Une initiative pour raviver le débat public à l’UBC 

Quand le débat rassemble : les universités en rempart contre la polarisation.

25 mars 2026
Le théâtre de Kelowna, d’une capacité de 850 places, a fait salle comble pour le débat de l’UBC Okanagan. Photo : UBCO.

Plus tôt cette année, l’Université de la Colombie-Britannique (UBC) a ouvert ses portes au public pour un débat pilote tenu au centre-ville de Vancouver. Présenté devant une salle comble au théâtre du carré Robson, cet événement en présentiel a attiré un public varié – des figures politiques, des gens salariés, aux études ou diplômés, ainsi que des personnes détenant la citoyenneté canadienne ou nouvellement arrivées – pour assister à un débat en binôme sur un sujet parfois controversé : le Programme des travailleurs étrangers temporaires du Canada.  

Le débat opposait des spécialistes aux positions divergentes quant à une éventuelle refonte du système d’immigration canadien dans le but d’éviter la création d’une « classe de service » permanente de travailleuses et travailleurs étrangers.  

Catherine Dauvergne, ancienne doyenne de la Faculté de droit Peter A. Allard de l’UBC et spécialiste du droit des personnes réfugiées, de l’immigration et de la citoyenneté, aux côtés de Don Wright, ancien sous-ministre et chef de la fonction publique de la Colombie-Britannique, a soutenu que le Canada est en train de créer une telle « classe de service ». 

« La plus grande faille du Programme des travailleurs étrangers temporaires, explique-t-elle, tient au fait qu’en réalité, on n’embauche pas de la main-d’œuvre, mais des êtres humains. Et les êtres humains vieillissent, tombent amoureux, tombent malades et changent leurs plans. C’est là le véritable problème : lorsqu’on conçoit un programme pour des travailleuses et des travailleurs, mais qu’on gère des vies plutôt que du personnel, les politiques sont vouées à l’échec. » 

De l’autre côté, Stan Vander Waal, agriculteur de deuxième génération, et Robert Russo, avocat en droit du travail et en droits de la personne et enseignant à la Faculté de droit de l’Université de la Colombie-Britannique, ont fait valoir que la main-d’œuvre temporaire est indispensable à l’économie. 

 « Nous devrions évaluer les personnes en fonction de leurs compétences et examiner les besoins sur le marché intérieur pour accroître notre productivité, a affirmé M. Vander Waal. Les employeurs disposent déjà des outils nécessaires pour vérifier l’apport concret de ces travailleuses et travailleurs qui participent ainsi à la société canadienne au lieu de rapatrier leurs revenus dans leur pays. Ce serait le scénario idéal pour une stratégie d’intégration réussie. » 

Marten Youssef, organisateur des débats de l’UBC Okanagan.

Les échanges animés ont couvert un large spectre de sujets, notamment les politiques canadiennes en matière d’immigration, les droits des personnes migrantes et le rôle des étudiantes et étudiants internationaux ainsi que des jeunes travailleuses et travailleurs étrangers dans des secteurs clés comme l’agriculture et les emplois de premier échelon chez Tim Horton’s. L’équipe à origine de l’événement a précisé que la tenue du débat au carré Robson s’inscrivait dans un objectif plus vaste : montrer que les universités sont des espaces où les gens peuvent exprimer leur désaccord sans se manquer de respect, à l’ère où les discussions polarisées ont laissé place aux chambres d’écho et aux attaques sur Internet.  

« Qui d’autre que les universités montreront l’exemple en matière de débats publics ? a souligné le recteur de l’Université de la Colombie-Britannique, Benoit-Antoine Bacon, qui animait le débat. C’est leur raison d’être : trouver, sur la base des faits, de l’histoire et d’une réflexion rigoureuse, la meilleure voie à suivre pour la société. » 

L’événement reprenait le modèle d’une série de débats mise sur pied il y a plus de quatre ans par Marten Youssef, vice-recteur adjoint aux relations universitaires du campus de l’établissement dans la vallée de l’Okanagan.  

Ancien journaliste originaire d’Égypte, M. Youssef s’est dit interpellé par la montée de la polarisation au sein de la société canadienne et par le recul de la confiance du public envers les universités.  

« La polarisation est devenue tellement répandue que les entreprises, la sphère politique et les algorithmes en tirent avantage, si bien que l’idée même d’y mettre un terme ne semble plus profiter à personne. »  

En outre, M. Youssef a dénoncé la tendance, dans certains établissements, à annuler des conférencières et conférenciers controversés, ainsi que la façon dont les médias réduisent souvent le débat public à une compétition où l’on gagne ou l’on perd, au détriment d’un véritable effort de compréhension des points de vue divergents.  

« Nous nous sommes dit que le modèle ne tenait plus la route, a-t-il expliqué. Et nous avons conclu que les universités offraient le cadre idéal pour faire coexister des idées contrastées. » 

Les débats précédents ont notamment porté sur la question d’une possible crise de la masculinité, les relations canado-américaines et, plus récemment, l’influence de l’intelligence artificielle sur l’expérience humaine. 

Des désaccords tranchés et des points de convergence inattendus ont ponctué les échanges. Dans son énoncé de clôture, Johnathan Kay, rédacteur en chef du magazine conservateur en ligne Quillette, a concédé que le débat l’avait amené à revoir son opinion des universités canadiennes.  

« Vous êtes en train de faire tomber toutes sortes de stéréotypes, a-t-il admis. Je dénigre souvent le milieu universitaire canadien sur les réseaux sociaux, et je vais devoir me raviser. Je comprends mieux les enjeux. »  

La neutralité au cœur de la nouvelle orientation de l’Université de la Colombie-Britannique  

Melanie Stewart, vice-rectrice adjointe aux relations universitaires à l’Université de la Colombie-Britannique, a indiqué que la série de débats s’inscrivait dans l’objectif plus large de l’établissement visant à réaffirmer la neutralité de l’université.  

Elle a rappelé que, par le passé, « on avait exprimé de nombreuses prises de position très politisées, ce qui ne pouvait que soulever la question : est-ce là le rôle d’une université? De prendre position, au plus haut niveau de l’établissement, sur des enjeux politiques controversés? » 

M. Bacon, en revanche, a tenté de recentrer le rôle des universités. Cette orientation s’est précisée dès le début de son mandat, alors que des campements propalestiniens ont été érigés sur plusieurs campus universitaires en Amérique du Nord, notamment à l’Université de la Colombie-Britannique. Dans une lettre adressée à la communauté de l’Université en avril 2024, il avait affirmé ce qui suit :  

« Toute position adoptée par une université, même lorsqu’elle est appuyée par une majorité, porte par définition atteinte au droit de celles et ceux défendant des opinions divergentes de s’exprimer et de participer au débat. » Et dans une communication distincte, il a insisté sur le fait qu’« il est absolument essentiel que l’université demeure un lieu de débat raisonné permettant la coexistence pacifique d’opinions opposées. Notre mission universitaire et sociale en dépend. » 

Faut-il raviver le débat public dans les universités? 
 
Si l’Université de la Colombie-Britannique joue un rôle de chef de file dans la promotion du débat public, la portée de cet enjeu dépasse largement l’Ouest canadien. 

Le débat de l’UBC Okanagan sur le thème « La masculinité en crise ». Photo : UBCO.

En 2024, un groupe de travail sur le discours public dirigé par le professeur Randy Boyagoda à l’Université de Toronto a publié une liste de recommandations visant à répondre aux « défis croissants que pose le maintien d’un dialogue constructif et respectueux dans la communauté universitaire ». 

Dans son rapport, il recommande que l’établissement adopte et diffuse à grande échelle une définition claire et évolutive du débat public, laquelle serait renforcée par des occasions régulières en classe de s’exercer au désaccord dans le cadre de formations destinées aux membres de la population étudiante, du corps professoral et du personnel sur la gestion des discussions controversées. On offrirait également un soutien accru aux membres de la communauté qui s’engagent dans la promotion du débat public.  

« De nos jours, les gens ont de plus en plus de mal à réfléchir à voix haute ensemble, que ce soit dans leur vie personnelle, à leur travail ou sur la place publique », a noté M. Boyagoda.  

« Et les universités ont une responsabilité particulière à cet égard : celle de préparer les jeunes à s’engager dans leur profession, dans leurs collectivités et dans la vie publique commune en étant disposés et capables de penser collectivement à voix haute. »  

Selon M. Bacon, la série de débats à l’Université de la Colombie-Britannique devrait démontrer aux 75 000 étudiantes et étudiants de l’établissement que les débats respectueux sont possibles, en plus de les inciter à remettre en question leurs idées préconçues.  

« J’aimerais dire aux jeunes : si vous tenez fermement à une idée, demandez-vous s’il s’agit bel et bien de la vôtre ou si quelqu’un d’autre vous l’a inculquée. Vous vient-elle de votre éducation, des algorithmes ou des médias sociaux que vous consultez? Avez-vous considéré d’autres points de vue? Pourriez-vous défendre l’opinion contraire? »   
 
« Si vous n’en êtes pas capable, vous ne pouvez pas prétendre à une véritable réflexion. » 

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