Quand les universités deviennent des cibles politiques
Attaquées par l’administration Trump, fragilisées par les coupes en recherche et prises dans des guerres culturelles, les universités américaines vivent une crise profonde. Pour Carol Christ, ex-chancelière de l’Université de Californie à Berkeley, leur survie passe par une reconquête du public, de la liberté intellectuelle et du sens même de leur mission.
Carol Christ a été la 11e chancelière de l’Université de Californie à Berkeley de juillet 2017 jusqu’à sa retraite à titre de chancelière émérite en juin 2024. Spécialiste reconnue de la littérature victorienne, elle est une défenseure de longue date d’un enseignement supérieur public de qualité et accessible, ainsi que des enjeux liés aux femmes et à la diversité sur les campus. Elle a passé plus de trente ans comme professeure et administratrice à Berkeley, avant d’être présidente du Smith College, au Massachusetts, de 2002 à 2013. Elle est titulaire d’un baccalauréat du Douglass College et d’un doctorat de l’Université Yale.
Affaires universitaires (AU) l’a rencontrée lors de sa récente visite à Ottawa, où elle a prononcé une conférence d’ouverture à la réunion d’automne des membres d’Universités Canada (éditrice d’AU).
AU : Les universités et collèges américains font face à un climat d’hostilité ouverte de la part de l’administration du président Donald Trump. À quel point êtes-vous préoccupée par leur capacité à résister à cette attaque sans précédent contre l’enseignement supérieur ?
Carol Christ : Je suis très préoccupée par les dommages que nous observons aux États-Unis, et ce, de multiples façons. Il y a cette impression de coup du lapin permanent. Chaque jour, en ouvrant le journal, on découvre une nouvelle mesure. Bien sûr, l’incertitude entourant le financement nuit directement à la recherche. Il est extrêmement difficile pour les scientifiques de poursuivre leurs projets lorsqu’ils ne savent pas d’où viendra l’argent. Mais ce qui m’inquiète encore davantage, c’est la manière dont les attaques de Donald Trump contre l’enseignement supérieur ont renforcé, auprès d’une partie du public américain, un manque de crédibilité et de respect envers le secteur.
AU : Comment ces compressions majeures et les restrictions imposées à la recherche affecteront-elles la capacité des États-Unis à demeurer compétitifs à l’échelle mondiale ?
Mme Christ : J’imagine mal une politique plus insensée si l’on souhaite réellement placer « l’Amérique d’abord », comme M. Trump le répète constamment. Les réalisations américaines en recherche et en enseignement supérieur sont considérables, et je crains fortement que nous perdions notre position de leadership au profit d’autres pays. Cela tient à la fois à l’érosion du soutien financier à la science et à la perte de respect envers la vérité scientifique.
AU : Vous évoquez un manque de respect envers le secteur. Comment les universités peuvent-elles réaffirmer leur rôle dans la sphère publique ?
Mme Christ : Il est absolument crucial que les universités américaines sachent s’adresser au grand public, et pas seulement aux familles qui envisagent d’envoyer leurs enfants à l’université, pour expliquer la valeur réelle de l’institution universitaire. Autrement dit, montrer comment la vie des gens est améliorée, par exemple grâce aux découvertes issues de la recherche menée dans les universités.
Et même s’il est tentant de s’en prendre directement à l’administration Trump, il est tout aussi important de se pencher sur les causes profondes. Pourquoi l’université est-elle devenue une cible aussi facile ? Quelles sont les questions que soulèvent, en particulier, les universités dites élitistes aux yeux du grand public, et qui rendent les attaques des politiciens conservateurs si efficaces ?
À mon sens, une grande partie du problème tient aux inégalités d’accès aux occasions et à la répartition inégale de la richesse. J’aime emprunter une métaphore à la sociologue Arlie Hochschild, qui enseignait à Berkeley : qui a le droit d’être premier dans la file ? C’est cela, je crois, qui nourrit la colère. Les gens ont l’impression d’avoir tout fait comme il faut, et pourtant leur vie ne se déroule pas comme ils l’avaient espéré.
AU : Dans quelle mesure le climat politique actuel a-t-il aussi entraîné une érosion de la liberté intellectuelle ?
Mme Christ : Je suis d’accord avec ce constat, mais la situation varie beaucoup d’une région à l’autre. Dans les États gouvernés de manière très conservatrice, l’impact sur les politiques universitaires a été considérable, notamment en Floride et au Texas. Ces effets sont aussi les plus marqués dans les sciences sociales et les humanités. La nature même de ces disciplines consiste à réfléchir à l’impact des différences d’identité sociale, de statut social et de conditions de vie. Comment comprendre les classes sociales, les groupes, le genre ? Or, tous ces sujets sont désormais interdits.
AU : Lorsque vous avez été nommée chancelière de Berkeley en 2017, vous êtes arrivée en pleine controverse sur la liberté d’expression sur le campus. Depuis, votre établissement a largement évité d’être pris pour cible, malgré les débats persistants autour du conflit israélo-palestinien. Comment y êtes-vous parvenue ?
Mme Christ : La crise de la liberté d’expression en 2017 concernait surtout la capacité de conférenciers conservateurs à s’exprimer à Berkeley sans être perturbés. Je jugeais cet enjeu absolument central pour la réputation de l’université. J’étais donc déterminée à recourir à toute présence policière nécessaire pour garantir que des intervenants aux opinions impopulaires puissent être entendus, et j’y suis parvenue.
Les enjeux liés à la liberté d’expression en 2023 et 2024 étaient complètement différents et ont profondément divisé la communauté. Professeurs contre professeurs, étudiants contre étudiants, membres du personnel contre membres du personnel, toute la communauté s’est retrouvée plongée dans le conflit. Ce que j’ai appris au fil de mes longues années à Berkeley, c’est que faire intervenir la police dans ce type de situation ne fait qu’aggraver les choses. J’ai donc travaillé très fort pour éviter d’y recourir, en faisant preuve de retenue et en maintenant le dialogue avec les deux camps. C’est ainsi que j’ai traversé cette crise. Résultat, Berkeley n’a pas connu les perturbations observées sur d’autres campus, comme à l’Université Columbia.
AU : Quelles autres leçons avez-vous tirées pour gérer les tensions liées au conflit israélo-palestinien sur les campus ?
Mme Christ : Mon prédécesseur, Nicholas Dirks, avait mis sur pied un comité consultatif du chancelier sur la vie étudiante juive. Il réunissait des professeurs, des étudiants, des membres du personnel, des donateurs et des amis de l’université. Il rencontrait ce groupe peut-être deux fois par session. Cela permettait d’entretenir un dialogue constant avec les responsables juifs du campus à différents niveaux.
De mon côté, avant que la plus récente flambée du conflit israélo-palestinien n’éclate, j’ai créé un comité consultatif équivalent sur la vie étudiante palestinienne et musulmane. Le processus a toujours été un peu plus complexe, mais cela signifiait que j’étais régulièrement en contact avec les différents leaders. Cela a été extrêmement important, tout comme le fait d’utiliser le plus de canaux de communication possible pour rester en lien avec les professeurs et les étudiants de chaque côté du débat. Il n’y a pas de substitut à des échanges soutenus et à la création de réseaux de communication avant qu’une crise ne survienne.
AU : En revenant à la première crise sur la liberté d’expression que vous avez vécue à Berkeley en 2017, le climat politique américain est devenu encore plus polarisé depuis. Quels conseils donneriez-vous aux administrateurs universitaires au Canada pour naviguer dans les débats sur la liberté académique ?
Mme Christ : C’est une question très importante et très intéressante. À Smith College, j’ai mis en place une initiative qui s’est révélée très efficace. Je croyais essentiel que le corps professoral montre l’exemple en menant des discussions au-delà des divergences. Si vous encouragez des professeurs volontaires à débattre entre eux de sujets controversés, l’impact sur la population étudiante est immense.
Dans un contexte où les insultes et le rejet systématique des points de vue adverses sont devenus monnaie courante, il est crucial de montrer aux étudiants ce qu’est un véritable débat.
AU : Cette capacité à favoriser le débat ouvert et à encourager l’esprit critique est-elle en train de s’éroder ?
Mme Christ : Tous les dirigeants d’université que je connais réfléchissent à la manière de donner cet exemple. C’est fondamental, d’autant plus que la population étudiante se renouvelle tous les quatre ans. On ne peut pas simplement dire : « Nous en avons déjà parlé ». Il faut constamment former de nouvelles générations d’étudiants, car ce ne sera jamais un enjeu que l’on pourra considérer comme réglé une fois pour toutes.
Cet entretien a été traduit de l’anglais et édité pour des raisons de longueur et de clarté.
Postes vedettes
- Criminologie - Professeure ou professeur (intervention auprès des familles et des proches de personnes criminalisées)Université Laval
- Génie - Professeure ou professeur (écoconception de systèmes mécaniques)École de technologie supérieure
- Études culturelles - Professeure ou professeurInstitut national de la recherche scientifique (INRS)
- Science infirmière - Chargée ou chargé d'enseignement (durée de 3 ans)Université de Moncton
Laisser un commentaire
Affaires universitaires fait la modération de tous les commentaires en appliquant les principes suivants. Lorsqu’ils sont approuvés, les commentaires sont généralement publiés dans un délai d’un jour ouvrable. Les commentaires particulièrement instructifs pourraient être publiés également dans une édition papier ou ailleurs.