Les universités tournent leur regard vers l’Inde
Entre diversification économique, intelligence artificielle et éducation transnationale, les universités canadiennes cherchent à se positionner comme des actrices clés du rapprochement entre Ottawa et New Delhi.
La semaine dernière, des responsables d’universités canadiennes se sont rendus en Inde dans le cadre d’une mission destinée à renforcer les liens économiques et intellectuels entre les deux pays.
La délégation d’Universités Canada, composée de 21 chefs d’établissement, a rencontré des représentantes et représentants du gouvernement indien ainsi que des dirigeantes et dirigeants du milieu universitaire et du secteur public. Ce voyage de cinq jours marque le début d’une série d’échanges bilatéraux qui devraient culminer avec une visite du premier ministre Mark Carney au printemps.
Selon Gabriel Miller, président-directeur général d’Universités Canada, l’association derrière les publications d’Affaires universitaires, cette mission visait à affirmer le rôle central des universités dans les efforts du Canada pour redéfinir ses relations économiques mondiales.
« Il est important de reconnaître que cette mission survient à un moment charnière et qu’elle fait des universités un acteur clé dans la transformation de notre économie et la redéfinition de notre place dans le monde », souligne-t-il.
Puisque l’Inde demeure le principal pays d’origine des étudiantes et étudiants internationaux au Canada, l’objectif n’était pas d’accroître le recrutement, mais plutôt de resserrer les liens institutionnels et d’élargir les partenariats avec l’industrie afin de stimuler, à court terme, les collaborations de recherche entre les deux nations.
Les relations entre Ottawa et New Delhi se sont toutefois fortement détériorées en 2023, après que les services de renseignement canadiens ont révélé l’implication de cadres de l’administration publique indienne dans l’assassinat du militant sikh Hardeep Singh Nijjar en Colombie-Britannique. Les deux pays ont alors expulsé des diplomates. L’Inde a temporairement suspendu le traitement des visas pour les personnes canadiennes, tandis que le Canada a fermé trois consulats, limitant ses services à celui de New Delhi.
En 2024, Ottawa a également instauré un plafond sur les permis d’études pour les étudiantes et étudiants internationaux, une mesure qui a entraîné une baisse des candidatures en provenance de l’Inde et affaibli l’attrait du Canada comme destination d’études.
Aujourd’hui, le Canada cherche à réduire sa dépendance économique à l’égard des États-Unis, en réaction à la guerre commerciale déclenchée par le président Donald Trump, ce qui donne un nouvel élan aux relations bilatérales avec l’Inde. Parallèlement, l’Inde se tourne vers l’Ouest afin de diversifier ses partenariats commerciaux. À la fin de janvier, elle a conclu un accord de libre-échange historique avec l’Union européenne. Pour le Canada, cet accord pourrait servir de précédent dans ses propres négociations commerciales avec New Delhi. Les universités, quant à elles, souhaitent se positionner comme des partenaires clés au sein des deux économies.
« Le regain des échanges diplomatiques et la convergence des priorités économiques font que le moment est particulièrement propice au renforcement de la collaboration », affirme Rhonda N. McEwen, rectrice de l’Université Victoria à l’Université de Toronto.
La mission a contribué à « jeter les bases pour approfondir les relations commerciales entre le Canada et l’inde », explique Larissa Bezo, présidente et chef de la direction du Bureau canadien de l’éducation internationale, tout en rappelant que les liens éducatifs entre les deux pays dépassent largement l’accueil d’étudiantes et étudiants indiens au Canada.
« Des missions de cette nature mettent en lumière l’étendue, la solidité et la pérennité de cette relation », précise-t-elle. « Il s’agit de partenariats qui perdurent depuis des décennies et qui existaient bien avant le fort afflux d’étudiantes et étudiants internationaux en provenance de l’Inde. »

Cette mission survient également peu après l’annonce par Ottawa d’un investissement de 1,7 milliard de dollars dans un ambitieux programme visant à attirer des chercheuses et chercheurs de l’étranger dans les établissements canadiens. La délégation comprenait cinq chefs d’établissement représentant les quinze principales universités de recherche canadiennes.
Les responsables universitaires ont rencontré des cadres du secteur de l’enseignement supérieur du gouvernement indien à Goa, à New Delhi ainsi qu’à GIFT City, le pôle financier et commercial situé dans l’État du Gujarat et présenté comme la première « ville intelligente » du pays.
Partenariats avec l’industrie
Les universités canadiennes disposent du savoir-faire et des talents nécessaires pour contribuer à plusieurs secteurs jugés prioritaires par les deux pays, notamment les minéraux critiques, l’énergie, l’agriculture et, surtout, l’intelligence artificielle.
Cette technologie représente une occasion stratégique de collaboration permettant de combiner la solide expertise canadienne et la capacité de l’Inde à mobiliser rapidement des talents et à commercialiser les innovations, un domaine dans lequel le Canada peine depuis longtemps à exceller.
« Les forces du Canada en matière d’IA responsable et de protection de la vie privée dès la conception complémentent la capacité à grande échelle, le talent en ingénierie et l’écosystème technologique très dynamique de l’Inde », souligne Mme McEwen.
Le moment revêt aussi une portée symbolique et stratégique, alors que l’Inde s’apprête à accueillir, dans les prochaines semaines, un sommet mondial sur l’impact de l’IA, auquel une importante délégation canadienne, incluant le ministre Evan Solomon, devrait participer.
« La participation de décisionnaires de haut niveau démontre que la coopération en matière d’IA est cruciale à la compétitivité économique dans les deux pays », ajoute-t-elle.
À New Delhi, la délégation a également pris part à une table ronde sectorielle organisée par la Fédération des chambres de commerce et d’industrie indiennes, la plus importante association de représentation des entreprises du pays. L’objectif était d’explorer de nouveaux modèles de partenariat axés sur le développement des talents, l’innovation, l’entrepreneuriat et la recherche appliquée.
« Si le Canada entend sérieusement diversifier et renforcer son économie de l’innovation, nouer des partenariats solides avec l’industrie en Inde n’est pas qu’une option parmi d’autres, mais un impératif stratégique », soutient Kim Brooks, rectrice et vice-chancelière de l’Université Dalhousie.
Éducation transnationale et campus internationaux
Selon le ministère de l’Éducation de l’Inde, entre 13 et 14 millions de diplômées et diplômés du secondaire chercheront à poursuivre des études postsecondaires dans les prochaines années, ce qui entraînera une demande croissante pour une formation de haute qualité, tant au pays qu’à l’étranger.
La visite visait ainsi à consolider des partenariats susceptibles de profiter aux corps professoraux, aux membres du personnel ainsi qu’aux étudiantes et étudiants actuels et futurs des deux pays. Ces collaborations pourraient notamment prendre la forme de parcours « en deux temps et deux lieux », permettant d’effectuer deux années d’études dans le pays d’origine puis deux années à l’étranger. L’accès à des programmes canadiens ou d’échange, l’offre de formations en ligne et la création de campus satellites figurent également parmi les avenues envisagées.
Depuis 2020, l’Inde multiplie les réformes afin de devenir une destination de choix pour les universités étrangères dans le cadre d’une vaste stratégie d’internationalisation de son enseignement supérieur.
Un cadre réglementaire spécifique, publié en 2023, encadre désormais la création et l’exploitation de campus délocalisés d’universités étrangères. Il prévoit la reconnaissance mutuelle des diplômes et accorde une large autonomie aux établissements en matière de gouvernance, de programmes et d’admissions.
Les universités étrangères doivent toutefois figurer parmi les 500 meilleurs établissements du classement mondial QS et garantir une qualité d’enseignement équivalente à celle offerte sur leur campus d’attache.
L’incitatif semble déjà porter ses fruits: trois universités étrangères ont établi des campus en Inde et cinq autres prévoient de le faire en 2026 et 2027, dont l’Institut de technologie de l’Illinois et l’Université de Liverpool.
GIFT City apparaît particulièrement attrayante pour les établissements universitaires étrangers en raison de son statut de zone économique spéciale. Elle offre notamment un congé d’impôt de dix ans au cours des quinze premières années d’activité, des exemptions ciblées sur les gains en capital, le rapatriement intégral des profits, une neutralité fiscale sur les flux transfrontaliers ainsi qu’une conversion facilitée des devises étrangères.
« À notre sens, ces partenariats gagnent à s’appuyer sur des plateformes développées avec des établissements indiens », indique Mme Brooks.
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