Universités en Ontario : le pari du pragmatisme
Après une décennie de coupes et de gel des droits de scolarité, les universités de la province misent sur des alliances et de nouveaux revenus pour se projeter.
En juin à Sudbury, dans le nord de l’Ontario, on célébrait l’Université Laurentienne en grand.
Dans les locaux au style industriel chic de Technica Mining, près de 200 personnalités du milieu universitaire, des affaires et de la politique de la ville ont levé leur verre sous une nuée de ballons blancs et or. À l’initiative de l’événement, deux diplômés de l’Université Laurentienne : Mario Grossi, fondateur et PDG de Technica Mining, et Michael Di Brina, cofondateur et président de la société de planification financière Gold Leaf. Pour le maître de cérémonie, David Di Brina – associé directeur chez Gold Leaf et fils de Michael –, cette réception étincelante représentait une « marque de confiance en l’avenir de l’Université, son leadership et son apport inestimable à la collectivité ».
L’ambiance festive contrastait avec le désespoir qui régnait en février 2021, lorsque l’Université Laurentienne est devenue la première université publique du pays à se placer sous la Loi sur les arrangements avec les créanciers des compagnies. L’établissement avait alors supprimé des dizaines de programmes, licencié près du quart de son personnel enseignant et administratif, et dissout sa fédération avec les Universités de Huntington, de Thorneloe et de Sudbury. La débâcle avait provoqué une chute marquée des inscriptions et forcé un examen rigoureux des causes de l’effondrement — projets d’expansion immobilière mal avisés, gouvernance défaillante, gel imposé des droits de scolarité, selon l’auditrice générale de l’Ontario — ainsi que des faiblesses potentielles dans d’autres universités.
Après quatre longues années de restructuration, d’interventions gouvernementales et de changements de direction, l’établissement bilingue de taille moyenne commence enfin à se relever. En juin 2025, les confirmations d’admissions d’élèves du secondaire venant de l’Ontario ont bondi de plus de 23 % par rapport à l’année précédente, sans toutefois retrouver les sommets de la fin des années 2010. Et bien que l’Université ait officiellement quitté la protection contre la faillite à la fin de 2022, elle finalisait encore cet été la vente de biens immobiliers à la province pour s’acquitter de ses dettes. L’établissement, qui revendique le titre d’« université minière du Canada » dans une ville née de l’extraction, souhaite participer aux projets du gouvernement ontarien pour le développement du Cercle de feu, une zone à forte teneur en minéraux critiques située à 800 kilomètres au nord-ouest de Sudbury.
« Nous regardons l’avenir avec enthousiasme, confie Lynn Wells, rectrice de l’Université Laurentienne depuis avril 2024. On m’aborde parfois dans la rue pour me dire : “Vous êtes la rectrice de la Laurentienne, n’est-ce pas? Il paraît que ça va vraiment mieux pour vous, ces temps-ci.” Et ça me fait vraiment chaud au cœur. »
Après l’épisode Laurentienne, la province a modifié la loi pour empêcher d’autres universités publiques de l’imiter; mais leurs difficultés financières n’ont pas disparu pour autant. Depuis dix ans, les universités de l’Ontario traversent une période difficile marquée par le sous-financement, les déficits et les coupes dans le personnel administratif, le corps professoral et les programmes. Pour tenir le coup, les établissements ont noué des partenariats avec le secteur industriel, lancé des campagnes de financement ambitieuses et multiplié les efforts de lobbyisme pour convaincre le gouvernement provincial de leur importance.

Dix années d’austérité
Les difficultés financières des universités ontariennes ne datent pas d’hier. En 2017, le gouvernement libéral provincial a gelé les subventions et limité les inscriptions admissibles. Deux ans plus tard, le premier ministre conservateur Doug Ford a réduit de 10 % les droits de scolarité pour les étudiantes et étudiants canadiens, tout en prolongeant le gel du financement.
En 2023, un comité de spécialistes mandaté par la province a conclu que l’Ontario n’accordait à ses universités que 57 % du financement moyen par inscription au Canada. Le rapport recommandait une hausse immédiate de 5 % des droits de scolarité et de 10 % du financement de base, suivie d’augmentations annuelles d’au moins 2 % pendant trois à cinq ans afin de combler les compressions et l’inflation. Aucune de ces recommandations n’a été suivie.
Puis, en janvier 2024, en pleine crise du logement et des services sociaux, le gouvernement fédéral a sabré de 35 % le nombre de permis d’études accordés aux étudiantes et étudiants internationaux, avant de le réduire encore de 10 % l’année suivante. L’Ontario aurait été la province la plus durement touchée : le Conseil des universités de l’Ontario (CUO) estime à 900 millions de dollars les pertes de revenus de ses universités pour les années 2024-2025 et 2025-2026.
Sur les 24 universités de la province, 17 ont été ou sont encore assujetties à des examens de l’efficacité commandés par le gouvernement et confiés à des tiers. Plusieurs doivent composer avec des déficits qui forcent des coupes dans les programmes, le professorat et le personnel administratif. L’Université Carleton à Ottawa prévoit un déficit de 32 millions de dollars en 2025-2026; l’Université Queen’s à Kingston, 26,4 millions; et l’Université de Waterloo, 44 millions. « Gratter les fonds de tiroir ne suffit plus », constate Nigmendra Narain, ancien président de l’Union des associations des professeurs des universités de l’Ontario (OCUFA) et chargé de cours en sciences politiques à l’Université Western (London). « Il faut carrément vendre les meubles. »

Tirer profit de l’élan d’un Canada fort
Malgré les épreuves, les universités se sont adaptées et se relèvent aujourd’hui prêtes à se battre. Alors que les tensions commerciales avec les États-Unis se multiplient, les responsables politiques cherchent à réduire la dépendance de l’Ontario et du Canada à leur voisin du Sud. Les universités leur offrent une solution : leurs activités de recherche, d’enseignement et de formation peuvent soutenir les priorités gouvernementales dans des secteurs tels que les minéraux critiques, la fabrication de pointe, l’énergie nucléaire et les sciences de la vie.
« À mon avis, les pressions exercées par les États-Unis ont rallié le monde des affaires à l’enseignement supérieur et incité le gouvernement à réinvestir dans des activités universitaires cruciales, ce qui est essentiel au renouvellement des talents », explique Steve Orsini, président-directeur général du CUO. Il a même cosigné une lettre avec des chefs d’entreprise pour exhorter la province à augmenter le financement. De leur côté, les maires des grandes villes ont demandé la mise en œuvre des recommandations du comité de spécialistes.
Au début de 2024, l’Ontario a annoncé une enveloppe de 1,28 milliard de dollars sur trois ans pour soutenir l’enseignement postsecondaire. Et au printemps 2025, le ministre des Collèges, Universités, de l’Excellence en recherche et de la Sécurité, Nolan Quinn, a promis un investissement annuel de 750 millions de dollars sur cinq ans afin de créer 20 500 places dans les programmes de sciences, de technologies, d’ingénierie et de mathématiques. Pour M. Quinn, son gouvernement « s’emploie à protéger l’Ontario en bâtissant une économie plus résiliente ». Un montant supplémentaire de 55,8 millions de dollars a également été prévu pour créer 2 600 places dans les programmes de formation à l’enseignement. Le financement de base, lui, demeure inchangé.
À Oshawa, l’Université technologique de l’Ontario – fondée en 2003 et fréquentée par quelque 11 000 étudiantes et étudiants – entend profiter des ambitions économiques provinciales. Située près de deux des trois centrales nucléaires de l’Ontario, l’université capitalise sur son expertise en génie nucléaire en exportant ses programmes et contenus pédagogiques vers d’autres provinces comme l’Alberta et la Saskatchewan. Elle a également conclu des ententes de propriété intellectuelle en Asie du Sud-Est et en Europe de l’Est. « Les affaires vont bon train, affirme Steven Murphy, recteur de l’établissement. C’est absolument phénoménal. »

L’Université technologique de l’Ontario, qui prévoit un excédent de 3 millions de dollars cette année, était l’une des quatre universités ontariennes scrutées par l’auditrice générale en 2022 pour leur rendement financier inférieur à la moyenne. Elle a depuis appliqué près de la moitié des recommandations émises à l’époque et repéré de nouvelles occasions de revenus et de formation en partenariat avec le gouvernement, notamment des programmes d’études supérieures ainsi qu’un accélérateur de carrière visant à perfectionner les compétences des ingénieures et ingénieurs, entre autres professionnelles et professionnels de l’industrie nucléaire.
Les universités ne peuvent pas « régler tous leurs problèmes à elles seules », convient Alison Symington, présidente de l’organisme de représentation Life Sciences Ontario. Elles ont besoin de subventions publiques pour l’enseignement et la recherche fondamentale. Mais elles peuvent aussi collaborer étroitement avec l’industrie pour générer des revenus, offrir des expériences enrichissantes aux cycles supérieurs et diffuser et concrétiser les projets de recherche. C’est ce que fait le Consortium d’accélération de l’Université de Toronto, où le milieu universitaire, l’industrie et le gouvernement unissent leurs forces pour concevoir rapidement et à moindre coût des matériaux écologiques de pointe.
« Je doute que les universités de la province aient réellement saisi tout le potentiel de ces partenariats, ni les moyens d’en assurer un bénéfice mutuel », insiste Mme Symington.

Des temps difficiles pour les sciences humaines
Dans un contexte où les STIM ont la faveur du gouvernement, qu’en est-il des autres disciplines?
Confrontée à un déficit d’exploitation de 26,4 millions de dollars, l’Université Queen’s a gelé les embauches et amorcé des fusions départementales dans sa Faculté des arts et des sciences – qui a beaucoup souffert de la baisse d’étudiantes et étudiants internationaux –, tout en grossissant les classes et supprimant les cours à faible effectif. Daryn Lehoux, professeur de philosophie et directeur du Département d’études classiques et d’archéologie, souligne que les petits groupes se retrouvent généralement en sciences humaines; de plus, il doute que leur abolition génère de réelles économies. En 2024, la Faculté a tenté d’imposer la suppression des cours comptant systématiquement moins de dix inscriptions. Le département a réussi à retarder l’application de la mesure, qui aurait condamné la plupart des cours avancés de grec et de latin — un coup potentiellement fatal pour la discipline. Mais il reste peu de temps pour redresser la situation avant que le couperet ne tombe, à la fin de 2026.
« Nous ne baissons pas les bras », affirme M. Lehoux. Mais il y a d’autres obstacles, comme la difficulté de promouvoir les études classiques auprès d’étudiantes et étudiants qui n’y connaissent rien. C’est un problème majeur, dit-il. Nous encaissons coup sur coup, et le moral du corps professoral comme du personnel est au plus bas.
M. Narain, de l’OCUFA, fait valoir que les sciences humaines et les matières fondamentales restent indispensables pour nourrir les programmes professionnels privilégiés par le gouvernement. S’il estime que le financement provincial supplémentaire pour la formation à l’enseignement est positif, M. Narrain rappelle que le corps professoral est issu des cours de biologie, de mathématiques, d’histoire, d’anglais et de français.
Il existe encore un réel intérêt pour les études en arts et en sciences humaines. Les demandes d’admission à l’Université de l’EADO de Toronto, spécialisée en art et en design, ont bondi de près de 25 % depuis 2024, passant de 2 115 à 2 637. Hausse similaire à l’Université Huron, un établissement affilié à l’Université Western de London et axé sur les arts libéraux de premier cycle, qui accueille environ 1 700 étudiantes et étudiants dans des classes d’une trentaine de personnes. Son recteur, Barry Craig, attribue en partie cette hausse à une soif de contacts humains après les années de cours virtuels imposées par la pandémie de COVID-19. « Étudier dans un environnement plus intime, où les professeurs connaissent leurs élèves par leur nom et où de vrais liens se créent, c’est l’un des grands attraits de ce modèle », souligne-t-il.
Depuis plus d’une décennie, les gouvernements de l’Ontario s’immiscent dans les affaires universitaires. En 2014, les Libéraux ont conclu des ententes de mandats stratégiques censés pousser les établissements à miser sur leurs forces et à éliminer les dédoublements grâce à un financement lié au rendement. Les conservateurs ont proposé d’aller plus loin en associant une part encore plus grande du financement à des indicateurs ciblés : acquisition de compétences, insertion professionnelle et retombées économiques. Le plan a été mis en veilleuse pendant la pandémie, et la part du financement indexée sur le rendement a finalement été réduite.
Le gouvernement provincial est aussi critiqué pour son ingérence dans l’autonomie universitaire. En mai 2024, il a adopté le projet de loi 166, qui lui donne un droit de regard sur les politiques en santé mentale, antiracisme et lutte contre la haine. En mai 2025, il a déposé le projet de loi 33, qui oblige les établissements à fonder l’admission sur le « mérite » et lui permet de contrôler les frais afférents.
L’attachée de presse du ministre Quinn, Bianca Giacoboni, a affirmé par courriel qu’aucun règlement concernant ce projet de loi ne serait adopté avant la fin des consultations sectorielles, et que l’initiative vise d’abord à améliorer la transparence et la confiance envers le secteur de l’enseignement supérieur.
Le français toujours vulnérable
Les établissements d’enseignement supérieur francophones de l’Ontario, dont les classes et les programmes sont habituellement réduits, sont particulièrement exposés — surtout depuis la faillite de l’Université Laurentienne et la fin de sa fédération avec Sudbury et Hearst.
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L’Université de Hearst, unilingue francophone, est devenue autonome en 2022. Le comité de spécialistes recommandait déjà ce genre de partenariats comme planche de salut pour les petits établissements francophones.
Après s’être fait couper les vivres par le gouvernement conservateur, l’Université de l’Ontario français (UOF) à Toronto a finalement accueilli sa première cohorte de premier cycle à l’automne 2021. Elle bénéficie aujourd’hui d’un financement provincial et fédéral de 126 millions de dollars sur huit ans, jusqu’en 2027.
La population étudiante, qui comptait 380 personnes en 2024-2025, devrait grimper à 570 en 2025-2026. Dans un contexte de pénurie d’enseignantes et enseignants de langue française, son baccalauréat en éducation est l’option la plus populaire, avec 240 nouvelles inscriptions cet automne.
La réduction des permis d’études pour les étudiants internationaux — qui représentent 20 % des effectifs — a toutefois créé un casse-tête financier, explique le recteur Normand Labrie : « Dans deux ans, l’établissement sera financé au même titre que les autres universités ; il faudra alors trouver le moyen de maintenir la croissance avec des ressources proportionnelles aux effectifs actuels. »

Quel espoir pour l’avenir?
Les dernières données de Statistique Canada indiquent qu’en 2023-2024, le financement des universités en Ontario a connu sa première hausse réelle depuis plusieurs années. Une fois l’inflation prise en compte, l’augmentation s’élève à 1,2 %; « un changement notable après une décennie de reculs », indiquait l’organisme dans un communiqué.
« La province a peut-être mis un peu plus d’argent sur la table, mais on est encore loin du compte », estime toutefois Glen Jones, professeur en enseignement supérieur et ancien doyen de l’Institut d’études pédagogiques de l’Ontario (Université de Toronto). « Les directions de nombreuses universités doivent composer avec un climat d’inquiétude et des décisions politiques difficiles. Il n’y a pas de solution miracle : il faut trouver de nouvelles sources de revenus, ce qui est loin d’être aisé. »
L’année 2025-2026 verra le renouvellement des ententes stratégiques quinquennales pour les universités ontariennes, alors que le gouvernement provincial réexamine son modèle de financement de l’enseignement supérieur. Bianca Giacoboni, du cabinet du ministre Quinn, est catégorique : « le gel des droits de scolarité demeure en vigueur », même si un reportage du Toronto Star a laissé entendre qu’il pourrait être levé. Du côté des rectorats d’universités, on croit davantage à ce scénario qu’à une véritable hausse du financement de base à long terme.
L’avenir ne passera probablement pas par le gouvernement : il faudra inventer de nouveaux modèles.
La collaboration interétablissements pourrait bien représenter l’une des issues possibles, avance Mme Wells de l’Université Laurentienne. En plus de ses partenariats avec la collectivité et l’industrie, l’Université collabore avec les collèges locaux et d’autres universités du Nord de l’Ontario à l’élaboration de parcours d’apprentissage et de projets de recherche. « J’ai longtemps travaillé dans l’Ouest canadien, dit-elle. Là-bas, la collaboration entre établissements d’enseignement supérieur, c’est la norme. Pour tout dire, en revenant en Ontario après plus de vingt ans là-bas, j’ai été surprise de voir que ce n’était pas une pratique courante. »
Les collectes de fonds constituent une autre source importante de revenus. En 2021, l’Université de Toronto a lancé sa campagne Defy Gravity, visant à amasser quatre milliards de dollars pour avancer des dossiers prioritaires comme la durabilité, la santé, la découverte scientifique et l’entrepreneuriat. C’est une source d’inspiration pour le recteur Craig de l’Université Huron, qui souhaite continuer d’offrir des cours en petits groupes et une expérience étudiante unique. « La philanthropie doit faire partie de l’équation », affirme-t-il. L’établissement a d’ailleurs reçu l’hiver dernier un don de dix millions de dollars de Fairfax Financial – dirigée par Prem Watsa, chancelier de l’Université Huron depuis 2017 – ainsi qu’un autre de cinq millions de la Fondation Schulich.
C’est du jamais vu pour l’Université. Mais, fait remarquer M. Craig, les temps ne sont plus les mêmes. « Je pense que toutes les universités devront chercher plus de ressources, conclut-il. On peut se lamenter sur notre sort, ou on peut se retrousser les manches et agir. »
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