Quand l’international met les universitaires et les journalistes sous pression

Au colloque « Quand l’international fait la une », journalistes et universitaires ont parlé franchement d’une relation devenue incontournable, mais instable, à l’ère de l’urgence médiatique et de la désinformation.

04 février 2026
Photo courtoise : Université de Montréal

À Montréal, fin janvier, l’international ne se traite plus à distance. Il s’impose dans les manchettes, traverse les débats politiques et s’invite jusque dans les conversations du quotidien. C’est dans ce contexte que s’est tenu le colloque « Quand l’international fait la une : tensions entre recherche et médias », organisé par le Centre d’études et de recherches internationales de l’Université de Montréal les 29 et 30 janvier. Pendant deux jours, journalistes, chercheuses, chercheurs, étudiantes et étudiants ont mis cartes sur table pour comprendre pourquoi une relation pourtant essentielle fonctionne de plus en plus sous tension. 

Dès l’ouverture, les journalistes et chroniqueurs Paul Wells et Chantal Hébert ont posé le diagnostic. Si l’international occupe aujourd’hui autant de place dans l’espace public canadien, ce n’est pas par effet de mode. C’est parce qu’il est devenu de la politique intérieure. Les conflits armés, les relations avec les États-Unis, les décisions prises à l’étranger entraînent des répercussions immédiates ici. Pour les journalistes, cela signifie traiter des dossiers complexes, souvent hors de leur champ de spécialisation, dans des délais toujours plus serrés. 

Dans ce contexte, les chercheuses et chercheurs deviennent des ressources clés. Appeler une experte ou un expert, c’est souvent une manière de vérifier un fait, de nuancer une analyse, d’éviter un raccourci. Mais cette dépendance accrue ne se traduit pas automatiquement par une collaboration fluide. Elle repose sur des attentes rarement explicitées et sur des réalités professionnelles profondément différentes. 

Ces écarts sont apparus au grand jour lors du face-à-face chercheuses et chercheurs-journalistes organisé l’après-midi du premier jour. Autour de la table, deux mondes se sont observés sans faux-semblants. D’un côté, des universitaires habitués au temps long, à la prudence, à la précision. De l’autre, des journalistes soumis à l’urgence, à la concision et à l’obligation de rendre l’information accessible au plus grand nombre. 

Pour Magdalena Dembinska, professeure en science politique à l’Université de Montréal (UdeM), la relation est ambivalente. Être sollicitée par les médias est une reconnaissance, mais aussi une source de stress. Les demandes dépassent souvent son champ d’expertise précis, surtout lorsqu’il existe peu de spécialistes de certaines régions. Accepter, c’est s’exposer. Refuser, c’est parfois laisser la place à des analyses moins rigoureuses. Entre les deux, elle reconnaît parfois laisser la messagerie vocale faire le tri. 

Photo par : Mohamed Berrada

Cecile Van de Velde, professeure titulaire en sociologie à l’UdeM, parle de « liaisons dangereuses mais nécessaires ». Dangereuses, parce que l’exposition médiatique comporte des risques réels : simplification excessive, perte de contrôle sur ses propos, peur d’être jugée par ses pairs. Nécessaires, parce que la prise de parole publique donne un sens immédiat au travail académique. Elle permet de sortir d’articles lus par quelques centaines de personnes pour entrer en dialogue avec la société. Malgré les brûlures possibles, dit-elle, le jeu en vaut la chandelle. 

Du côté des journalistes, Laura-Julie Perreault, chroniqueuse aux affaires internationales, chez La Presse, a décrit une réalité sans détour. Couvrir l’international, c’est souvent devoir devenir spécialiste d’un pays ou d’un conflit en quelques heures, parfois loin d’une salle de rédaction. Dans ces moments-là, les experts sont essentiels. Ils apportent un contexte, un recul, une profondeur que le journaliste n’a pas le temps de construire seul. Mais cette relation est fragile. Des heures d’entrevue peuvent se traduire par une seule citation. Un sujet travaillé en amont peut être balayé par une actualité plus urgente. Même sans mauvaise intention. 

Alexis De Lancer, journaliste et animateur de Ça s’explique et Les Décrypteurs chez Radio-Canada, a apporté un contraste. Dans les formats longs, le rapport change. Le temps permet de poser un cadre clair, de nuancer, de revenir sur des points complexes. Les chercheurs respirent davantage. Les journalistes aussi. Mais ces espaces restent marginaux par rapport à la réalité des salles de nouvelles, où l’opinion et le commentaire prennent de plus en plus de place, souvent au détriment de l’analyse. 

Un autre enjeu est revenu avec insistance : la question du genre. Les journalistes ont reconnu la difficulté persistante à faire entendre des voix féminines, notamment sur les enjeux internationaux. Les refus sont plus fréquents, les hésitations plus nombreuses. La peur de parler hors spécialité, le sentiment d’illégitimité, la crainte de l’exposition publique pèsent davantage sur les chercheuses, ont reconnu plusieurs intervenants. Une dynamique qui contribue à appauvrir le débat public. 

Le deuxième jour du colloque a permis de prendre du recul. Charlotte Bannerot, étudiante à la maîtrise en études internationales à l’UdeM, a présenté une étude sur les tensions entre chercheurs et médias dans un contexte de désinformation. Son constat est clair : alors que la désinformation progresse et que la confiance envers les institutions recule, l’absence des chercheurs du débat public devient problématique. 

Elle a rappelé les différences structurelles qui compliquent la collaboration. D’abord, la temporalité : l’urgence journalistique face au temps long de la recherche. Ensuite, le langage : vulgarisation contre précision. S’ajoutent les contraintes professionnelles. Les journalistes travaillent dans des rédactions fragilisées, souvent en sous-effectif. Les chercheuses et chercheurs évoluent dans un système universitaire qui valorise avant tout les publications scientifiques, laissant peu de place à la prise de parole médiatique. 

À cela s’ajoutent des risques bien réels pour les chercheuses et chercheurs : manque de formation aux codes médiatiques, syndrome de l’imposteur, peur du discrédit, attaques sur les réseaux sociaux, surtout lorsqu’ils appartiennent à des groupes minoritaires ou travaillent sur des sujets sensibles. Dans ce contexte, décliner une invitation médiatique n’est jamais neutre. Quand un chercheur ne parle pas, quelqu’un d’autre parle à sa place. Et ce quelqu’un d’autre n’a pas toujours la même rigueur. 

Au fil des échanges, une idée s’est imposée. La relation entre chercheurs et journalistes ne peut plus reposer uniquement sur la bonne volonté individuelle. Elle est devenue un enjeu collectif, au croisement de l’information, de la recherche et de la démocratie.  

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