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Le Défi pauvreté à l’Université d’Ottawa donne « une leçon d’humilité »

Des dirigeants municipaux et des fournisseurs de services appelés à vivre une journée dans la peau d’une personne défavorisée pour stimuler l’empathie et tenter de trouver des solutions.

par BECKY RYNOR | 28 JUIN 18

À 17 ans, Rachelle pouvait déjà affirmer qu’elle avait eu la vie difficile. Comme sa mère était toxicomane, elle a changé souvent de foyer, vivant tantôt chez des parents, tantôt en famille d’accueil. Certains parents adoptifs étaient gentils, se souvient-elle. « Certains nous permettaient de nous asseoir à la table familiale. D’autres cadenassaient le frigo. » Enfin, certains usaient de violence physique et psychologique.

En vertu de la loi, à 18 ans, Rachelle a dû quitter son dernier foyer d’accueil pour devenir autonome – même si elle n’avait pas d’emploi ni d’économies. Par contre, elle avait des rêves et des objectifs : obtenir un diplôme collégial en coiffure, ouvrir son propre salon et prendre soin de deux membres de sa fratrie, eux-mêmes en foyer d’accueil.

Dans cette situation, par où commencer?

C’est ce dont il a été question au Défi pauvreté (Poverty Challenge), un événement organisé en mai par l’Université d’Ottawa en partenariat avec son Centre de recherche sur les services éducatifs et communautaires (CRSEC). Le cas réel de Rachelle faisait partie de ceux qui étaient présentés aux dirigeants municipaux, aux décideurs et aux fournisseurs de services invités à vivre une journée dans la peau d’une personne défavorisée ou sans abri. De faux organismes, services de soutien et bureaux gouvernementaux avaient été aménagés un peu partout sur le campus, et les participants devaient par exemple trouver un refuge ou un logement à long terme, ou encore demander une carte d’assurance-maladie, de l’aide pour personnes handicapées ou un prêt étudiant. Certains ont été envoyés à une banque alimentaire pour ensuite découvrir qu’ils avaient besoin d’une adresse s’ils voulaient se procurer de la nourriture.

Pour Catherine McKenney, conseillère municipale à Ottawa, vivre dans la peau de Rachelle pendant une journée a été « une leçon d’humilité ». Elle devait rencontrer un employé de la Société de l’aide à l’enfance, sauf que le responsable du dossier de Rachelle était absent. Rempli de bonnes intentions, son remplaçant a déclaré que Rachelle était admissible à une aide financière de la Société et du Régime d’aide financière aux étudiantes et étudiants de l’Ontario (RAFEO). L’employé du RAFEO ne partageait toutefois pas ce point de vue. Mme McKenney explique avoir passé la journée à se rendre d’un organisme à un autre, à attendre en file et à se perdre dans les méandres bureaucratiques.

« Le système ne permet pas d’obtenir tous les services à partir d’un même endroit, souligne-t-elle. Il faut frapper à une porte pour l’aide financière, à une autre pour le logement, et ainsi de suite pour l’aide pour personnes handicapées et l’aide sociale. Sur place, il faut fournir une carte d’identité délivrée par un autre organisme. Le délai de réception est d’un mois, mais les cours commencent dans trois semaines. Rien ne tourne rond. »

Le CRSEC estime à 235 000 le nombre de sans-abris au Canada. Il collabore avec des organismes des secteurs de l’éducation, de la santé et des services sociaux pour effectuer des travaux de recherche, des évaluations et de la formation dans le but d’améliorer les programmes sociaux, particulièrement pour les victimes d’exclusion sociale. La codirectrice du CRSEC, Ruth Kane, décrit le Défi Pauvreté comme un puissant exercice de confrontation à la réalité.

« Je crois que tous nos candidats à l’enseignement et nos étudiants en médecine devraient relever le Défi pauvreté, dit-elle. Les infirmières et les médecins parce qu’ils travaillent avec toutes sortes de gens et peuvent ressentir de la frustration; les enseignants parce qu’ils comptent, parmi leurs élèves, des enfants qui vivent dans la pauvreté. Si l’on a un tant soit peu de sensibilité, on ne rejette pas la responsabilité sur les parents. On se demande “Comment, en tant qu’enseignant, puis-je mieux soutenir cet enfant ou ces parents et ne pas les juger?” »

Mme Kane explique que le Défi pauvreté vise à déboulonner les mythes et les faussetés sur la pauvreté et l’itinérance.

Un autre conseiller municipal d’Ottawa, Jeff Leiper, s’est glissé dans la peau de Scyndi, qui a fui un foyer violent pour vivre sous un pont au centre-ville d’Ottawa avec sa sœur aînée. À 14 ans, elle n’avait accès à aucun service, à l’exception d’un centre de jour pour jeunes.

« Les coûts humains qui découlent de la mauvaise coordination dans le système sont inimaginables, affirme-t-il. C’est une leçon capitale pour moi. »

Le défi d’une journée a mis en évidence que « la pauvreté est une occupation à temps plein, souligne l’organisatrice Kaite Burkholder Harris. Nous voulions vraiment démontrer que se débrouiller dans le système et accéder aux ressources de base nécessaires pour survivre peut prendre la journée, voire la semaine entière. En fait, ces tâches peuvent occuper à temps plein, car il faut se déplacer d’un service à l’autre. »

« L’empathie est au cœur de l’exercice, poursuit Mme Burkholder Harris. Je crois que l’expérience s’est avérée marquante, même pour les fournisseurs de services. C’est très différent de se retrouver de l’autre côté du guichet et de se sentir impuissant, otage d’une bureaucratie absurde et incapable de subvenir à ses besoins. »

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