L’EDI nuit-elle vraiment à l’excellence en recherche?
Le repérage de l’excellence exige une approche suffisamment rigoureuse et inclusive pour détecter le talent partout où il se trouve.
Dans son récent rapport, le Comité permanent de la science et de la recherche de la Chambre des communes recommande aux organismes subventionnaires fédéraux de retirer toute mention de l’équité, de la diversité et de l’inclusion (EDI) du processus d’octroi de financement en recherche. Le Comité décrit les politiques d’EDI comme « discriminatoires » et juge qu’elles « nuisent à la qualité de la recherche canadienne ». Ses recommandations propulsent l’écart idéologique en matière d’EDI dans le débat public à l’échelle réglementaire fédérale, et font écho au rapport publié dernièrement par l’Institut Macdonald-Laurier dans lequel on oppose l’EDI à l’excellence en recherche.
Or, la recommandation du Comité repose sur une croyance fondamentalement erronée, selon laquelle l’excellence en recherche est distincte des facteurs sociaux qui définissent l’accès à la carrière universitaire, l’attribution de la reconnaissance et les sujets de recherche valorisés. Et curieusement, le rapport du Comité présente lui-même une quantité de témoignages abordant la difficulté à définir précisément l’excellence en recherche, les lacunes des mesures conventionnelles (voire leur tendance à être biaisées), ainsi que l’apport de la diversité pour la qualité et l’innovation en recherche.
Dans le discours contre l’EDI, on présente souvent l’équité comme nuisant à l’excellence. Cette équivalence est hautement trompeuse. Les initiatives d’équité n’exigent pas des universités ou des organismes subventionnaires d’abandonner la recherche de l’excellence. Elles remettent plutôt en question des idées reçues limitantes quant à la façon de la reconnaître et de la mesurer. Le fond de l’affaire, ce n’est pas de faire choisir le Canada entre l’excellence et l’équité en recherche. C’est de vérifier si la conception de l’excellence au pays est assez rigoureuse et inclusive pour que le talent soit repéré partout où il peut éclore.
Derrière les critiques de l’EDI se cache une présomption : les universités opéreraient selon un fonctionnement méritocratique neutre, et le principe du mérite lui-même serait objectif et ferait consensus. Or, les admissions et les embauches ne se sont jamais basées sur des indicateurs objectifs. La moyenne pondérée cumulative, les résultats aux tests standardisés, le nombre d’articles publiés, l’indice de citation… toutes ces données comportent des biais sous-jacents, comme le soutient Alex Usher dans sa critique du rapport de l’Institut Macdonald-Laurier. L’institution universitaire n’est pas neutre; la définition de l’excellence et sa mise en application non plus. Qui plus est, tout le monde n’a pas la même chance de démontrer son mérite. La réussite scolaire est affectée par la pauvreté, le racisme, l’accès à une école de qualité, l’accès au logement, la solidité du réseau familial et social, et une panoplie d’autres déterminants sociaux de la santé. On pourrait considérer que l’étudiante ou l’étudiant qui réussit malgré des obstacles importants montre autant, sinon plus, de potentiel scolaire que ses pairs qui ont pu bénéficier de beaucoup de privilèges.
Le Conseil des académies canadiennes observe que les indicateurs conventionnels de l’excellence viennent souvent recréer involontairement les iniquités, si l’on ne se penche pas sur les obstacles systémiques. D’un autre côté, les sceptiques des mesures d’EDI avancent souvent qu’elles causent un nivellement par le bas parce qu’on privilégie l’identité aux dépens des réalisations – ce qui sous-entend que les candidatures issues des groupes privés d’équité sont de valeur moindre. Ce n’est tout bonnement pas le cas. On a vu dans les faits relevés par la Commission de vérité et réconciliation (CVR) , les obstacles de longue date à la participation autochtone en milieu postsecondaire, et la CVR a invité les établissements à déconstruire les idées reçues du colonialisme qui font partie inhérente des politiques et des pratiques. Les initiatives d’EDI ne baissent pas les attentes; elles cherchent plutôt à éviter que des chercheuses et chercheurs de talent soient mis à l’écart à cause de ce genre d’obstacles systémiques. L’idée n’est pas de substituer l’EDI à l’excellence : c’est au contraire de s’assurer qu’on repère l’excellence de manière équitable en prenant en compte le contexte social à plus large échelle.
Les recommandations du Comité fédéral mettent au jour une contradiction d’autant plus profonde et centrale dans le discours dénonçant actuellement l’EDI. Dans le rapport, on appuie le retrait des considérations d’EDI des décisions relatives au financement en reconnaissant du même chef qu’il est prouvé que les indicateurs conventionnels utilisés pour mesurer le mérite et l’excellence ne sont ni neutres, ni toujours fiables. Selon les témoignages reçus par le Comité, l’excellence en recherche est, en raison de sa nature même, multidimensionnelle, difficile à définir et mal cernée par des indicateurs simplistes comme le nombre d’articles publiés ou de citations attribuées. Le Comité propose d’ailleurs aussi de continuer à mettre en œuvre les principes de la Déclaration de San Francisco sur l’évaluation de la recherche, dans laquelle on invite précisément à se méfier d’une utilisation trop poussée des indicateurs de bibliométrie, vu leurs limites. Et pourtant, la recommandation du Comité pour le retrait des mesures d’EDI s’appuie justement sur l’idée reçue selon laquelle l’excellence peut être normalisée en fonction d’un ensemble d’indicateurs universels, puis examinée facilement et objectivement sans se pencher sur les obstacles systémiques et les iniquités.
Cette logique contradictoire est d’autant plus flagrante dans le rapport de l’Institut Macdonald-Laurier, qui déclare que les initiatives pour améliorer la représentativité au sein de programmes comme les chaires de recherche du Canada ont dégradé la qualité de la recherche. Par un raisonnement plutôt ténu, on affirme dans le rapport que les politiques d’EDI ont donné lieu à un compromis de l’excellence au nom de l’équité, puis on continue en faisant du pouce sur cet illogisme pour avancer une estimation de millions de dollars en perte de rendement universitaire. Le rapport fait comme si l’indice h pouvait être utilisé comme mesure parfaite de la qualité d’un projet de recherche, alors qu’en fait, il est entendu depuis longtemps que les indicateurs de bibliométrie sont des succédanés comportant d’importantes limitations. L’indice h est affecté par différents facteurs comme la durée de la carrière, les pratiques de publication propres à la discipline, les habitudes de collaboration et les pratiques privilégiées concernant les citations. L’utilisation d’une seule mesure pour établir le classement d’universitaires de tout un horizon de disciplines et de cheminements de carrière laisse grandement à désirer sur le plan méthodologique et pose le risque de confondre l’indicateur mesuré avec le mérite lui-même.
Mais le pire est que le rapport de l’Institut Macdonald-Laurier répète l’idée reçue contestée par les chercheuses et chercheurs en EDI depuis des décennies : celle qui prétend que l’excellence peut être mesurée de manière objective sans prendre en compte les contextes sociaux et institutionnels qui la font émerger. Les universités n’évaluent pas les membres de leur corps professoral qu’en se basant sur leur nombre de citations attribuées – et c’est tant mieux. L’incidence des travaux, l’efficacité de l’enseignement, l’engagement communautaire, la mobilisation des connaissances, le mentorat, les contributions à la vie universitaire… voilà d’autant de facteurs importants. Ironiquement, les sceptiques de l’EDI commettent souvent la même erreur reprochée à ses adeptes, en réduisant la complexité des réalisations humaines à une seule caractéristique. On accuse les universités de privilégier l’identité aux dépens de l’excellence, mais du même souffle, on réduit l’excellence au nombre d’articles publiés et de citations attribuées. Ni l’une ni l’autre de ces approches ne représente avec justesse l’éventail de ce qui est valorisé dans les universités. L’excellence a toujours eu et a encore de multiples facettes.
La recommandation du Comité d’éliminer les questions d’EDI du processus de financement au fédéral reflète une incompréhension plus générale des facteurs qui font émerger l’excellence dans le milieu universitaire et de la recherche. Parce qu’on ne peut faire abstraction du contexte social où elle apparaît. Elle est teintée par l’accès à l’éducation, les occasions de participer, la culture des établissements et les critères utilisés pour évaluer les réalisations. Fermer les yeux face à cette réalité ne rend pas le financement de la recherche plus objectif. Ça ne fait que voiler le contexte structurel qui continue de jouer sur qui réussit et quelles contributions sont valorisées.
Les universités peuvent atteindre l’excellence grâce à l’équité, à la diversité et à l’inclusion en repérant, en recrutant et en retenant les talents peu importe les contextes où ils émergent. Elles doivent pour ce faire reconnaître que les iniquités historiques et contemporaines ont une incidence sur les possibilités offertes à une personne, ses diplômes et son cheminement de carrière. Elles doivent aussi avoir la volonté d’examiner d’un œil critique les mesures et des idées reçues qui ont typiquement été considérées comme neutres. Les universités reflètent inévitablement les valeurs de la société et l’histoire des institutions qui les entourent – c’est précisément ce qui justifie de remettre en question la supposition d’une méritocratie neutre. Ce qui menace réellement l’excellence universitaire, ce ne sont pas les mesures d’EDI. C’est ce mythe de la méritocratie qui perdure : une croyance rassurante mais fausse selon laquelle les universités ont toujours jugé le talent de façon impartiale. Les mesures d’EDI déboulonnent ce mythe. Elles véhiculent le message que l’excellence est trop importante pour être étouffée par des schèmes historiques d’exclusion. Au lieu d’un nivellement par le bas, elles invitent les universités à élargir leur conception des contextes d’émergence de l’excellence et de la réalisation de son potentiel.
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