Repenser les attentes du congé sabbatique

Les inégalités de genre, la charge mentale et les responsabilités familiales contribuent à l'expérience du congé sabbatique. Pour tenir sa promesse de ressourcement, celui-ci doit mieux prendre en compte les réalités et les besoins des membres du corps professoral.

23 octobre 2026
Graphic par : iStock.com/photoschmidt

Enfin! Quelle chance, quel privilège, quel droit … ! Toutes ces années de dur labeur pour monter un bon dossier professoral en vue de la permanence, et maintenant fini le stress, c’est l’heure du juste, celle du congé d’éducation continue, congé de recherche, de ressourcement ou plus communément, de cette fameuse année sabbatique. Fini les responsabilités de programme, les comités, les assemblées professorales et toute autre rencontre envahissante qui peuplait votre agenda. 

Vous allez pouvoir vous ressourcer, vous repositionner, explorer de nouvelles avenues de recherche, vous former, terminer un projet, en démarrer un nouveau, réseauter, peut-être même vous exiler.  

Vous en rêviez, c’est maintenant. 

Enfin maintenant … pas tout à fait parce qu’il faut quand même préparer ce congé, le faire accepter par ses pairs et les comités institutionnels dédiés, accepter une diminution de salaire et recevoir un budget particulier à dépenser pour atteindre ses objectifs. 

Au-delà de la formalité propre à chaque institution, de grandes étapes servent ce parcours, souvent initiatique lorsqu’il s’agit de la première fois.  

J’emprunte deux détours pour situer ma pensée féministe sur le congé d’éducation continue, ses intentions, sa mise en œuvre et ses retombées.  

Nul n’est sans avoir que la tâche professorale est composée en trois dimensions, l’enseignement (dont l’encadrement d’étudiantes et étudiants aux cycles supérieurs), la recherche (de l’idéation à la rédaction de la demande de subvention – s’il y a lieu, de la mise en œuvre du projet à la diffusion de ses résultats) et le service à la collectivité ou la vie universitaire (dans l’institution et à l’extérieur de l’institution). Cependant, que sait-on de la façon dont les professeures  et professeurs cheminent dans ces trois dimensions de leur tâche?  

Non sans surprise, il est impossible d’avancer au même rythme dans toutes les dimensions de la tâche professorale et le genre n’y est pas étranger. Les professeures sont davantage impliquées dans l’enseignement et dans la vie universitaire, notamment lorsqu’il faut être en lien direct avec les étudiantes et étudiants (Barnard et al., 2021) : bonjour responsabilités de programme! Si elles se défendent en recherche, elles se sentent malgré tout moins performantes au sens quantitatif du terme en publiant globalement moins et moins vite que leur collègue professeur (Angervall et al., 2018). Ceux-ci, s’ils sont aussi engagés dans la vie universitaire, le sont davantage dans des postes à plus fort rayonnement politique, par exemple à la direction d’un département ou d’un comité à vocation scientifique (Dengate et al., 2021). Cela leur vaut d’avoir accès à du réseautage scientifique fort et à des informations parfois privilégiées. 

Le genre est aussi un facteur important pour les professeures qui vivent plus encore la charge mentale et émotionnelle associée à leur vie professionnelle et familiale. Au travail, cette charge mentale et émotionnelle implique davantage de tensions entre leurs aspirations et leur production tangible. Confidentes, conciliatrices, soutien moral ou amie critique, les professeures sont très engagées dans les relations qu’elles vivent au travail, que ce soit avec leurs collègues, leurs étudiants et étudiantes et les personnes professionnelles qui travaillent avec ou autour d’elles (Gaudet et al., 2022). En famille, si cette charge mentale et émotionnelle peut être vue comme intime, elle joue surtout sur le développement de carrière des professeures en réduisant drastiquement leur mobilité géographique (Shorey et al., 2023). D’aucuns diront que les partenaires sont davantage impliqués dans le soin aux enfants et que cette charge tend à diminuer. Si ça n’est pas complètement faux, les différences subsistent. 

Élargissons le discours aux parents d’enfants plus ou moins jeunes, vivant en famille traditionnelle, monoparentale ou recomposée, et ajoutons les proches aidants soutenant les membres vieillissants de leur famille …  

Il est essentiel de comprendre que les professeures et les professeurs ayant cumulé autant de responsabilités (familiales et professionnelles) n’arrivent pas dans les mêmes conditions physiques et psychologiques à l’étape du congé d’éducation continue. D’ailleurs, des professeures associent leur congé d’éducation continue à un congé maladie caché (Gaudet et al., 2022). 

Pourtant, dès lors que nos pairs pensent au congé d’éducation continue, les encouragements à explorer (loin), à s’exiler (loin), à se former (loin), à penser (loin) sonnent comme des injonctions.  

Partir à l’étranger est souvent impossible sans mettre à risque l’équilibre familial (parfois précaire). Développer de nouvelles collaborations est parfois difficile au regard de la fatigue émotionnelle et cognitive marquée des unes qui n’aspirent souvent qu’à éviter les interactions sociales. Penser à de nouveaux projets peut s’avérer pénible pour celles qui n’ont pas terminé ce qu’elles avaient prévu dans leurs premières années de carrière en raison de leur engagement dans des tâches à moindre valeur ajoutée sur leur CV, mais essentielles pour les institutions.  

Aux collègues qui attendent impatiemment leur congé d’éducation continue et qui se demandent comment y penser, tout le monde vous dira de ne pas vous fixer trop d’objectifs. Si la tentation reste forte de penser grand, de voir grand, de comparer grand, une nouvelle lecture du congé d’éducation continue doit s’opérer pour prendre en compte les réalités (pas si nouvelles) des membres du corps professoral et leur permettre de pleinement profiter de ce moment privilégié de développement professionnel. 

Planche anatomique d’un congé d’éducation continue

Alors oui, le congé d’éducation continue est un privilège immense et avoir accès à cette année de développement professionnel est une chance, mais soyons clairs, nous n’y arrivons pas tous et toutes dans le même état, ni avec les mêmes besoins de ressourcement. 

Le congé d’éducation continue, droit ou privilège, doit être pensé par tous et toutes pour que le rêve ne vire pas au cauchemar de la performance.

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