Merveille Moungang Djifo, la voix d’une nouvelle génération de médecins noirs

Lauréate du prix du leadership décerné par Médecins noirs du Canada en 2025, Merveille Moungang Djifo transforme l'engagement communautaire en résultats concrets. Un parcours dédié à l’équité en santé et l’accès des personnes noires aux professions médicales.

27 octobre 2026
Graphique par : Edward Thomas Swan

Merveille Moungang Djifo quitte son Cameroun natal, il y a 6 ans, pour suivre un baccalauréat en biochimie à l’Université Concordia. Elle passe alors d’un milieu où elle appartenait à la majorité à une réalité minoritaire où les personnes noires subissent des inégalités qu’elle ne soupçonnait pas, notamment dans le système de santé.  

Lorsque la pandémie de COVID-19 éclate quelques mois après son arrivée, elle n’hésite pas à se mettre en première ligne et devient préposée aux bénéficiaires à l’hôpital Notre-Dame pendant 17 mois. « Ce fut une expérience déterminante qui a changé ma perception de la souffrance, de la maladie, de la mort et de l’humanité. J’ai tenu la main de personnes qui allaient mourir et emballé des corps sans vie… Ce sont inéluctablement des expériences qui nous forgent », confie Mme Moungang Djifo. 

Dans les salles de soins, elle remarque toutefois une fracture saisissante : la forte présence de personnes salariées noires dans les services d’entretien ou d’assistance, face à leur quasi-absence parmi les corps médicaux. « Ça a complètement changé ma perception de moi-même et du rôle que je devais jouer dans la société », explique-t-elle. 

Déterminée à comprendre où se prennent les décisions et pourquoi les communautés noires font face à des barrières d’accès aux soins et aux professions de santé, elle accélère son parcours. « Travailler sur le plancher comme préposée aux bénéficiaires, c’était pour comprendre le réseau, comprendre où se prennent les décisions et ce qui fait que les minorités et les communautés noires ont moins accès. Je me suis dit : je vais aller chercher ce savoir-là dans mes études. »  Merveille Moungang Djifo complète son baccalauréat en trois ans au lieu de quatre, puis s’inscrit à la maîtrise en administration des services de santé à l’École de santé publique de l’Université de Montréal (UdeM).  

Elle entre ensuite en médecine alors que sa fille fait son entrée à l’école primaire. Cette femme inspirante ne s’arrête pas là puisqu’elle mène en parallèle un combat pour une meilleure prise en charge médicale et une représentation au sein du corps médical des personnes noires.  

Faire tomber les barrières systémiques à l’université  

Son constat sur le terrain reflète des enjeux structurels majeurs qu’elle s’emploie à analyser et à démanteler. Parmi eux, l’accès aux facultés de médecine qui demeure fortement conditionné par des facteurs socio-économiques et culturels. « Des sondages montrent que plus de 80 % des personnes étudiant en médecine ont des revenus familiaux élevés. Ça prend des ressources pour pouvoir croire que c’est possible, pour se voir médecin », souligne celle qui est aujourd’hui externe en médecine à l’UdeM. 

Outre les facteurs économiques, Mme Moungang Djifo pointe des biais dans les processus de sélection, comme les tests de situation (de type CASPer) ou les entrevues. Pour contrer ces freins, elle prend la présidence de l’aile jeunesse de l’Association médicale des personnes noires du Québec (AMPNQ) en 2021.  

Avec son équipe, elle parcourt les écoles secondaires et les cégeps, notamment dans les quartiers de Saint-Michel et de Montréal-Nord, pour démystifier les carrières en santé, proposer du mentorat et de la préparation aux admissions. « Je leur dis qu’il suffit de croire en soi, ne serait-ce qu’un tout petit peu, et qu’ils ont leur place », confie-t-elle.  

Membre du comité du Bureau de la responsabilité sociale de la Faculté de médecine de l’UdeM, elle participe activement à l’élaboration d’un plan d’action facultaire qui comprend la création du programme d’accès aux études médicales pour les étudiantes et étudiants des communautés noires en 2021. Dès la rentrée universitaire suivante, l’institution enregistre l’admission record de 19 personnes étudiantes noires en médecine, contre 4 ou 5 par cohorte auparavant. 

Elle s’emploie également à démystifier les mesures d’équité. « Beaucoup de personnes, surtout dans les communautés, pensent que passer par les programmes d’accès équité c’est avoir une place au rabais. Ce n’est pas le cas ! martèle Mme Moungang Djifo. Les personnes admises sont tout aussi compétentes. Les études montrent qu’une fois rendues en école de médecine, elles n’ont pas plus de difficultés à réussir. » 

Quand le manque de diversité nuit à la santé 

L’impact de la sous-représentation des personnes noires ne se limite pas aux bancs de l’université ; il se répercute directement sur la prise en charge des patients. Merveille Moungang Djifo souligne la persistance de préjugés cliniques, notamment la sous-estimation fréquente de la douleur et des symptômes chez les personnes noires ou racisées conduisant à une prise en charge médicale parfois défaillante.  

Pour elle, accroître le nombre de médecins issus de la diversité crée un cercle vertueux qui améliore la qualité des soins et la confiance envers le système. 

L’externe orchestre également une campagne provinciale de sensibilisation au don de cellules souches avec Héma-Québec face au manque de diversité dans les registres. À ce jour, les probabilités de trouver un donneur compatible pour une personne noire sont de 3,5 %, selon la Société canadienne du sang.  

Grâce à cette initiative, 47 nouveaux donneurs issus de la diversité sont recrutés. « À pathologie égale, il faut des espoirs égaux », résume-t-elle. 

Infatigable, Merveille Moungang Djifo se met aussi au service de la coordination de la table de quartier de Côte-des-Neiges, du Conseil des jeunes du Commonwealth et de l’organisme Open Dreams pour l’accès à l’éducation. 

Un devoir de transmission et une médecine résolument humaine 

Son leadership et son excellence académique lui ont valu de recevoir, en octobre 2025, le Prix du leadership des étudiants seniors en médecine, décerné par Médecins noirs du Canada. « Mon but n’est pas d’avoir de la reconnaissance, même si c’est très apprécié, mais de résoudre un problème, de combler un écart », affirme celle qui accueille ces honneurs avec modestie. 

La future médecin voit cette distinction comme une responsabilité : « Ça me rappelle à quel point je suis privilégiée d’être dans une position qui me permet de contribuer au changement. Nous avons tous une responsabilité sociale dans cette lutte […]. On ne peut pas corriger toutes les failles du système, mais s’engager à changer le statu quo un peu chaque jour peut grandement faire avancer les choses à long terme ! »  

Merveille Moungang Djifo souhaite avant tout ouvrir la voie. « Ça me pousse à voir plus grand et à travailler encore plus pour ma communauté. Je ne veux pas seulement être la première, je veux aller au-delà et m’assurer que d’autres suivent », conclut celle qui trouve le temps d’écrire de la poésie à ses rares heures perdues. 

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