Que peuvent faire les universités contre « polluants éternels » ? 

À l’heure d’une pollution croissante par les SPFA, les universités doivent mettre de l’avant l’apprentissage interdisciplinaire, la réflexion éthique et les partenariats communautaires.

19 février 2026
Graphique par : Edward Thomas Swan

Le juriste en environnement Robert Bilott – dont le combat de deux décennies contre DuPont a inspiré le film Eaux troubles, mettant en vedette Mark Ruffalo – donne ses conseils d’expert sur les substances perfluoroalkylées et polyfluoroalkylées (SPFA) et la chance unique qu’ont les universités de s’attaquer aux problèmes importants pour la santé et l’environnement posés par ces « polluants éternels ». 

Nous sommes au boom d’après-guerre, synonyme de commodité pour les familles nord-américaines. Elles ont accès à un réfrigérateur sans givre, à une laveuse automatique, aux disques vinyle et à la douce lueur de la télévision. Pour la génération de l’époque, le message est clair : une nouvelle ère commence, et les technologies de la modernité promettent un quotidien bien plus agréable, sans effort. 

L’un des « miracles » du moment est celui d’une famille de produits fluorés qu’on appelle aujourd’hui les SPFA; celles-ci sont déperlantes, résistantes à la chaleur et incroyablement durables. Découvert accidentellement chez DuPont en 1938 par Roy J. Plunkett, avec le polytétrafluoroéthylène (ou PTFE, mieux connu aujourd’hui sous le nom de Téflon), ce polymère passe d’un usage militaire à domestique lorsque Marc Grégoire l’intègre aux batteries de cuisine et que Tefal popularise les poêles antiadhésives au milieu des années 1950. À la même époque, Patsy O’Connell Sherman et Sam Smith, chimistes chez 3M, inventent après un déversement de laboratoire le Scotchgard (1956), un produit antitaches pour les textiles1

Les SPFA semblent alors incarner le progrès. Mais la propriété qui les rend si utiles – leur caractère indestructible – les rend aussi dangereuses. Avant que la population ne s’en rende compte, les SPFA sont partout : dans les poêles à frire, les tapis, les manteaux, le matériel de gestion des incendies… et, le plus sinistre, dans le sang et dans l’eau.  

« Pendant longtemps, l’utilisation de ces substances n’était essentiellement pas encadrée, explique Robert Bilott. Les entreprises ont caché énormément d’information au tournant des années 2000, et ça a pris des décennies avant qu’elles soient soumises à un cadre réglementaire fédéral. »  

Ce n’est que récemment qu’on a établi aux États-Unis une limite quant à la présence de certaines SPFA dans l’eau potable, et le secteur concerné conteste tout de même en cour la désignation de certaines substances comme produit dangereux. Bien des SPFA sont liées à des effets nocifs sur le système immunitaire, le foie et le développement, et à certains cancers; ces risques imposent d’encadrer ces « polluants éternels » en tant que catégorie, et non pas à la pièce. Lorsqu’on impose des restrictions sur les composés moins récents, de nouvelles substances de remplacement sont créées, qui ne sont pas nécessairement plus sûres; c’est pourquoi, dans certains pays comme le Canada, on tend à passer à une approche de réglementation par catégorie de substances, pour empêcher les substituts de se faufiler malgré tout. 

Pour une approche universitaire transversale 

Pour faire face efficacement aux SPFA, les universités devront montrer l’exemple en matière d’enseignement transversal. Les dizaines d’années d’expérience de M. Bilott le démontrent : au fil des dossiers qu’il a traités, il a collaboré avec des groupes de spécialistes du milieu scientifique et médical de différents établissements, et il enseigne maintenant dans des programmes de santé publique pour faire le pont entre les mondes universitaire, réglementaire et juridique. Ces univers, dit-il, sont « reliés », mais souvent, « ils ne communiquent pas de manière efficace », ce qui ralentit le travail de sensibilisation et de réglementation réalisé à partir des découvertes scientifiques. 

L’université a donc un rôle sans équivoque à jouer. Elle doit montrer aux scientifiques comment communiquer clairement avec les décisionnaires et veiller à ce que les travaux de recherche soient diffusés de manière à faciliter la prise de décisions. Dans nombre d’établissements au Canada, on intègre déjà la question de la durabilité dans les programmes d’affaires, de réglementation, de conception et de santé, mais il reste encore du chemin à faire pour « sortir des vases clos ». Afin d’illustrer tout ce qui est en jeu, M. Bilott raconte sa propre incompréhension des SPFA au début du dossier DuPont. En intégrant une approche interdisciplinaire aux travaux universitaires, aux projets de recherche et aux partenariats communautaires, soutient-il, on préparera mieux la relève professionnelle aux problèmes complexes qui recoupent la science, le droit, les politiques et la pratique. 

Des applications concrètes de l’éthique 

Il y a lieu de « mettre considérablement l’accent sur l’éthique, surtout dans les programmes de génie », suggère M. Bilott. 

Comment fait-on concrètement de l’éthique une priorité? En plus de se soucier de la durabilité, de la performance, du coût et de l’efficacité, les étudiantes et étudiants doivent apprendre à se demander : Que se passera-t-il dans 10, 20 et 50 ans? Cette substance persistera-t-elle ou se bioaccumulera-t-elle? Quelles personnes y seront exposées lors de l’extraction, de la fabrication, de l’utilisation et de l’élimination? Si ces questions avaient été intégrées au processus de conception en 1955, les SPFA auraient pu rester des composés spécialisés industriels, plutôt que de s’imposer dans les produits ménagers partout dans le monde. 

Or, l’éthique ne peut être confinée au plan de cours – elle doit être appliquée là où les répercussions se font ressentir. Les universités doivent donc travailler plus étroitement avec les collectivités, surtout en ce qui concerne l’exposition environnementale et l’étude des risques. Les organismes gouvernementaux n’ont souvent pas le financement nécessaire pour mener ces efforts, alors que les universitaires disposent des moyens et de l’expertise pour mener des études qui rendent compte de l’utilisation et du risque en situation réelle. Comme le relève M. Bilott, « il est essentiel de rallier le soutien de la collectivité pour concevoir et mener ces études, car les personnes touchées assument souvent elles-mêmes le fardeau de la preuve ». Selon lui, l’Université Notre-Dame, où des membres du corps professoral aident les pompières et pompiers à vérifier la présence de SPFA dans leur équipement, constitue un bon exemple de la mise à profit du savoir-faire universitaire afin d’offrir un soutien rapide et concret aux personnes en première ligne. 

Influencer les systèmes de demain 

Informé par les films, les enquêtes et les coalitions communautaires, le grand public exige de plus en plus des options sans SPFA. Plusieurs campagnes ont visé à faire connaître la question au-delà des tribunaux et à inciter la population à réclamer une réforme des politiques et le changement des produits. Or, les entreprises doivent encore composer avec la complexité des chaînes d’approvisionnement, le manque de clarté des normes d’étiquetage et l’incertitude quant à ce que « sans SPFA » signifie réellement et aux quantités jugées « sécuritaires », s’il en est. 

Quiconque prévoit mener des études en science de l’environnement, en réglementation et en droit doit savoir que les possibilités d’améliorer les systèmes réglementaires et scientifiques sont nombreuses. Comme l’explique Robert Bilott, « ces systèmes ont été créés par l’être humain, ce qui signifie qu’il a le pouvoir de rectifier les choses. » Les progrès les plus prometteurs seront réalisés au croisement entre la science, les politiques et la mobilisation publique, et ils viendront renforcer l’incidence des données probantes sur les décisions, la communication des risques ainsi que la conception et l’application des mesures de protection. 

La musique des années 1950 a encore son charme, mais l’idée reçue selon laquelle commodité égale progrès n’a plus lieu d’être. Si les universités prennent les devants, en décloisonnant les disciplines, en plaçant l’éthique au cœur des efforts et en se mobilisant aux côtés de la population, elles pourront s’appuyer sur ces connaissances pour passer à l’action et empêcher la prochaine « matière miracle » de donner lieu à une crise environnementale. 

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