Le Canada face au recul scientifique américain

La recherche canadienne subit le contrecoup des compressions en science de l’administration Trump.

12 novembre 2025
Vasura Jayaweera et Victoria Pinnegar, doctorantes à Western University

Au début du printemps, Aaron Fisk et ses collègues préparaient leur période habituelle de travail sur le terrain, notamment le déploiement de planeurs sous-marins autonomes jaune vif dans le bassin occidental du lac Érié. Leur objectif était d’étudier les phénomènes se produisant dans le lac pendant la transition de l’hiver à l’été, ainsi que l’incidence des nutriments, de la température et d’autres facteurs sur la prolifération des algues et la qualité de l’eau. 

Puis l’administration Trump a imposé d’importantes compressions à l’Agence états-unienne d’observation des océans et de l’atmosphère (NOAA). Celle-ci travaille étroitement avec des scientifiques du Canada pour mener de nombreux travaux de recherche conjoints sur les Grands Lacs, fournissant des fonds, des embarcations et de l’équipement. Du financement déjà promis a été annulé ou retardé, et des collaboratrices et collaborateurs de longue date à l’agence ont subitement été licenciés. 

Même si le déploiement initial avait été retardé par une débâcle tardive, le recours à un brise-glace aurait permis de commencer les travaux sur l’eau dans la semaine suivant la date prévue, estime M. Fisk, qui est écologiste à l’Université de Windsor et directeur scientifique du Réseau d’observation en temps réel de l’écosystème aquatique (RAEON). « Mais la situation à la NOAA est devenue tellement chaotique que tout a été interrompu », et le déploiement printanier des planeurs a été annulé. 

« Les compressions imposées par l’administration Trump ont contrecarré des projets que nous voulions mener cet été, ajoute M. Fisk. Nous avons raté l’occasion de recueillir d’importantes données pour comprendre les phénomènes en jeu. Cette lacune dans la série de données compromet notre capacité à anticiper les changements et à nous y adapter. » 

Ces données manquantes posent particulièrement problème étant donné la vitesse avec laquelle l’environnement aquatique évolue, explique-t-il, puisque les changements climatiques entraînent un réchauffement rapide des Grands Lacs. 

Le RAEON est un programme canadien qui fournit aux scientifiques de tout le pays l’équipement nécessaire pour mener des recherches sur les écosystèmes aquatiques, en particulier dans les Grands Lacs. Or, pour ce faire, il travaille étroitement avec des organismes de recherche et des agences gouvernementales aux États-Unis.  

« Si vous vous intéressez aux Grands Lacs, vous collaborez forcément avec des collègues aux États-Unis. Les frontières n’ont presque aucune incidence sur la recherche dans cette région, poursuit M. Fisk. La majeure partie de l’équipement que le RAEON achète ne s’est jamais trouvé sur le sol canadien. Il est déployé à Ann Arbor [au Michigan] par nos collègues là-bas, et y demeure la plupart du temps. » 

« Personne ne comprend ce qui se passe, et les choses changent en un moment. » 

Jérôme Marty, directeur général de l’Association internationale de recherche sur les Grands Lacs, explique que les compressions de l’administration Trump touchent les scientifiques menant un éventail de projets sur les lacs, du contrôle des espèces envahissantes au nettoyage de la pollution héritée. Mais ce qui est presque plus perturbant que la perte de financement, c’est que personne ne sait si une nouvelle normalité s’imposera un jour. « La situation est extrêmement volatile, et la seule certitude, c’est le chaos. « Personne ne comprend ce qui se passe, les choses changent d’un instant à l’autre. » 

Des lacs à l’espace 

Le chaos s’impose maintenant comme le dénominateur commun des partenariats scientifiques canadiens avec les États-Unis. Les collaborations avec la NASA sont elles aussi menacées par l’annulation de projets, ainsi que des licenciements et des retraites forcées des scientifiques. L’Agence spatiale canadienne fournit un satellite et trois instruments scientifiques à la mission Système d’observation de l’atmosphère de la NASA, soit une constellation de quatre satellites qui mesurera les aérosols, les nuages et la vapeur d’eau dans l’atmosphère, et leurs influences sur les conditions météorologiques, la qualité de l’air et le climat. 

Or, cette mission est maintenant compromise, puisqu’elle a attiré l’attention de l’administration Trump en raison de ses liens avec la recherche climatique, estime Aldona Wiacek, scientifique spécialiste de l’atmosphère à l’Université Saint Mary’s à Halifax. « Le Canada a investi 200 millions $ US dans la construction de ces instruments, et maintenant l’un d’eux sera possiblement privé de véhicule. » 

Sur la terre ferme, l’étude de l’atmosphère n’échappe pas non plus aux perturbations. Mme Wiacek collabore avec le physicien Robert Sica, chercheur principal de l’Université Western à London, au sein du Réseau canadien de lidar à micro-impulsions (MPLCAN). Celui-ci fait partie d’un réseau mondial coordonné par la NASA pour assurer le suivi de la fumée de feux de forêt et d’autres polluants dans l’atmosphère. Il semble toutefois que la contribution de la NASA soit menacée, et la personne qui avait fondé le réseau et le gérait, présente à l’agence depuis de nombreuses années, a pris une retraite anticipée. 

« Officiellement, le projet existe encore, mais toutes les personnes-ressources ont quitté le navire, et plus aucun financement ne proviendra des États-Unis après janvier », précise M. Sica. 

Selon lui, le MPLCAN continuera son travail, mais le rôle central de coordination que jouait la NASA, mettant en relation les diverses entités participantes et offrant des services de soutien, comme pour le traitement des données et la calibration des instruments, sera difficile à assumer par un autre partenaire du réseau mondial. « D’ici cinq ans, nous pourrions n’offrir qu’une pâle copie de ces services, pour un coût annuel d’environ 500 000 $ CA, explique M. Sica. 

Outre l’élimination de ce rôle de soutien technique et de coordination, le désinvestissement de la NASA en science de l’atmosphère et du climat porte un dur coup à un domaine dont la principale force est la coopération internationale. 

« L’union fait la force, insiste M. Sica. Les changements climatiques et la météorologie posent problème à l’échelle mondiale, si bien qu’un pays ne peut s’efforcer d’y remédier sans concertation. » 

Une situation malsaine 

Le milieu canadien de la recherche médicale entretient lui aussi des liens étroits avec les États-Unis : il profite souvent de sous-subventions découlant de fonds plus importants accordés par les Instituts nationaux de la santé (NIH) à des collègues universitaires situés au sud de la frontière. Ces subventions n’ont pas non plus échappé au couperet de Trump. Bon nombre d’entre elles, surtout celles axées sur les déterminants sociaux de la santé et les enjeux LGBTQ+, ont été abolies, touchant ainsi plusieurs universités canadiennes. 

Les NIH ont également modifié leur façon de financer les collaborations internationales. En mai, ils ont annoncé que les chercheuses et chercheurs de pays étrangers ne pourraient plus profiter de sous-subventions. Publiée en septembre, cette nouvelle politique oblige les collaboratrices et collaborateurs étrangers à soumettre leur propre demande de financement, jointe à la demande principale, mais évaluée séparément. 

Selon le Dr Vincent Poitout, vice-recteur à la recherche et à l’innovation de l’Université de Montréal (UdeM), même si le montant global que le milieu canadien de la recherche reçoit des NIH est faible – il représente en général entre 1 et 4 % du budget total de recherche d’une université – son retrait aura une incidence majeure sur des chercheuses et chercheurs de haut niveau. « Certaines équipes très concurrentielles doivent environ 70 % de leur financement aux sous-subventions des NIH. » 

Ces trois dernières années, l’Université du Manitoba a reçu des NIH cinq millions de dollars américains pour le financement de 45 projets, rapporte Mario Pinto, vice-recteur à la recherche et aux affaires internationales de l’établissement. Cinq projets relevant des NIH ont été annulés, y compris des sous-subventions d’une valeur totale de 220 000 $US pour l’exercice 2025-2026 accordées à des membres du milieu de la recherche de l’Université. Trois autres sous-subventions et une subvention principale sont maintenues. 

Les subventions annulées appuyaient des études portant sur l’amélioration de la distribution de médicaments dans le cerveau, les inégalités en santé dans le contexte des épidémies de VIH et de toxicomanie, et la mortalité infantile en Inde. « Bien que peu nombreuses, ces subventions avaient une importance cruciale pour des projets dont les résultats s’annonçaient prometteurs », ajoute M. Pinto.  

Faisant preuve d’un optimisme prudent, il s’attend néanmoins à ce qu’on trouve des solutions pour que les chercheuses et chercheurs du Canada bénéficient de subventions directes dans le cadre des nouvelles règles établies en septembre, tout en se disant troublé par la volonté de l’administration Trump de cibler les projets qu’elle juge « woke ». 

« La justice sociale et les droits de la personne figurent parmi nos thèmes stratégiques de recherche, et ils nous tiennent à cœur, précise-t-il. Leur bafouement compromettra certainement nos collaborations. » 

« Des gens qui ont entretenu pendant 20 ans des relations collaboratives avec des laboratoires aux États-Unis doivent soudainement se trouver d’autres partenaires de travail. »  

Si la perte de financement a ébranlé bien des chercheuses et chercheurs, le Dr Poitout estime que le bouleversement de relations de recherche de longue date est tout aussi dommageable. « Des gens qui ont entretenu pendant 20 ans des relations collaboratives avec des laboratoires aux États-Unis doivent soudainement se trouver d’autres partenaires de travail, explique-t-il. C’est une perte difficile à quantifier en termes financiers. » 

De vastes répercussions      

Étant donné la portée et l’ampleur du financement de la recherche aux États-Unis, toute perturbation a forcément de vastes répercussions sur la recherche au Canada et ailleurs dans le monde. 

« La réduction de la collaboration et du financement affaiblit l’offre de recherche au Canada. » 

« Les États-Unis s’imposent comme le chef de file de plusieurs domaines de recherche avancée, comme les biotechnologies et l’intelligence artificielle, si bien que tout pas de recul a une incidence sur l’avancement du savoir et la recherche dans son ensemble, commente Robert Asselin, chef de la direction du regroupement U15 d’universités de recherche. La réduction de la collaboration et du financement affaiblit l’offre de recherche au Canada. » 

Et ce n’est pas seulement dans le domaine de la recherche que le Canada emboîte souvent le pas aux États-Unis, selon Félix Proulx-Giraldeau, directeur général par intérim du groupe militant scientifique Evidence for Democracy. Notre voisin du sud nous sert également de modèle en matière de leadership et de gouvernance scientifique. Les politiques d’intégrité scientifique des ministères mises en place par la conseillère scientifique en chef du Canada s’inspiraient largement de celles de l’Agence de protection de l’environnement des États-Unis; celle-ci a depuis retiré sa propre politique pour revenir à celle de 2012, effaçant plus d’une décennie de progrès, remarque M. Proulx-Giraldeau. 

Le milieu de la recherche et les universités ont déjà pris des mesures pour pallier les interruptions de financement. Le programme Horizon Europe de l’Union européenne, que le Canada a rejoint en juillet 2024, suscite de plus en plus d’intérêt, mais le Dr Poitout rappelle qu’il s’agit d’un mécanisme de financement très différent assorti d’objectifs distincts, qui ne pourra à lui seul combler le vide laissé par le repli des États-Unis. 

L’UdeM a également lancé une campagne philanthropique de 25 millions $ US, notamment pour créer un mécanisme de financement provisoire qui donnera aux équipes ayant perdu des fonds le temps de trouver d’autres sources de soutien. « Certains de nos grands donateurs et donatrices ont répondu à l’appel de manière remarquable, puisque ces personnes s’inquiètent sincèrement de l’avenir de la science canadienne », ajoute le Dr Poitout. 

De ces compressions pourrait également découler l’opportunité d’attirer de nouveaux talents au Canada, ou de convaincre des Canadiennes et Canadiens de revenir au pays. « Les chercheuses et chercheurs aux États-Unis commencent à comprendre que d’autres pays leur offriront de plus vastes possibilités, et le Canada doit leur tendre une perche », ajoute M. Asselin. 

Des scientifiques ont déjà plié bagage. Après avoir passé 20 ans à l’Université Dalhousie à Halifax, l’épidémiologiste Yukiko Asada a accepté un poste aux NIH en 2022, pour y étudier les inégalités en santé. Mais après l’entrée au pouvoir de Trump en janvier, elle trouvait de plus en plus difficile de faire son travail qui, comme elle l’écrivait dans une lettre ouverte publiée en ligne par Affaires universitaires, « s’oppose diamétralement à l’idéologie défendue par l’administration américaine ». Son financement a été coupé, et la personne à la tête de son département a été démise de ses fonctions sans raison. En juin, elle a donc démissionné de son poste pour retourner au Canada. Elle assumera de nouvelles fonctions à l’Université McMaster à Hamilton dès l’année prochaine. 

Coïncidence opportune, le concours du Programme des chaires d’excellence en recherche du Canada a été lancé en janvier. À l’Université du Manitoba, M. Pinto constate que de plus en plus de chercheuses et chercheurs établis aux États-Unis souhaitent travailler au Canada. « Nous avons reçu des candidatures remarquables des États-Unis pour les chaires de niveau 1. »         

La plateforme électorale du Parti libéral promettait d’accroître le financement des infrastructures scientifiques et les subventions de recherche, en particulier en santé, et proposait la création du Fonds pour la recherche sur la souveraineté et la résilience du Canada afin d’attirer les chercheuses et chercheurs touchés par les changements de politiques aux États-Unis. Par ailleurs, la ministre de l’Industrie Mélanie Joly a présenté le Canada comme une destination de choix pour les scientifiques étrangers lors d’une conférence de presse à Vancouver en juillet. 

« J’invite les membres du milieu de la recherche de partout dans le monde qui nous regardent à considérer le Canada comme une destination de choix pour leur travail, a lancé Mme Joly. Nous disposons d’une infrastructure de pointe, nous offrons un soutien financier solide, et nous investissons dans l’excellence. Le Canada n’est pas à vendre : nous sommes ouverts aux affaires, et nous sommes ouverts à la science. » 

Le gouvernement semble joindre le geste à la parole. Le budget fédéral de 2025 prévoit 1 milliard $ CA sur 13 ans pour recruter des chercheuses et chercheurs internationaux de calibre exceptionnel, ainsi que 133 millions $ CA sur trois ans pour attirer des étudiantes et étudiants aux cycles supérieurs dans les universités canadiennes, en plus de 400 millions $ CA sur sept ans pour renforcer les infrastructures de recherche afin de soutenir leurs travaux. 

Et même si le budget prévoit aussi une réduction de 2 % du financement des trois principaux conseils subventionnaires, il s’agit d’un recul bien moindre que la coupe de 15 % que redoutait la communauté scientifique.  

Cette décision maintient largement intactes les augmentations annoncées dans le budget de 2024. Cela « constitue un investissement encourageant pour la prochaine génération de chercheuses et chercheurs et pour les systèmes de soutien à la recherche », affirme M. Proulx-Giraldeau. 

« Le gouvernement comprend que prioriser les investissements dans les talents en recherche, les infrastructures et l’innovation est essentiel pour jeter les bases d’un avenir guidé par la science et la preuve », ajoute-t-il. « Avant de penser à attirer les plus grands talents au Canada, nous devons régler tous nos enjeux internes, explique-t-il. Il faut envoyer un important signal : le moment est mal choisi pour faire marche arrière. » 

« Il s’agit d’un regrettable coup de semonce pour le gouvernement canadien. » 

Aucun pays ni groupe de pays ne pourra toutefois compenser cette perte de financement et cette diminution de la collaboration. Le gouvernement canadien devra répondre à l’appel du milieu de la recherche et tenter de combler les lacunes. « C’est un véritable coup de semonce pour le gouvernement canadien, conclut M. Asselin. Il doit renforcer l’écosystème de recherche et l’offre de financement nationale afin que nos chercheuses et chercheurs ne soient pas pénalisés par ces compressions. »

 

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