Il est temps d’exprimer son désaccord
Des universitaires du Canada se joignent l’Académie Heterodox aux États-Unis pour mettre les débats à l’ordre du jour.
Jacqueline Leighton commence chacun de ses cours en parlant de liberté d’expression. Celle qui a passé son enfance au Chili a été témoin du coup d’État de 1973 ayant porté au pouvoir le dictateur Augusto Pinochet. Le régime d’extrême droite avait alors supprimé la société civile en bannissant les assemblées publiques, en censurant les médias et en purgeant les universités de la gauche. Tortures, emprisonnements, disparitions et meurtres ont permis à la junte militaire de Pinochet d’asseoir un règne tyrannique de 17 ans, sous lequel des milliers de personnes ont fui le pays – dont la famille de Mme Leighton, arrivée à Calgary, au Canada, en 1978 après avoir initialement immigré au Brésil.
« Des gens disparaissaient après avoir critiqué le gouvernement, raconte-t-elle. Ça a fait naître en moi un profond attachement à l’égard du droit de s’exprimer et une volonté de me battre pour les autres – dont les étudiantes et étudiants. »
Depuis, la psychopédagogue a évolué pendant trois décennies dans la communauté universitaire, décrochant un doctorat à l’Université de l’Alberta et une bourse postdoctorale à Yale avant de revenir à son alma mater pour y enseigner.
L’idée que la liberté d’expression puisse être menacée ne lui aurait jamais traversé l’esprit il y a 25 ans, observe-t-elle. Il y a 10 ans, elle n’était pas inquiète. Aujourd’hui, elle l’est. « Je crains pour l’expérience étudiante, mais aussi pour ce qu’il adviendra de l’université si l’on ne parvient pas à promouvoir explicitement une véritable pluralité des idées et des débats. Un débat peut être respectueux, souligne-t-elle. J’ignore quand l’université est devenue mal à l’aise avec les conversations difficiles. C’est pourtant sa raison d’être. »
Même si l’Université de l’Alberta dispose d’une politique protégeant la liberté d’expression, Mme Leighton explique avoir commencé en 2017 à observer une réticence chez les étudiantes et étudiants à participer aux échanges en classe. En 2019, certaines personnes lui ont mentionné, sous le couvert de la confidentialité, éprouver un malaise à prendre la parole. « Dans leurs autres cours, elles sentaient qu’à moins d’appuyer les orientations politiques de leur enseignante ou enseignant dans leur argumentaire, on leur enlèverait des points. »
Mme Leighton se dit apolitique; toutefois, c’est entre autres devant la montée d’une monoculture de la gauche, pour reprendre ses termes, qu’elle s’est jointe en 2022 à l’Académie Heterodox.
« L’une des raisons pour lesquelles j’aime l’université, c’est la place accordée aux valeurs libérales : j’adore ça. En revanche, quand on adopte une idéologie restreinte, on s’éloigne de ces valeurs pour emprunter un discours étroitiste. Mais quand la liberté d’expression, d’idées et de débat – l’outil même qui a permis aux disciples de la justice sociale de communiquer – est-elle devenue un symbole de la droite? »
Une voie médiane pour débattre
Dans les trois années qui ont suivi l’entrée de Mme Leighton à l’Académie Heterodox, la gauche idéologique a perdu beaucoup de son pouvoir politique et de son influence culturelle. C’est particulièrement le cas aux États-Unis, où des personnalités politiques de la droite montante brandissent l’ancienne culture gauche du bannissement comme arme afin de faire taire toute critique à l’endroit des opinions conservatrices.
L’Académie Heterodox, elle, cherche plutôt à occuper un terrain intermédiaire : elle souhaite réformer le milieu de l’enseignement supérieur depuis l’intérieur, et ainsi montrer qu’il est possible d’avoir des conversations difficiles malgré les divergences, tant au sein du corps professoral qu’en classe.
« Il faut garder un comportement civilisé, ajoute Mme Leighton, parce qu’on ne sait jamais quand l’histoire viendra brouiller les cartes. »
L’Académie Heterodox s’est donc formée en réaction à ce qu’elle décrit comme « la montée des orthodoxies fermées d’esprit dans les milieux intellectuels empêchant la réflexion sur des questions et des enjeux complexes selon une démarche rigoureuse. » Depuis sa fondation en 2015 par Chris Martin, Nicholas Rosenkranz et son actuel président du conseil d’administration Jonathan Haidt, tous des universitaires des États-Unis, l’organisation a progressivement réuni 7 400 membres. Au Canada, l’Académie compte actuellement huit chapitres officiels réunissant plus de 500 membres. Ceux de l’Université de Toronto et de l’Université McGill ont été les premiers à y faire leur entrée en 2022. Beaucoup plus récemment, l’Université de Waterloo est venue grossir les rangs cet automne, quelques semaines avant que l’activiste états-unien de droite Charlie Kirk ne soit assassiné sur un campus en Utah.
Les professeures et professeurs membres voient dans l’Académie un refuge intellectuel où s’allier derrière trois grandes valeurs « hétérodoxes » : la diversité des points de vue, le désaccord constructif et l’ouverture d’esprit. Bien que l’ampleur de la menace qui plane sur ces valeurs et le système universitaire canadien ne fait pas l’unanimité, une chose est sûre : toutes les personnes membres interviewées par Affaires universitaires croient que ces valeurs doivent être promues.
Geoff Horsman, professeur agrégé en biochimie, codirige le chapitre de l’Université Wilfrid Laurier. L’organisme fédérateur, ou le vaisseau mère, pour reprendre les mots de M. Horsman, fournit aux chefs des chapitres des fonds et des ressources – notamment du mentorat et des trousses pour « se réapproprier la culture de l’enseignement supérieur » – afin d’organiser des événements et de militer en faveur de politiques et de pratiques en phase avec les valeurs hétérodoxes. Quand il a fondé le chapitre de l’Université Wilfrid Laurier, on lui a conseillé de faire les choses lentement et de bâtir une communauté.
Une douzaine de membres du corps professoral ont assisté à la première rencontre, qu’il avait organisée dans un pub du campus à l’automne 2023. « Les gens pouvaient hisser la voile : ils parlaient librement. Il y avait un côté cathartique à la rencontre, qui ressemblait beaucoup à une thérapie : on valorisait le libre débat et l’échange d’idées. »
Au printemps suivant, M. Horsman a organisé le premier événement de la communauté hétérodoxe à l’Université Wilfrid Laurier en invitant l’avocate Lisa Bildy à venir parler de la réglementation de l’expression par les organisations professionnelles. Cette dernière a assuré la défense d’une infirmière vancouvéroise du nom d’Amy Hamm et ayant fait l’objet d’une enquête du Collège des infirmières et des sage-femmes de la Colombie-Britannique après avoir remis en question le concept de l’identité de genre et affirmé que certains espaces genrés, comme les toilettes et les prisons, devraient être réservés aux femmes biologiques. Des groupes étudiants ont alors organisé une protestation à l’endroit de Mme Bildy avec le soutien et la participation de la vice-rectrice associée à l’équité, à la diversité et à l’inclusion.
Plusieurs protestataires ont assisté à la présentation, et parfois même posé des questions. « Je me disais qu’on avait accompli notre mission, qu’on avait ouvert la discussion. On avait montré qu’il n’y avait aucune peur à avoir », relate M. Horsman. Or, des membres de l’auditoire qui avaient montré un intérêt à se joindre à l’Académie ont fait marche arrière. « Des personnes nous ont dit avoir peur. Devant la présence d’activistes et de l’administration, elles n’osaient pas prendre de risque. »
Si l’exposé de Mme Bildy a pu se poursuivre, il y a eu plusieurs incidents idéologiques de muselage, de censure et, une fois, de violence, à l’encontre de conférencières et conférenciers canadiens et d’autres personnes invitées sur les campus. Le projet de surveillance de la liberté universitaire de Scholars at Risk recense deux exemples au Canada, tous deux survenus en 2023, où l’on a compromis la liberté universitaire et, plus largement, la société démocratique.
Dans le premier cas, on a annulé l’allocution à l’Université McGill de l’avocat œuvrant en faveur des droits des personnes homosexuelles et professeur de droit au King’s College de Londres Robert Wintemute après qu’une centaine d’activistes défendant les droits des personnes transsexuelles ont perturbé l’événement en lançant de la farine et en coupant l’alimentation du projecteur. Les protestataires accusaient de transphobie M. Wintemute et la LGB Alliance (organisme auquel il est affilié) : une accusation qu’il rejette.
Par la suite, le 28 juin, à l’Université de Waterloo, un ex-étudiant a fait irruption dans la salle de classe de Kate Fulfer et exigé de savoir ce qu’elle enseignait. Quand elle a répondu les études de genre, l’individu a sorti un couteau et poignardé Mme Fulfer et deux de ses étudiants. Bien que non mortelle, l’attaque est un sombre et tragique rappel que les campus du Canada ne sont pas à l’abri de la violence idéologique.
L’« HxA Way » à l’épreuve du campus
Organisation non partisane, l’Académie Heterodox réuniit au Canada des membres qui proviennent de toutes sortes d’horizons politiques et qui participent à leur propre mesure. Anoush Terjanian, chercheuse associée au Centre de recherche et d’enseignement sur les droits de la personne de l’Université d’Ottawa, se décrit comme une « observatrice participante ».
Avant de revenir au Canada en 2018, cette dernière a fondé le programme sur les inquiétudes en démocratie du Conseil de recherche en sciences sociales des États-Unis, où elle a dirigé une équipe de 75 chercheuses et chercheurs pour mieux comprendre les dilemmes des démocraties de longue date. Elle s’est jointe à l’Académie en 2022. « Je savais que le Canada n’est pas à l’abri de bien des polarisations dont j’ai été témoin aux États-Unis, et l’Académie Heterodox m’offrait cette possibilité d’être l’observatrice participante d’un état d’esprit que je trouvais essentiel à notre communauté de l’enseignement supérieur, à la communauté de recherche et à notre démocratie. »
L’Académie Heterodox appelle cet état d’esprit « The HxA Way », soit un ensemble de cinq normes que les personnes membres sont encouragées à incarner dans leur pratique professionnelle pour favoriser le dialogue constructif dans la divergence : appuyer son point de vue sur des faits, faire preuve de générosité intellectuelle, faire preuve d’humilité intellectuelle, agir de manière constructive et être soi-même.
« Je veux bâtir un monde où l’on peut débattre de manière raisonnable et selon les préceptes de ‘‘l’état d’esprit hétérodoxe’’ : la curiosité, la générosité, les faits, l’humilité intellectuelle, le désaccord constructif. Voilà pourquoi j’adhère à ce genre de chose », explique Mme Terjanian.
Selon bien des personnes interviewées, ce sont là des principes qui peuvent passer à la trappe, non seulement en classe, mais aussi chez le corps professoral. Martin Drapeau, coprésident du chapitre de McGill, a affiché cette liste sur sa porte : en deux ans, celle-ci a été arrachée plusieurs fois. Il n’en est pas surpris, lui qui se sent toujours persona non grata dans son département depuis qu’une controverse est survenue en 2020. M. Drapeau, psychologue clinicien, était membre d’un comité d’admission pour le très contingenté programme de premier cycle de psychologie. Selon un système d’attribution de points pour les résultats scolaires, le bénévolat et l’expérience clinique, le comité évaluait les critères mesurables avant de se pencher sur d’autres facteurs comme la représentation.
Mais cette année-là, il était prévu d’introduire une nouvelle échelle à employer dans les entrevues pour attribuer des points aux candidates et candidats appartenant à des groupes historiquement sous-représentés, généralement sur la base de la race, du sexe, de la religion, de l’identité de genre et de l’orientation sexuelle. « Comme d’autres collègues, j’étais consterné : en gros, nous allions devoir demander aux étudiantes et étudiants avec qui ils couchaient », explique-t-il.
Mais quand il a soulevé le problème auprès de ses collègues, le climat était si polarisé que les étiquettes se sont rapidement mises à pleuvoir. « On s’est mis à qualifier quiconque était en désaccord de transphobe – mais pourquoi donc? Et de misogyne. On a dit de moi que j’étais un partisan de Trump. C’était affreux. »
En décembre 2020, M. Drapeau a écrit un article d’opinion dans le journal Le Devoir pour expliquer son désaccord avec la politique :
« Ironiquement, si l’exercice visait véritablement la diversité, il nous faudrait admettre plus d’hommes dans nos programmes, car dans une cohorte typique de 20 ou 25 personnes, il n’y en a habituellement qu’un ou deux. Il nous faudrait aussi admettre plus de francophones […] [e]t il nous faudrait admettre plus de Québécois, de tous horizons et sans égards à leurs origines. »
Presque du jour au lendemain, M. Drapeau a été cloué au pilori. Des membres du corps professoral l’ont insulté, lui et sa clinique, déconseillant aux étudiantes et étudiants de travailler avec lui, relate-t-il. Des étudiantes et étudiants ont écrit au décanat pour demander sa suspension. Il a aussi déposé des plaintes de harcèlement à l’encontre de trois collègues auprès du Tribunal administratif du travail, qui a depuis engagé une poursuite contre l’Université McGill.
M. Drapeau, qui se dit plutôt à gauche, explique que s’il appuie le principe de l’équité, de la diversité et de l’inclusion (EDI), il constate néanmoins qu’il n’y a plus de place pour les débats entourant la mise en place de politiques en la matière : « On se démonise mutuellement, on dénature des propos, on brise des carrières. Notre société semble tolérer la culture du bannissement et les dénonciations publiques. Selon moi, l’université est un lieu où l’on doit discuter, débattre et trouver des solutions. À quoi sert l’université? Quelle mission sert-elle? Veut-on donner une bonne formation, un bon accès à des emplois? Veut-on promouvoir la recherche, et donc la vérité et la science? »
Il y aura toujours des débats sur la mission de l’université. Mais l’Académie Heterodox est née à un moment où l’équité prenait une place croissante comme valeur fondamentale de l’enseignement supérieur. Pendant des décennies, des lois nationales et provinciales, accompagnées d’actions de sensibilisation, ont cherché à corriger des injustices historiques dans l’accès à l’enseignement supérieur chez différents groupes comme les femmes, les personnes autochtones, les personnes en situation de handicap et les minorités visibles. La dernière décennie a été particulièrement marquée par des efforts fructueux pour assurer l’équité dans le système universitaire canadien et le milieu de la recherche. Ancrées dans divers cadres théoriques, principes de droits de la personne et lois sur le travail, les pratiques d’EDI prolifèrent dans les universités et l’écosystème de recherche du Canada depuis 2017.
Cette année-là, en réponse à une plainte en matière de droits de la personne déposée par un groupe de professeures devant le manque criant de diversité au sein du Programme des chaires de recherche du Canada, on a commencé à exiger des établissements disposant de cinq chaires et plus l’élaboration des plans d’action en matière d’EDI et la divulugation des progrès réalisés par rapport aux cibles.
En 2019, 77 % des universités canadiennes avaient explicitement mentionné l’EDI dans leurs plans stratégiques. En 2020, au lendemain du meurtre de George Floyd à Minneapolis et en réponse au rapport publié en 2015 par la Commission de vérité et réconciliation, les universités ont introduit des programmes d’excellence inclusive pour embaucher des personnes noires et autochtones et lancé des initiatives contre le racisme envers les personnes noires. Dans les deux années qui ont suivi, les postes de haute direction responsable de l’EDI se sont multipliés. En 2023, selon un sondage d’Universités Canada (éditrice d’Affaires universitaires), 89 % des établissements canadiens faisaient mention de l’EDI dans leurs plans stratégiques. Aujourd’hui, l’EDI perd de son lustre : il existe une perception selon laquelle ses principes vont à l’encontre de la vocation de l’université à l’égard de l’ouverture d’esprit, de la liberté universitaire et des échanges courtois. Au fédéral, le Comité permanent de la science et de la recherche de la Chambre des communes mène une étude pour déterminer si l’EDI doit demeurer un élément clé de l’attribution des bourses de recherche; son rapport doit être déposé cet automne. Des universitaires des deux camps ont témoigné devant le Comité.
C’est dans ce contexte que s’inscrivent les débats sur la liberté d’expression, opposant généralement les antagonistes du spectre idéologique : les tenants de l’extrême gauche, qui cherchent à faire taire les personnes considérées comme ennemies de l’équité; et les adeptes de l’extrême droite, dont certains membres s’opposent à toute entrave à la liberté d’expression, tandis que d’autres cherchent à infirmer toute expression des valeurs chères à la gauche.
La majorité des personnes membres de l’Académie interviewées estiment que les initiatives d’EDI ont profité au système universitaire. Des membres comme Neil McLaughlin, professeur de sociologie et coprésident du chapitre de l’Université McMaster, redoutent qu’on associe l’Académie Heterodox au mouvement contre l’équité, surtout depuis qu’on serre la vis aux universités aux États-Unis. « L’Académie Heterodox n’appuie pas les attaques faites à l’endroit des universités par l’administration Trump », déclare-t-il.
D’autres membres, cependant, s’opposent à l’EDI et jugent que leur position ne devrait pas nuire à leurs perspectives de financement en recherche et à leur carrière universitaire.
M. Horsman, qui a témoigné devant le comité permanent, s’est vivement opposé à l’inclusion de l’EDI dans le système de recherche fédéral. Il estime que les énoncés en matière d’EDI – une section de la demande où les chercheuses et chercheurs doivent démontrer leur engagement à l’égard de l’EDI – relèvent du discours forcé. Dans sa récente demande de renouvellement de sa subvention à la découverte, dont le programme est administré par le Conseil de recherches en sciences naturelles et en génie du Canada, la section sur l’EDI était réussie ou échouée. Pas de réussite, pas de subvention. M. Horsman raconte que ses collègues, parmi lesquels un membre de la haute direction, lui ont dit de « jouer le jeu », et donc essentiellement de se montrer conciliant pour recevoir des fonds. « On m’a dit que tout le monde sait que c’est absurde, et qu’il faut juste l’écrire; on ne ment à personne d’important, seulement au politburo. Mais je refuse de mentir. »
Dans son énoncé, M. Horsman a remis en question la procédure entourant l’EDI. « Je pense que l’EDI constitue une pratique qui exige une discrimination raciale, et qui force des discours comme condition aux subventions. On use de censure, de partialité et de signalements anonymes : des systèmes qui briment l’expression. »
Il n’a pas eu la subvention. Aujourd’hui, même s’il est peu probable qu’il puisse embaucher des étudiantes et étudiants aux cycles supérieurs à son laboratoire, il juge que le principe prévaut; si la politique demeure et que son laboratoire ferme, alors tant pis. « Je veux m’assurer qu’on inclue tout autant les personnes qui s’opposent à ces idées. »
Ce que révèle le sondage canadien
En novembre 2024, l’Académie a employé une version canadienne de son sondage sur la liberté d’expression sur les campus pour déterminer si la population étudiante craignait d’aborder des sujets controversés et d’exprimer en classe des idées, des opinions et des questions sincères. Pour ce faire, on a interrogé 1 584 étudiantes et étudiants postsecondaires du Canada.
On a ainsi constaté que les étudiantes et étudiants se disant « très à gauche » ou « très à droite » politiquement se sentaient plus à l’aise de discuter de sujets controversés, et que le conflit israélo-palestinien, l’identité transgenre et la politique constituaient les sujets pour lesquels il y avait le plus de réticences à s’exprimer. Par ailleurs, près de 40 % des personnes ayant participé au sondage ont subi des conséquences négatives après avoir exprimé une opinion : réprimandes du personnel ou du corps professoral de l’établissement, plaintes officielles, ou encore dénonciation de la part du corps professoral ou de condisciples sur les réseaux sociaux. La majorité des étudiantes et étudiants (63 % ) craignent au moins une conséquence officielle et s’inquiètent davantage des représailles des professeures et professeurs que des pairs.
Néanmoins, le sondage a aussi révélé un appui plutôt fort à certaines restrictions de la liberté d’expression en salle de classe. La moitié (50 %) des personnes sondées étaient d’accord avec l’énoncé « il est plus important d’éliminer les inégalités que de protéger le ‘‘droit ’’ à la liberté d’expression », tandis que la majorité des étudiantes et étudiants « très à gauche » (53 %) et « très à droite » (62 %) étaient minimalement plutôt d’accord avec le fait que « les discussions en classe doivent être un lieu sûr qui protège les étudiantes et étudiants des idées dérangeantes. »
La sécurité des étudiantes et des étudiantes comme motif de censure – ou un prétexte, selon le point de vue – a été abordée dans l’ouvrage à succès de l’avocat Greg Lukianoff et de Jonathan Haidt, président du conseil d’administration de l’Académie Heterodox, publié en 2018 et intitulé The Coddling of the American Mind: How Good Intentions and Bad Ideas Are Setting up a Generation for Failure. L’idée du livre est venue du constat de M. Lukianoff que les étudiantes et étudiants, autrefois opposés aux appels à la censure sur les campus, en sont devenus les partisans. Dans un entretien auprès de PBS, M. Haidt a expliqué que des étudiantes et étudiants ont fait leur entrée au collège en 2015 en portant de « nouvelles idées sur la fragilité » que les auteurs ne comprenaient pas totalement, notamment « l’idée que la parole est violence, que les mots sont dangereux ».
Selon les auteurs, le concept de violence du discours est dû en partie à deux phénomènes interconnectés. Le premier est né du virage majeur opéré dans les médias sociaux entre 2009 et 2012 après l’apparition du bouton « J’aime » dans Facebook et l’arrivée de Twitter, qui permettait de communiquer avec des millions d’inconnus. Les algorithmes des deux plateformes ont été optimisés pour récompenser les réactions plutôt que la chronologie, générant une attention virale aux publications suscitant les plus fortes réactions émotionnelles. Les médias sociaux ont essentiellement créé une machine à indignation.
Le second phénomène concerne la montée de la culture de la sécurité, soit la tendance à placer la sécurité émotionnelle ou physique au-dessus de toute autre valeur, et même au détriment de la liberté, de la croissance personnelle et du débat ouvert. À une ère où les taux de dépression, d’anxiété, d’automutilation et de suicide sont en hausse chez les jeunes, qui composent la première génération à avoir connu le monde numérique dès la petite enfance, les établissements se sont mis à adopter des pratiques qui « surprotègent les étudiantes et étudiants » et « minent la capacité collective à résoudre d’importants problèmes sociaux », affirment les auteurs. L’une de ces pratiques consiste justement à protéger la communauté étudiante des idées jugées néfastes pour elle.
Quand la politique s’en mêle
Neil McLaughlin, de l’Université McMaster, s’est joint à l’Académie Heterodox en 2017. Il fait partie des personnes qui ont été influencées par les écrits de M. Haidt. Même s’il se décrit comme un « pur et dur de la gauche », voire un radical politique, il estime qu’on devrait permettre aux gens de prendre la parole sur les campus peu importe leurs opinions politiques. « Il y a quinze ans, des étudiantes et étudiants palestiniens ont voulu tenir une semaine de l’apartheid israélien, et j’ai participé à la mobilisation pour que les étudiantes et étudiants puissent avoir leur mot à dire », raconte-t-il. Plus tard, en 2017, on a interdit au controversé conférencier Jordan Peterson de prendre la parole sur le campus. « C’était une grosse erreur de bannir Jordan Peterson, parce que l’université a paru autoritaire, observe-t-il. Il aurait dû avoir le droit de parler, même si je ne suis pas d’accord avec lui sur le plan politique. »
M. McLaughlin, qui étudie la montée des personnalités intellectuelles publiques et de l’enseignement supérieur, estime qu’il est dangereux de crier au préjudice alors qu’on ne fait que confronter une idée. C’est une chose de s’opposer au discours haineux, qui incite à la violence (il existe des lois au Canada contre ce genre de discours). C’en est une autre d’affirmer que des idées impopulaires font la promotion de la haine.
« Défendre le droit à la liberté d’expression pour toutes et tous, peu importe les opinions ou l’identité sociale, c’est une prise de position profondément radicale, bien plus que de prétendre au préjudice quand on ne fait que confronter une idée », écrivaient en 2022 M. McLaughlin et Rhonda Hassman dans Human Rights Quarterly. Dans ce qu’on pourrait qualifier d’analyse clairvoyante, le duo ajoute : « Au moment de la rédaction du présent texte, nous nous inquiétons de l’émergence d’une gouvernance autoritaire aux États-Unis. Il existe un danger bien réel que la droite politique censure activement la gauche – et encore plus les adeptes du libéralisme modéré – à mesure que le populisme de droite et les gouvernements autoritaires gagnent en puissance. Dans cette entreprise, la droite sera aidée par les tenants de la gauche qui rejettent les principes de la liberté d’expression et qui revendiquent le retour de la censure. »
Trois ans plus tard, le monde regarde ces scénarios prendre vie sous la deuxième présidence de Donald Trump, marquée par des assauts sur la liberté d’expression et l’autonomie universitaire. Au moment d’écrire ces lignes, la Maison-Blanche a envoyé des lettres à neuf grandes universités du pays pour les sommer d’appuyer le programme de Trump. Parmi les diktats : souscrire aux définitions strictes du genre et interdire tout ce qui pourrait « punir ou déprécier les idées conservatrices, voire nourrir la violence à leur égard. »
Le Canada n’est pas les États-Unis. Mais il n’est pas à l’abri des forces qui alimentent la polarisation politique et idéologique. Défendre la liberté d’expression pour chacune et chacun – peu importe les opinions – compte aujourd’hui plus que jamais, affirme Mme Leighton.
Elle ajoute : « Les mots sont différents de la violence physique. C’est important que nous fassions cette distinction : si les mots sont de la violence, alors je crains que la violence puisse être employée contre les mots. »
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