Bilan de cinq années de Cap sur les compétences

La capacité d’innovation du corps professoral jouera un rôle clé dans la préparation des étudiantes et étudiants à leur avenir professionnel dans les prochaines années.

08 janvier 2026
Crédit photo : iStock.com/nortonrsx

En 2020, j’ai soumis l’idée de cette chronique à Affaires universitaires. À l’époque, je constatais un intérêt croissant, tant dans la société que chez les étudiantes et étudiants, pour le renforcement de la préparation à la carrière dans la formation universitaire. Forte de mes travaux dans ce domaine et de ma passion pour l’enseignement et l’apprentissage, j’y ai vu l’occasion de soutenir les enseignantes et enseignants dans l’intégration des compétences professionnelles aux cours et aux programmes. La rédaction a proposé le titre Cap sur les compétences, et la chronique a vu le jour en janvier 2021. Dans cet article, qui marque la fin de l’année 2025, je prends le temps de revenir sur les débuts de cette initiative et sur l’importance continue des compétences dans l’enseignement supérieur.  

Lors du lancement de cette chronique, on commençait à observer un intérêt croissant pour le resserrement des liens entre l’université et le marché du travail. La RBC venait de publier Humains recherchés, un rapport largement médiatisé sur le développement des compétences. Parallèlement, les gouvernements provinciaux exploraient des modèles de financement axé sur le rendement dans le secteur postsecondaire, en mettant l’accent sur les résultats en matière d’insertion professionnelle. Le gouvernement fédéral mettait l’accent sur les « compétences futures » et s’interrogeait sur la capacité des universités à les développer. Comme le soulignait un rapport du Conseil des Compétences futures publié en 2020, « les écarts entre les compétences [que les jeunes] peuvent acquérir dans le cadre des études postsecondaires et les emplois qu’ils obtiennent une fois diplômés soulèvent des questions quant au rendement de leurs investissements ». 

Bien que les arguments portant sur le marché du travail m’aient semblé pertinents, je m’intéressais avant tout à la réalité des étudiantes et étudiants. Dès ma première chronique, j’exprimais mon inquiétude, en tant qu’enseignante dans une discipline non professionnalisante (sciences politiques), face au fait que les étudiantes et étudiants quittent leurs programmes « manifestement anxieux quant à leur avenir et peu convaincus de la préparation offerte par la formation universitaire ».  

Depuis cinq ans, cette chronique s’adresse avant tout aux enseignantes et enseignants, car je suis convaincue qu’ils disposent de la marge de manœuvre et de l’influence nécessaires pour transformer en profondeur la façon dont les universités outillent les étudiantes et étudiants en vue de leur réussite professionnelle. Les responsables universitaires – qu’il s’agisse des directions de département, des doyennes et doyens ou des vice-rectrices principales et vice-recteurs principaux – peuvent faciliter le changement, mais ce sont les enseignantes et enseignants qui détermineront s’il se concrétisera réellement. 

À l’aube de 2026, la proposition de valeur de l’université s’est érodée aux yeux des étudiantes et étudiants potentiels. Comme le souligne Alex Usher, « l’environnement externe a changé et, dans ce nouveau contexte, l’université n’a plus l’air d’une si bonne affaire ». L’incertitude règne quant aux effets de l’intelligence artificielle (IA) pour les diplômées et diplômés qui amorcent leur carrière. En effet, l’IA a déjà des répercussions disproportionnées sur les individus à la recherche d’emploi de moins de 25 ans. Une étude menée en 2025 par l’Environics Institute révèle d’ailleurs que les Canadiennes et Canadiens sont de plus en plus enclins à encourager les jeunes à s’orienter vers les métiers spécialisés ou l’apprentissage plutôt que vers les études universitaires, ces parcours étant privilégiés dans une proportion de deux pour un.  

Ces tendances sont préoccupantes pour le secteur universitaire, et leurs effets varient considérablement d’un programme à l’autre. 

On tend à oublier le nombre important de programmes universitaires à vocation explicitement professionnelle. Des domaines comme le génie, l’éducation, le travail social, le droit, la comptabilité, l’agriculture, l’informatique ou encore les sciences de la santé (notamment la médecine, la dentisterie, les sciences infirmières, les sciences de la réadaptation, les sciences vétérinaires et la pharmacie) peuvent facilement démontrer le lien entre la formation et les parcours professionnels des étudiantes et étudiants. Il est vrai que les enseignantes et enseignants devront composer avec l’évolution des exigences professionnelles (notamment les effets de l’IA), mais la valeur sociale de ces formations ne fait toutefois aucun doute. De plus, compte tenu du lien de longue date entre ces programmes et leurs débouchés professionnels, les enseignantes et enseignants n’ont pas à être convaincus que le développement des compétences des étudiantes et étudiants fait partie intégrante de leurs programmes. 

À l’inverse, les programmes qui ne mènent pas forcément à des débouchés précis font face à des défis plus importants. La valeur sociale des programmes non professionnalisants fait l’objet d’un examen plus attentif, d’autant plus que l’accent y est souvent mis sur les savoirs disciplinaires plutôt que sur le développement des compétences. Les universités seront appelées à expliquer clairement leur valeur aux gouvernements et au grand public. On peut avancer un argument de poids : dans un contexte marqué par l’essor de l’IA, les compétences humaines et les capacités de littératie développées dans ces programmes seront de plus en plus recherchées à l’avenir. Le défi sera d’enseigner ces compétences de manière explicite et efficace. 

Il ne fait toutefois aucun doute que le conservatisme inhérent au milieu universitaire constituera, pour plusieurs programmes, un obstacle au changement. En même temps, je suis convaincue que certaines enseignantes et certains enseignants sauront faire valoir la pertinence de leurs programmes et de leurs disciplines. À mesure que le corps professoral et le personnel enseignant prendront conscience de leur pouvoir d’agir et s’en empareront, le secteur verra émerger des débats porteurs et des innovations inspirantes visant à repenser les programmes non professionnalisants pour mieux répondre aux besoins actuels des étudiantes et étudiants. L’ouverture et le soutien joueront un rôle déterminant dans l’accélération de cette tendance : 

  • Ouverture : Dans les programmes non professionnalisants, la formation axée sur l’acquisition de compétences suscite parfois des réticences : « Nous leur enseignons comment penser! »; « Je forme des citoyens, pas des travailleurs. »; « Le contenu disciplinaire est trop dense pour laisser place aux compétences. » Cette opposition est trompeuse et peu féconde. La formation à la pensée critique, aux valeurs citoyennes et aux savoirs disciplinaires demeure un pilier fondamental. Mais il est tout aussi essentiel de développer les compétences qui permettent aux étudiantes et étudiants de mobiliser ces connaissances. C’est la complémentarité des connaissances avancées et des compétences appliquées qui fait la richesse de l’enseignement universitaire. 
  • Soutien : Si les enseignantes et enseignants sont parfois réticents au changement, c’est aussi parce que les universités ne leur offrent pas toujours l’information, les ressources et le cadre sécurisant nécessaires pour innover. Les besoins en information comprennent notamment une meilleure compréhension des écarts de compétences et des possibilités sur le marché du travail, ainsi que des façons dont les programmes peuvent s’y arrimer. Le soutien peut prendre la forme d’un accompagnement en structuration et en conception de programmes, ainsi que de dégagements de tâches pour les membres du corps professoral qui pilotent ces initiatives. Le sentiment de sécurité passe, quant à lui, par l’assurance que les unités pourront expérimenter sans être pénalisées lorsqu’elles n’obtiennent pas toujours les résultats escomptés.  

Les perspectives qui s’offrent au secteur me réjouissent. En 2026, je compte utiliser cette chronique pour encourager les enseignantes et enseignants à relever le défi de l’innovation des programmes et leur fournir des pistes susceptibles de nourrir leur imagination. À suivre! 

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