Tendre la main aux universitaires fuyant les États-Unis

Lettre ouverte aux autorités du secteur de l’enseignement supérieur au Canada.

29 septembre 2025
La chercheuse en santé Yukiko Asada. Photo courtoisie de : Yukiko Asada

Aux autorités du secteur de l’enseignement supérieur au Canada, 

Je vous écris cette lettre pour vous prier d’accueillir au pays les universitaires des États-Unis dont le travail est menacé. 

Je suis une Canadienne naturalisée tout juste revenue du front, où j’ai assisté au démantèlement irrationnel et inhumain de la fonction publique et du savoir orchestré par l’administration Trump. J’ai travaillé à l’Université de Dalhousie pendant près de 20 ans avant d’être recrutée, en octobre 2022, par le National Institutes of Health Clinical Center (le Centre clinique des Instituts nationaux de la santé, ou NIH) des États-Unis, le plus grand hôpital de recherche au monde, en tant que chercheuse du programme de recherche intramuros. Là, je devais y approfondir mes recherches portant sur l’éthique, l’équité et la justice en santé. Or, depuis janvier dernier, il est devenu terriblement difficile d’accomplir mon travail, autant sur le plan logistique qu’intellectuel, puisqu’il s’oppose diamétralement à l’idéologie défendue par l’administration américaine.  

Entre autres pratiques déshonorables, notons la violation de la liberté universitaire et la création d’une liste de mots interdits (p. ex. genre, diversité, équité et inclusion) et de mots à éviter. On a délibérément instauré une incertitude extrême et constante. En mars, j’ai perdu un demi-million de dollars en financement du jour au lendemain sans le moindre avertissement. En avril, la personne à la tête de mon département a été démise de ses fonctions sans raison. Le 30 juin, j’ai démissionné de mon poste et je suis retournée au Canada. 

Heureusement pour moi, j’ai pu trouver rapidement un nouvel emploi et me joindrai à l’Université McMaster en avril 2026. Beaucoup de mes collègues aux États-Unis, surtout en début de carrière, n’ont malheureusement pas cette chance. Les chercheuses et chercheurs canadiens qui travaillent aux États-Unis sont nombreux à envisager de revenir au pays et pourraient même y être contraints d’ici peu. Semblablement, plusieurs homologues originaires de l’étranger devront bientôt choisir entre abandonner leur carrière universitaire ou quitter le pays. Bon nombre de mes collègues originaires du pays ont du mal à accomplir leur travail sur l’équité en santé ou sur tout sujet que l’administration actuelle juge inapproprié (comme le changement climatique ou la recherche sur les vaccins) en raison de la peur de représailles, de la pression exercée par leurs institutions ou, tout simplement, du manque de financement. À cela s’ajoute l’incertitude entourant le statut d’immigration des chercheuses et chercheurs étrangers qui ont fait carrière aux États-Unis. 

Ce qui se passe actuellement constitue une attaque contre la science, le savoir et le bien commun. Le Canada ne peut peut-être pas sauver les établissements universitaires au sud de la frontière, mais il ne doit pas laisser les États-Unis détruire ce à quoi ses citoyennes et citoyens tiennent à cœur, à savoir la science, le savoir et le bien commun, des éléments essentiels à l’épanouissement de l’être humain et à la prospérité économique au Canada et ailleurs dans le monde. Il s’agit d’un moment historique décisif pour le Canada, qui doit faire preuve d’ambition et envisager un nouvel ordre social, de nouveaux systèmes et une nouvelle façon de faire. Et il a besoin de personnes créatives pour y parvenir. Le Canada m’a accueillie et m’a permis de m’épanouir. Maintenant c’est à mon tour, en tant que Canadienne, de tendre la main à d’autres et de les accueillir au pays. 

Cette lettre lance un appel ambitieux, mais aussi réaliste. Je suis consciente que le pays se trouve dans une situation économique difficile qui ne se réglera pas de sitôt, et je suis également consciente des défis auxquels les universités canadiennes sont actuellement confrontées. Néanmoins, je vous prie de mesurer la situation dans son ensemble et de fixer les priorités à long terme qui s’imposent en cette période difficile. Je prie toutes les autorités du secteur de l’enseignement supérieur de trouver ensemble une solution pour accueillir au pays les universitaires qui fuient les États-Unis. 

Si vous le souhaitez, je serais ravie de discuter davantage de mon expérience et de mes réflexions.  

Sincères salutations, 

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