Les phylactères pour communiquer entre pairs 

Des universitaires recourent désormais à la bande dessinée pour partager leurs recherches avec leurs collègues. Pourquoi ? Décryptage.

06 août 2025
Graphique par : Edward Thomas Swan, avec les fichiers de James Lee

Des catcheurs qui se jettent d’un hélicoptère. Un pionnier de la communication politique revenu d’entre les morts. Un ours polaire souffrant de la gueule de bois. L’humour irrigue chaque case de la bande dessinée cosignée par Jamie Michaels, doctorant en création littéraire à l’Université de Calgary, et Jean-Frédéric Morin, professeur au Département de science politique de l’Université Laval ! Pourtant, le récit sur la gestion forestière, les politiques climatiques, la sociologie des feux de forêt et l’écologie est publié sous forme d’article scientifique dans la revue en libre-accès Earth System Governance.  

C’est donc dire que les 17 planches ont fait l’objet d’une évaluation par les pairs, le principe à la base de la démarche scientifique. « Nous avons surpris tout le monde avec cette proposition : la maison d’édition, le comité de rédaction comme les évaluateurs », raconte M. Morin, également chercheur en politique de l’environnement. L’ensemble du processus éditorial de cette revue qui se veut pourtant interdisciplinaire s’en est trouvé chamboulé. « Faut-il inclure des références ? Quelle typographie utiliser ? Qu’en est-il du référencement ? Bref, nous avons bousculé les codes », estime-t-il. 

Le neuvième art se fraie aussi un chemin jusque dans la thèse d’Émilie Tremblay, doctorante en communication à l’Université du Québec à Montréal, qui sera en principe déposée plus tard en 2025. La chercheuse s’intéresse aux enjeux vécus par les technologistes médicaux, qui effectuent des analyses d’échantillons biologiques en vue de permettre les diagnostics médicaux. Elle a créé pour l’occasion le personnage de Madame Pipette, un instrument courant dans ce métier, mais qui est ici utilisé pour imager les dynamiques de changement. 

« Les laboratoires sont souvent réorganisés sans que tous ceux et celles qui y travaillent soient consultés au préalable », explique celle qui a exercé la profession de technologiste médicale par le passé. Les pipettes pour effectuer les contrôles de routine vont ainsi être disposées en fonction des besoins ergonomiques de certains employés au détriment de ceux des membres d’autres équipes de travail. « Cet exemple m’est revenu en tête un jour où, incapable de continuer à écrire, je me suis mise à dessiner. Depuis, j’ai décidé d’illustrer des passages clés de ma thèse », indique-t-elle. 

Rien de nouveau sous le soleil ? 

Que la bande dessinée suscite l’attention des universitaires est tout sauf surprenant. Une pléthore d’œuvres graphiques consacrées à la science est après tout parue dans les dernières années. Les Presses de l’Université de Montréal ont par exemple lancé une nouvelle collection dédiée à de tels titres en 2024, tandis que le genre cartonne en France avec des ouvrages comme Le Monde sans fin. Cela dit, il est beaucoup plus rare que la BD soit utilisée pour communiquer au sein même de la république des chers et chères collègues, en dehors du cadre de la vulgarisation scientifique, destinée au grand public 

« On voyait la tendance se profiler à l’horizon avec la parution de titres comme Toxic aux Presses de l’Université de Toronto », fait cependant valoir Audrey Groleau, professeure au Département d’études sur l’enseignement et l’apprentissage de l’Université Laval. L’experte en didactique des sciences et de la technologie est en ce sens peu surprise de voir la bande dessinée investir les pages d’une revue scientifique non spécialisée dans les arts, comme Earth System Governance. « Ça se prête très bien à l’explication de phénomènes complexes, comme ici avec les boucles de rétroaction », dit-elle. 

Même son de cloche du côté d’Isabelle Arseneau, professeure à l’Unité départementale des sciences de l’éducation de l’Université du Québec à Rimouski, qui s’intéresse à la participation des scientifiques aux affaires de société. « La bande dessinée s’adresse à tous les types de publics, y compris ceux constitués de spécialistes, analyse-t-elle. L’illustration vient alors appuyer le propos en l’éclairant sous un angle différent plutôt que de le simplifier. » À ses yeux, ce « puissant outil de communication » amène la discussion plus loin, et enrichit donc la réflexion collective. 

C’est justement cet objectif qu’atteint la bande dessinée à quatre mains de Michaels et Morin. « Le lectorat sera principalement composé de personnes étudiantes exposées à notre travail par leurs profs, qui en auront pris connaissance dans la revue », affirme M. Morin à la lumière des commentaires reçus depuis la publication du récit, en juin dernier, qui lui ont notamment ouvert des portes du côté du Service canadien des forêts. Qu’une grande partie du contenu soit communiqué implicitement, entre les cases, est synonyme selon lui d’une grande valeur pédagogique. « Ça ouvre la porte à des échanges riches et animés, dans le cadre de séminaires par exemple. » 

Ça reste de la science 

Malgré cette hydratation des genres, certaines caractéristiques phares de la communication entre scientifiques demeurent. Après discussion avec les évaluateurs de leur bande dessinée, MM. Michaels et Morin ont ainsi inséré un texte suivi – avec des citations de sources – en guise de postface. Un compromis qui permet d’expliciter le propos tout en préservant la valeur artistique de l’œuvre. « La bande dessinée a beau figurer dans la section “Perspective” de la revue, elle est soumise aux standards d’évaluation scientifique conventionnels », relève Mme Groleau. 

De la même manière, Mme Tremblay recourt au dessin pour bonifier sa thèse écrite de doctorat plutôt que comme principal outil de communication. « Grâce à ce médium, je peux par exemple condenser mes entretiens avec des technologistes médicaux sous forme d’études de cas », spécifie celle qui bénéficie par ailleurs d’un grand soutien de la part de sa direction de recherche dans cette démarche peu commune. « Elle me propose des idées de métaphores, révise mes dessins pour s’assurer de leur véracité scientifique », énumère-t-elle. 

Chose certaine, cette utilisation de la bande dessinée bat plus que jamais en brèche la posture de soi-disant neutralité scientifique. Le narrateur principal du récit de Michaels et Morin ne se présente-t-il pas ironiquement dès la première case comme un « universitaire respectable » ? « Se prêter à un tel exercice dans le cadre rigide de la recherche a une visée transformatrice, c’est certain », confirme Mme Arseneau. « Cela prouve qu’on peut, comme universitaire, produire du travail de qualité sans trop se prendre au sérieux », conclut pour sa part Mme Groleau. 

La lecture hebdomadaire
du milieu de l’enseignement supérieur au Canada
Rejoignez des milliers de personnes qui reçoivent chaque semaine des conseils de carrière, des nouvelles, des chroniques d’opinion et des reportages d’Affaires universitaires.