IA générative et surcharge en recherche
L’IA générative peut-elle être autre chose que le nouveau moteur de surmenage en recherche ?
Depuis l’arrivée massive de l’intelligence artificielle (IA), les manchettes se multiplient : « L’IA propulsera la productivité du Canada vers de nouveaux sommets », « l’IA permettra de redéfinir le travail du futur », etc. Le monde de la recherche n’en fait pas exception, alors que la majorité des personnes chercheuses intègre désormais les IA génératives (IAG) dans plusieurs tâches quotidiennes : gestion de projets,recherche documentaire, planification, rédaction, traduction, codage, schématisation, vulgarisation, et plus. Les IAG accélèrent les tâches, ce qui, idéalement, libère du temps pour la créativité et augmente la capacité de production intellectuelle.
En contrepartie, les IAG soulèvent plusieurs préoccupations dans le monde académique. On s’interroge sur la véracité des contenus générés et sur les droits associés aux données. On craint que leur utilisation non encadrée fragilise l’intégrité académique ou même certaines compétences cognitives. On s’inquiète des écarts d’accès entre individus ou institutions, sans oublier de l’empreinte écologique des systèmes.Ces préoccupations sont désormais bien documentées et diverses balises commencent à être proposées pour y répondre. Par exemple, les Trois conseils et plusieurs universités, dont l’Université de Montréal et l’Université Laval, ont publié des lignes directrices d’utilisation des IAG en recherche. Des conférences, ateliers et formations émergent aussi tranquillement.
Or, un enjeu plus large demeure occulté actuellement : celui qui concerne le contexte socioscientifique dans lequel arrivent ces technologies. Depuis 2012, la Déclaration de San Francisco sur l’évaluation de la recherche (DORA) ainsi que la Coalition pour le changement de l’évaluation de la recherche (CoARA) travaillent à réorienter l’écosystème académique en repensant les critères d’évaluation de l’excellence en recherche pour encourager une recherche plus ouverte, plus responsable et plus diversifiée. C’est ici que se crée une tension. Les outils d’IAG reposent sur des bases de données existantes, elles-mêmes marquées par des biais méthodologiques, disciplinaires, linguistiques et sociodémographiques. En ce sens, dépendant des tâches pour lesquelles nous les utilisons, les IAG risquent de reproduire un modèle de production scientifique centré sur les normes dominantes, souvent WEIRD (Western, Educated, Industrialized, Rich and Democratic), soit ce que les réformes actuelles tentent notamment de dépasser.
À cela s’ajoute une dynamique bien connue. Dans un écosystème où la productivité est encore synonyme de quantité, l’introduction d’outils qui accélèrent les tâches peut rapidement devenir un moteur d’intensification plutôt qu’un levier d’assainissement. Certaines personnes chercheuses en font déjà l’expérience. Elles gagnent du temps, mais ressentent en contrepartie une pression à produire davantage, plus vite, sous peine de rester derrière celles qui exploitent mieux la technologie.
Alors, les IAG sont-elles compatibles avec les principes de DORA et CoARA?
Possiblement, à condition de ne pas l’utiliser pour renforcer ce que ces initiatives cherchent justement à transformer. Concrètement, les IAG peuvent contribuer à une vision plus holistique de l’excellence si elles sont mobilisées pour améliorer la clarté de la communication scientifique pour plus de transparence, faciliter l’accessibilité linguistique et culturelle pour mieux refléter la diversité, soutenir la collaborationpour un environnement de recherche plus sain et riche, ainsi que favoriser l’innovation et l’amélioration des pratiques pour un meilleur transfert de connaissance, notamment entre science et politique. En allégeant diverses tâches, elles devraient aussi permettre de repenser la charge de travail et de gagner en efficacité pour cesser de dépasser la limite de 40 heures, recommandée pour préserver la santé au travail. À l’inverse, si utilisées pour accélérer le rythme de publication, les IAG risquent de reproduire les dynamiques que DORA et CoARA tentent de corriger. Et si leur usage s’ajoute à un système qui valorise encore la quantité plutôt que le sens, rien ne garantit que le temps gagné deviendra du temps libéré.
Pour que les IAG deviennent un levier de transformation positive du travail en recherche, les établissements, les personnes chercheuses, la relève en recherche et les organismes subventionnaires devront définir ensemble les conditions d’un usage cohérent avec une conception renouvelée de l’excellence en recherche. Il est temps d’ouvrir le dialogue, pour l’écosystème de la recherche en général, mais aussi pour chaque personne chercheuse qui mérite de cesser de porter une charge de travail excessive.
Postes vedettes
- Décanat de la Faculté d’éducationUniversité de l'Ontario francais
- Directrice ou directeur de la Division d’urologieUniversité McGill
- Chaires de recherche Impact+ Canada en la guerre de l’information et la gouvernance stratégique du numériqueUniversité du Québec à Trois-Rivières
- Directrice/directeur de la Division de chirurgie orthopédique de l’Université McGill et Directrice/directeur de la Division de chirurgie orthopédique du Centre universitaire de santé McGillUniversité McGill
- Chaires de recherche Impact+ CanadaUniversité du Québec à Rimouski
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