Les leçons du Rapport mondial sur le bonheur

Le bonheur est un cadeau que les personnes âgées doivent léguer aux plus jeunes générations.

14 octobre 2026
Photo courtesy: iStock.com/skynesher

Au fil des 50 dernières années, des chercheuses et chercheurs ont appris à mesurer ce qui autrefois semblait impossible à calculer : comment ça va. Leur méthode est d’une simplicité stupéfiante : demander aux gens de noter leur vie sur une échelle de zéro à dix. Les réponses sont extrêmement instructives, puisqu’on peut les comparer entre pays, entre villes ou entre générations, les expliquer en fonction des circonstances, des croyances et des valeurs, et les utiliser pour évaluer les incidences probables de divers comportements, habitudes et politiques. 

Le constat qui ressort le plus de ces réponses? Notre qualité de vie dépend beaucoup moins de nos revenus et de nos ressources matérielles que de la qualité de notre tissu social, nos relations, nos liens de confiance et l’entraide à la maison, au travail et dans notre communauté. Découle de cette conclusion une découverte surprenante et encourageante, à savoir que notre opinion des autres est beaucoup trop pessimiste. 

À preuve, une expérience toute simple, maintes fois répétée dans plusieurs villes du monde. Une équipe de recherche « perd » délibérément des portefeuilles et calcule le nombre de retours, non sans avoir d’abord demandé aux sujets de l’expérience d’évaluer ce nombre. L’écart est frappant : le nombre réel de retours est presque deux fois plus élevé que le nombre anticipé. Partout dans le monde, on sous-estime la gentillesse des gens qu’on ne connaît pas. 

Ce jugement erroné n’est pas sans conséquence. Selon d’importants sondages internationaux, le simple fait de croire qu’un portefeuille perdu sera retourné soit par une inconnue, un voisin ou une policière  est associé à un meilleur niveau de satisfaction à l’égard de la vie que l’absence de vulnérabilités découlant d’une perte d’emploi, d’un crime violent ou d’une maladie grave. Plus marquant encore : c’est un facteur bien plus important que d’avoir un bon revenu. Sentir qu’on vit parmi des personnes dignes de confiance et bienveillantes est l’une des meilleures choses qui peuvent nous arriver dans notre vie. 

Alors pourquoi ce pessimisme, s’il est si loin de la vérité et si néfaste? Une bonne partie de la réponse réside dans notre biais de négativité, qui est profondément ancré et qui fait en sorte que les éléments négatifs nous marquent plus que les positifs. Les médias adoptent le même principe (« si ça saigne, tout baigne »). Ainsi, même une couverture supposément neutre penche vers l’alarmisme. En somme, les mauvaises nouvelles ont plus d’écho que les bonnes, que ce soit dans les manchettes ou dans nos souvenirs. 

L’effet de positivité 

C’est ici que notre récit devient optimiste, surtout pour celles et ceux qui ont dépassé le mitan de leur vie. En effet, le biais de négativité s’estompe au fil du temps. Dans bon nombre de pays, les gens sont plus heureux après l’âge mûr. C’est là un mystère, puisque généralement, la santé décline et le cercle social diminue pendant cette période de la vie. L’explication la plus plausible derrière ce phénomène est ce que les psychologues appellent l’effet de positivité : plus on avance en âge, plus on s’attarde à ce qui va bien et on laisse aller ce qui nous ennuie. Tranquillement, le temps corrige le biais qui nous amène à nous méfier des autres. 

On a pu constater dans une dizaine de pays cette hausse de la confiance généralisée ,que ce soit envers ses amies et amis, son voisinage ou des personnes inconnues. Puisque la confiance est fortement corrélée au bonheur, c’est une bonne nouvelle. Mais surgit aussi une inquiétude : les personnes âgées ne sont-elles pas alors plus faciles à flouer? Selon les plus récentes observations expérimentales, non. Elles sont même moins susceptibles d’être victimes d’escroquerie. Ce n’est pas parce qu’elles font plus confiance qu’elles sont naïves; plutôt, leur perception de l’honnêteté des gens est plus juste, se rapprochant des résultats de l’expérience des portefeuilles. 

« Partout dans le monde, on sous-estime la gentillesse des gens qu’on ne connaît pas. »

Le déclin du bonheur chez les jeunes de la plupart des pays anglophones, d’abord constaté dans le chapitre 2 du Rapport mondial sur le bonheur 2024, fait malheureusement contrepoids à ce portrait optimiste. Si le bonheur des personnes de moins de 25 ans a grandement augmenté dans la plupart des pays au cours des 15 dernières années, il a chuté de façon dramatique dans tous les pays de langue anglaise, et particulièrement au Canada. En fait, parmi les 136 pays évalués, seuls le Malawi, le Liban et l’Afghanistan ont un déclin plus marqué. (Voir la figure 21 de l’annexe statistique du chapitre 2 du Rapport mondial sur le bonheur 2026.) Les causes restent à clarifier, mais l’inquiétude quant à l’emploi et au logement joue certainement un rôle, tout comme un paysage médiatique et numérique, dominé par les États-Unis, qui nourrit l’anxiété plutôt que les possibilités (Rapport mondial sur le bonheur 2026). Si les personnes âgées ont appris à ignorer la négativité instinctive engendrée par le diktat journalistique mentionné plus haut, les plus jeunes y sont constamment soumis par les algorithmes. Participer au façonnement d’un paysage de l’information plus positif et porteur pourrait être la contribution la plus utile des universitaires d’ici au bonheur de la jeunesse canadienne d’aujourd’hui et de demain. 

Distribuer la félicité 

Les sources de bien-être les plus profondes et fiables sont d’origine sociale. Les gens sont plus heureux lorsqu’ils agissent avec générosité, et ils le sont d’autant plus s’ils vivent dans un endroit où la générosité est la norme. La bienveillance est enrichissante à deux égards : elle améliore le bien-être de la personne qui aide et de celle qui est aidée, et surtout, elle élève les personnes qui, autrement, seraient moins heureuses. En d’autres termes, la gentillesse fait plus que rehausser la moyenne; elle favorise le bonheur des personnes qui en ont le plus besoin, réduisant les inégalités au sein des nations et entre elles. 

Il faut donc voir l’épanouissement qui survient au troisième âge sous un autre angle. Le but ne devrait pas être de seulement profiter du bonheur, mais aussi de le produire. Il faut distribuer la félicité, faire partie des personnes, des endroits et des établissements qui créent du bien-être pour autrui. La production du bonheur n’est pas l’apanage de la jeunesse ou des travailleuses et travailleurs. Tout indique que les personnes âgées y sont étonnamment bien préparées : elles tendent davantage à penser du bien des autres, sont plus perceptives à cet égard, et ont le temps, le recul et le bagage de connaissances nécessaires pour agir. 

Voilà pourquoi il faut continuer à tisser des liens. C’est l’aspect proactif de nos habitudes qui alimente le bien-être : aller vers les autres au lieu de s’isoler, accorder sa confiance au lieu d’anticiper une déception, et continuer de transmettre son savoir. Pour les universitaires, ce dernier point revêt une forme particulière. Le travail d’une vie ne perd pas sa valeur au moment de la retraite. Les idées, le mentorat et le discernement chèrement acquis sont parmi les cadeaux les plus précieux que l’on peut offrir, en plus d’agir comme contrepoids à un paysage de l’information qui apprend à nos jeunes à craindre l’autre. Le tissu social, qui, selon la science, constitue le véritable fondement de la vie bonne, se base sur une trame de connexion, de confiance, de générosité et de don de soi. 

Les études nous encouragent en ce sens. Elles nous disent qu’ici comme ailleurs, les gens sont plus dignes de confiance que ce que nos peurs ne nous laissent entendre, que nous arrivons à le constater au fil du temps et que le chemin vers notre bien-être passe impérativement par celui des autres. Les Canadiennes et les Canadiens, surtout les plus jeunes, méritent d’en savoir plus sur leurs compatriotes, sur leur histoire, leur culture, leurs valeurs et leurs aspirations communes, et méritent qu’on leur donne la chance de créer et de cultiver le bonheur. Les universitaires d’ici, peu importe leur âge et le stade de leur carrière, devraient les aider : les aider à voir chez les personnes inconnues de potentielles amitiés et les aider, aussi, à voir leurs problèmes et ceux de leur pays comme des occasions de travailler avec les autres pour bâtir un avenir plus heureux et durable pour tout le monde. 

Cet article est inspiré de son chapitre qui paraîtra en allemand dans le livre Positive Psychologie, (J. Mangelsdorf, éditrice; publié chez Beltz en 2027) : « Bonheur sociétal : Bâtir des sociétés plus heureuses grâce aux liens sociaux positifs ». La version anglaise du chapitre, ainsi que les références vers les travaux de recherche mentionnée plus haut, se trouve ici. 

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