Comprendre la recherche-création au CRSH 

Les œuvres artistiques qui explorent des enjeux socioculturels peuvent être admissibles à cette subvention particulière.

21 janvier 2026
Crédit photo: iStock.com/PrathanChorruangsak

Question : Je suis en milieu de carrière, avec un programme de recherche bien établi, mais depuis que j’ai obtenu ma permanence, je développe peu à peu ma pratique d’écriture créative. Ayant déjà bénéficié de subventions du CRSH par le passé, je voudrais soumettre un projet de recherche-création au prochain concours de subvention de développement Savoir. Le CRSH précise que les « propositions doivent contenir parallèlement un appareil critique développé et un lien intégral avec les pratiques littéraires ou artistiques actuelles ». Mais quelle est la différence entre la « recherche-création » au sens du CRSH et la « recherche artistique » telle que définie par le Conseil des arts du Canada? Et comment déterminer l’organisme le plus approprié pour présenter ma demande? — Anonyme, études en éducation 

Réponse de la rédaction :  

J’ai pour vous une réponse courte et une réponse longue, chère personne anonyme. La réponse courte est la suivante : si votre projet contribue à produire de nouvelles connaissances sur la société, la culture ou l’expérience humaine, et intègre la création artistique comme un élément central de la méthodologie — en reposant sur la pratique d’artistes en exercice, possiblement la vôtre, plutôt que sur de simples activités créatives, comme le dessin ou la prise de photos par des participantes et participants —, il s’agit d’un projet de recherche-création au sens du CRSH. En revanche, si vous voulez écrire un livre et que la recherche servira avant tout à nourrir cette création, il s’agit plutôt d’un projet admissible au Conseil des arts du Canada.  

En d’autres termes, écrire une autobiographie poétique relève de la création artistique; écrire une autobiographie poétique pour analyser, par exemple, la façon dont des facteurs environnementaux et non humains façonnent les corps et les identités humaines – comme l’a fait Adam Dickinson dans son recueil Anatomic (2018), financé par le CRSH en 2010 -, il s’agit alors de recherche-création.  

Pour mieux comprendre ce qui fait un bon projet de recherche-création, j’ai consulté le moteur de recherche des attributions du CRSH – une base de données qui, malheureusement, n’est plus mise à jour depuis 2023-2024 – en utilisant le mot-clé « recherche-création », et sollicité les conseils de trois personnes ayant obtenu du financement du CRSH pour de tels projets : Aiyun Huang, percussionniste et professeure à l’Université de Toronto; Stephanie Springgay, professeure et directrice de l’École des arts de l’Université McMaster; et Kathleen Vaughan, professeure en éducation artistique et titulaire de la chaire de recherche de l’Université Concordia arts et en éducation pour des avenirs durables et justes. Je leur suis profondément reconnaissante d’avoir partagé leurs perspectives et leurs conseils à l’intention des futures personnes candidates. Voici leurs recommandations :  

1. Partez d’une question de recherche 

« On ne peut pas commencer une demande de subvention au CRSH en réfléchissant d’abord à ce que l’on veut créer, explique Mme Springgay. Il faut plutôt réfléchir aux objectifs, à la question de recherche, au corpus théorique dans lequel le travail s’inscrit, puis déterminer quelles en sont les zones d’ombre ou les lacunes auxquelles de nouvelles connaissances viendront contribuer. » Autrement dit, il s’agit d’examiner un enjeu socioculturel – qu’il s’agisse de justice climatique, d’accessibilité à l’enseignement supérieur, de la condition humaine, ou de tout autre thème général au cœur du projet.  

Bien sûr, ce conseil a ses limites : une artiste-peintre, par exemple, aura probablement une idée du type d’œuvre qu’elle souhaite réaliser avant même de rédiger sa demande de subvention. Néanmoins, le message central de Mme Springgay – à savoir que le point de départ d’une demande doit être l’enquête, et non une œuvre précise – rejoint à la fois les lignes directrices du CRSH et les recommandations de pairs évaluatrices et évaluateurs du CRSH : le comité d’évaluation en beaux-arts et en recherche-création s’intéresse avant tout à de nouvelles perspectives et à de nouveaux champs de connaissance — autrement dit, à des manières inédites, percutantes et éclairantes de regarder le monde.  

Cette priorité accordée à la production de connaissances plutôt qu’aux résultats s’explique aisément lorsqu’on considère la diversité des expertises réunies au sein de ce comité. Le CRSH publie d’ailleurs la liste des évaluatrices et évaluateurs après la fin du concours; en 2025, le comité regroupait des artistes-chercheuses et artistes-chercheurs utilisant une variété de médiums- réalité virtuelle, architecture, conception, musique numérique et arts visuels en techniques mixtes -, ainsi que des spécialistes de l’art rococo, du théâtre québécois, de la musique allemande et du cinéma d’horreur. Je ne recommande pas d’essayer de deviner quelles personnes siégeront encore au comité en 2026 – il y a beaucoup trop de variables en jeu. En revanche, il peut être utile de googler la composition la plus récente des comités pour avoir une image claire de la diversité des profils qui évalueront votre projet. Cette diversité a toutefois un point commun notable : un intérêt partagé pour l’art et pour la compréhension de l’expérience humaine. Ainsi, plutôt que de chercher à susciter leur enthousiasme pour votre roman, il est préférable de miser sur vos idées, vos questions et vos enjeux de fond.  

S’adresser à un auditoire aussi transversal n’est pas simple pour bien des artistes-chercheuses et artistes-chercheurs. Comme me disait Mme Huang : « Le CRSH réunit des personnes issues de disciplines très variées. Je suis musicienne, mais je dois m’adresser au CRSH de la même manière qu’une architecte. C’est un exercice exigeant pour les artistes, qui passent plus de temps à créer qu’à essayer de formuler ce qu’ils font. » Cependant, votre perspective est indispensable, car « les artistes occupent une position unique pour aborder certaines questions et certains changements. »  

2. Intégrez votre pratique artistique à votre méthodologie 

Si la collecte et l’analyse de données sont distinctes de votre production artistique, il ne s’agit pas de recherche-création. « Un bon projet de recherche-création est avant tout centré sur la pratique artistique, où la création constitue le fondement de la recherche et le vecteur de production du savoir », explique Mme Vaughn. Le CRSH décrit cette exigence comme une « étude soutenue et réfléchie ancrée directement et concrètement dans le processus de création en soi » (CRSH 2025).  

La recherche-création se distingue ainsi des méthodes qualitatives fondées sur les arts, comme la photo-élicitation (p. ex., Harper, 2010) ou les entretiens semi-dirigés avec dessin (p. ex., Guillemin, 2004), dans lesquels les personnes participantes produisent et interprètent leurs propres œuvres. En règle générale, il ne s’agit pas d’artistes en exercice; leurs créations servent à la collecte de données, et non à l’analyse ou à la production de connaissances.  

À l’inverse, prenons le projet Walk in the Water | Marcher sur les eaux (2016–2020) de Mme Vaughan, qui combine une carte textile et une marche sonore pour explorer les histoires et les significations sociales, environnementales et culturelles du fleuve Saint-Laurent, en particulier celles du paysage riverain de Pointe-Saint-Charles, à Montréal. Il abordait notamment des questions comme : « comment notre fleuve peut-il devenir un lieu d’appartenance? ». On pourrait imaginer une autre version du projet de Mme Vaughan – portant sur le même sujet, formulant des questions de recherche similaires, et mobilisant le même groupe de participantes et participants -, mais si la production et la pratique artistiques ne faisaient pas fait partie intégrante des méthodes d’enquête, il ne s’agirait pas de recherche-création.  

3. Appliquez le même niveau d’exigence que pour toute autre discipline ou méthode 

Pour conclure, chère personne anonyme, permettez-moi de rappeler que l’expertise artistique repose sur une rigueur comparable à celle de n’importe quel autre domaine universitaire. Si vous avez une formation en recherche qualitative, vous n’imaginez probablement pas pouvoir effectuer des régressions statistiques sans le soutien d’une équipe ou sans de nombreuses années de formation et d’expérience. Il en va de même pour la recherche-création. Si, au cours de la dernière année, vous avez développé votre pratique d’écriture créative en lisant Libérez votre créativité et en écrivant vos pages du matin, il est probable que vous n’ayez pas encore l’expertise nécessaire pour mener à bien un projet de recherche-création. « Je suis souvent surprise de la méconnaissance de l’expertise et du travail artistiques dans les autres disciplines, explique Mme Springgay. Lorsque d’autres domaines essaient d’“artistiser” leur production, cela nuit aux arts. » Un tel projet aurait d’ailleurs peu de chances d’obtenir du financement. Avant de commencer à concevoir un projet de recherche-création, assurez-vous que votre travail a été publié ou exposé et reconnu par vos pairs comme étant de grande qualité. Autrement, il est préférable d’embaucher des artistes professionnelles ou professionnels en les rémunérant conformément aux tarifs du CARFAC.  

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