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La nouvelle présidente du conseil d’administration d’Universités Canada, Joy Johnson, réfléchit à l’évolution de l’enseignement supérieur.

11 novembre 2025
Photo courtoisie de : Joy Johnson

Joy Johnson a entamé son mandat à la présidence du conseil d’administration d’Universités Canada (éditrice d’Affaires universitaires) le 30 octobre 2025. Elle est la 10e rectrice et vice-chancelière de l’Université Simon Fraser. Professeure à la Faculté des sciences de la santé et ancienne directrice scientifique aux Instituts de recherche en santé du Canada, elle est reconnue pour avoir façonné le paysage de la recherche canadienne afin de garantir la prise en compte du sexe dans les travaux de recherche en santé. Elle a été élue membre de l’Académie canadienne des sciences de la santé et de la Société royale du Canada. Affaires universitaires s’est récemment entretenu avec elle pour discuter de sa vision et de ses priorités quant à l’avenir du milieu de l’enseignement postsecondaire au Canada.  

AU : Félicitations pour votre nouveau rôle de présidente du conseil d’administration d’Universités Canada. Que souhaitez-vous accomplir au cours de votre mandat? 

Mme Johnson : Quiconque travaille dans une université sait qu’il s’agit d’une période difficile pour le secteur. Les budgets sont serrés, tandis que le soutien et la confiance envers les universités s’érodent. En prenant la présidence du conseil, j’entrevois une formidable occasion d’agir, car je crois qu’il y a plusieurs actions à entreprendre. Le secteur de l’enseignement supérieur et les chefs d’établissements doivent s’unir et faire front commun pour rappeler l’importance du rôle des universités. Il faut repenser et réinventer les universités pour qu’elles soient mieux adaptées aux besoins de la société, car elles ont des obligations envers le public auxquelles il faut réfléchir. Un travail de sensibilisation demeure nécessaire pour faire comprendre au public, aux gouvernements et aux partenaires sectoriels la valeur d’une formation universitaire et l’apport des universités à l’innovation, à la recherche et au développement. On a peut-être eu tendance à tenir pour acquis que le public comprenait la valeur des universités. Il faut maintenant redoubler d’efforts pour mieux la faire connaître. Cette période difficile est aussi une période d’occasions qu’il faut savoir saisir sans tarder. Ce travail est déjà amorcé par mes collègues partout au Canada, mais c’est par une action concertée que le secteur universitaire sera à la hauteur de ce moment déterminant. C’est, à mes yeux, une force extraordinaire. 

AU : Dans les années à venir, quelles seront les priorités à court terme pour permettre aux universités d’atteindre ces objectifs?  

Mme Johnson : Tout d’abord, il faudra se pencher plus sérieusement sur la question de l’instabilité financière. Il y a encore du travail de sensibilisation à faire, entre autres pour souligner l’importance des étudiantes et étudiants internationaux de haut calibre, leurs contributions à nos universités et leur apport au bassin de talents du Canada. Le financement des activités de recherche dans les universités est un autre domaine prioritaire. Les universités constituent de véritables moteurs d’innovation, et le travail qui y est accompli est largement reconnu. Mais il est impossible d’aller de l’avant sans carburant : les chercheuses et chercheurs doivent pouvoir compter sur un financement soutenu pour poursuivre leur travail exceptionnel, surtout que les fonds alloués aux organismes subventionnaires n’ont pas évolué au même rythme que dans d’autres pays de l’OCDE. Enfin, je pense qu’il faut ouvrir un dialogue plus large : même si les universités s’appuient sur des siècles de tradition, cette tradition ne doit pas devenir un frein à l’avenir. Une réflexion s’impose sur la façon dont les universités peuvent s’adapter au contexte actuel et déterminer les aspects qui doivent changer. Il est essentiel d’ouvrir ces conversations collectivement, d’écouter les différentes voix et d’apprendre les uns des autres.  

AU : Êtes-vous préoccupée par le fait que le Canada soit en train de perdre sa capacité à rester dans la course, tant sur le plan de la compétitivité sur la scène mondiale que dans l’innovation scientifique?  

Mme Johnson : Je suis très préoccupée. Il est clair que l’image du Canada a été ternie : certains pays considèrent désormais que le Canada s’est refermé et qu’il n’est plus aussi accueillant qu’autrefois. Par conséquent, le pays ne figure plus parmi les destinations privilégiées des étudiantes et étudiants internationaux. Il est essentiel de continuer à attirer les meilleurs talents au Canada, sans quoi le pays prendra encore davantage de retard. Le financement de la recherche est un enjeu quelque peu différent. En l’absence de ressources financières suffisantes et d’une infrastructure de recherche solide, il sera difficile d’attirer les talents les plus prometteurs et de rivaliser sur la scène internationale. Il faut le dire, le système postsecondaire canadien est remarquable et fait l’envie du monde entier. Le Canada y a énormément investi, et il est maintenant temps de préserver ces investissements. Le premier ministre parle fréquemment de l’importance de grands projets pour protéger l’avenir économique du pays. Or, cet avenir ne pourra être assuré sans les talents nécessaires. Les universités devront jouer un rôle clé à cet égard. J’ai vraiment hâte que les universités prennent une place plus importante dans cette conversation. 

AU : Dans l’ensemble du pays, les universités sont de plus en plus limitées dans leur gouvernance par les gouvernements provinciaux. Comment peuvent-elles réaffirmer leur autonomie?  

Mme Johnson : Je crois avant tout que les universités doivent préserver leur autonomie, notamment pour décider de leurs programmes et de la meilleure façon de répondre aux besoins des étudiantes et étudiants. En même temps, il faut aussi demeurer à l’écoute des besoins de nos communautés. Je comprends les inquiétudes concernant les interventions gouvernementales dans les universités, mais je pense que notre rôle, comme chefs d’établissement, est aussi de cerner les besoins de nos communautés, de suivre l’évolution des marchés et de préparer nos étudiantes et étudiants à cet avenir. Les gouvernements ont tendance à intervenir davantage lorsqu’ils jugent que les universités ne répondent pas suffisamment aux besoins. La meilleure approche consiste à dialoguer directement avec eux pour mieux comprendre les besoins qu’ils perçoivent. Il est essentiel d’être clair sur les manques que les universités peuvent combler et sur ceux qui relèvent de leur mission. Il faut réfléchir à la façon de rester à l’écoute des besoins du marché du travail afin que les étudiantes et étudiants comprennent mieux les attentes à la fin de leurs études. La solution ne consiste pas simplement à demander aux gouvernements de se retirer, mais à comprendre les raisons pour lesquelles ils souhaitent s’impliquer. Il s’agit de travailler ensemble pour le bien de l’économie et de la société, tout en continuant à développer le savoir et à stimuler l’innovation. Je crois qu’il est possible de tout concilier, à condition de réfléchir sérieusement à la façon d’y parvenir.  

AU : En quoi votre parcours, à la fois comme experte en promotion de la santé publique et comme dirigeante, influence-t-il votre vision et votre style de leadership dans votre nouveau rôle? 

Mme Johnson : C’est intéressant, puisque j’ai d’abord fait carrière en soins infirmiers avant de me tourner vers le milieu universitaire. Cette expérience me sert encore aujourd’hui, que ce soit pour résoudre des problèmes ou pour faire preuve d’écoute et d’empathie envers divers publics. Ces qualités sont le fruit de mon expérience de travail et de mon approche du leadership. J’ajouterais qu’il est important, à cette période charnière, que des femmes accèdent à des fonctions de haut rang comme celles-ci. Il est essentiel que les femmes prennent leur place et qu’elles soient visibles dans ces fonctions pour mettre en lumière l’importance de leur présence à la direction des universités. 

L’entretien a été modifié par souci de concision et de clarté. 

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