait écho à la formule populiste de l’administration Trump : « Sa façon de solliciter les jeunes, les jeunes hommes en particulier, et d’attiser les tensions pour atteindre son objectif, sont des tactiques observées récemment aux États-Unis », avance M. Cousineau.
Pour le recrutement… et par ambition
Selon M. Cousineau, l’objectif de la tournée du député est probablement surtout de mousser l’appui au Parti conservateur du Canada. « Je crois qu’un autre point important, c’est de rallier des appuis à sa propre personne, estime-t-il. Avec un chef possiblement en mauvaise posture, je ne crois pas que ce serait une grande présomption que d’avancer que Jamil Jivani s’imagine peut-être à la tête du Parti. »
Ben Sellar, qui est membre du club conservateur de l’Université Dalhousie et était à l’événement Rebâtir le Nord, indique avoir beaucoup aimé ce que M. Jivani avait à dire. « Mais ce qu’on doit surtout retenir, je crois, c’est que certains jeunes hommes ont posé des questions qui frôlaient des discours et des enjeux très controversés », souligne M. Sellar.
« Sans être entièrement en désaccord avec leur point de vue, je pense néanmoins que c’est un signal d’alarme pour le parti et qu’une certaine modération est parfois nécessaire. »
Postes vedettes
- Médecine - Professeure adjointe ou professeur adjoint (sciences pharmaceutiques)Université d'Ottawa
- Chaire de recherche Impact+ Canada en résilience démocratique et communautaire en contexte éducatifUniversité de Montréal
- Vice-rectrice, vice-recteur aux ressources humaines et à l’administrationUniversité du Québec à Rimouski
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