Soixante ans de transformations universitaires

De la Révolution tranquille aux débats contemporains, les universités québécoises ont profondément transformé la société. Alors que la campagne électorale en vue du scrutin du 5 octobre bat son plein, retour sur soixante ans d'histoire, de tensions et de redéfinition de leur mission.

28 septembre 2026
Illustration par : Edward Thomas Swan

Note: L’article a été rédigé avant la période électorale 

Les établissements d’enseignement supérieur du Québec se retrouvent malgré eux au cœur de débats qui dépassent largement les murs des campus. Les restrictions imposées aux étudiantes et étudiants internationaux par le gouvernement du Québec ont ravivé les tensions entre Québec et les universités, particulièrement les établissements anglophones de Montréal. Les questions de financement occupent une place croissante dans les discussions alors que plusieurs universités font face à des déficits importants. Les débats sur la liberté académique ou encore le rôle des universités dans l’intégration des nouvelles arrivantes et nouveaux arrivants alimentent régulièrement les manchettes. 

À première vue, ces controverses semblent relever de dossiers distincts. Pourtant, elles convergent toutes vers une interrogation autour de la mission que la société québécoise assigne désormais à ses universités. 

Cette question n’est pas nouvelle. Depuis la Révolution tranquille, les universités ont occupé une place singulière dans l’imaginaire collectif québécois. Elles ont été tour à tour des instruments de modernisation, des moteurs de démocratisation de l’enseignement supérieur, des lieux de mobilisation politique, des leviers de développement économique et des symboles de l’affirmation nationale francophone. 

Leur expansion a accompagné celle de l’État québécois moderne. La création du réseau de l’Université du Québec à la fin des années 1960 visait notamment à rendre les études supérieures accessibles à une population qui en avait longtemps été exclue. En quelques décennies, l’université est passée d’une institution fréquentée par une minorité à un pilier du développement social, culturel et économique de la province. 

Mais soixante ans après les grandes réformes de la Révolution tranquille, l’université québécoise semble entrée dans une nouvelle phase de son histoire. Les promesses d’accessibilité et de démocratisation ont-elles été tenues ? Le modèle de développement qui a porté l’expansion universitaire depuis les années 1960 montre-t-il aujourd’hui ses limites ? Entre impératifs économiques, enjeux démographiques, tensions identitaires et aspirations démocratiques, les universités se retrouvent au croisement de plusieurs des grandes questions qui agitent la société québécoise. 

Alors que le Québec s’interroge sur son avenir démographique, économique et culturel, les universités apparaissent plus que jamais comme un miroir des transformations de la société québécoise. Pour comprendre les tensions qui les traversent aujourd’hui, il faut remonter bien avant les débats actuels sur les étudiantes et étudiants internationaux ou la liberté académique. Il faut revenir aux origines du grand projet universitaire québécois et se demander ce qu’il en reste. 

Le grand projet universitaire québécois 

Dans le récit collectif québécois, l’histoire moderne des universités commence souvent avec la Révolution tranquille. La création du ministère de l’Éducation en 1964 et les recommandations de la Commission royale d’enquête sur l’enseignement au Québec, mieux connue sous le nom de Rapport Parent (publié entre 1963 et 1966), constituent des symboles marquants de cette période de transformation rapide de la société québécoise. Le rapport préconisait notamment la création d’un ministère de l’Éducation, une vaste réforme du système scolaire ainsi qu’un élargissement de l’accès aux études supérieures, dans un contexte où l’éducation relevait jusque-là largement des autorités religieuses. Pourtant, plusieurs chercheuses et chercheurs invitent aujourd’hui à nuancer cette lecture. « Le principal mythe consiste précisément à croire que toute la modernisation universitaire découle de la Révolution tranquille », affirme le sociologue Louis Maheu, professeur émérite de l’Université de Montréal (UdeM). Selon lui, lorsque les réformes des années 1960 entrent en vigueur, une grande partie des transformations qui caractérisent l’université moderne est déjà en cours. 

L’historien des sciences à l’Université du Québec à Montréal (UQAM) Yves Gingras partage cette analyse, tout en l’inscrivant dans une perspective historique encore plus longue. « Le Québec moderne, contrairement à ce qu’on entend souvent, ne débute pas avec la Révolution tranquille », soutient-il. À ses yeux, les racines de l’université moderne remontent au moins aux années 1920. Il évoque notamment le travail de figures comme Marie-Victorin, Jacques Rousseau et Pierre Dansereau, qui contribuent à l’essor de la recherche scientifique québécoise bien avant les grandes réformes de l’État. Il rappelle aussi l’importance des bourses David, créées pour permettre à de jeunes Québécois de poursuivre leur formation en Europe avant de revenir enrichir la vie intellectuelle, scientifique et culturelle de la province. M. Gingras aime d’ailleurs citer une phrase de Jacques Rousseau qui résume, selon lui, cette période de gestation : « En 1930, nous semions; en 1960, nous récoltions. » 

Pour M. Maheu, la transformation passe davantage par les changements sociaux qui traversent la société québécoise après la Seconde Guerre mondiale. Entre le milieu des années 1950 et celui des années 1960, les campus accueillent un nombre croissant de personnes issues des classes moyennes et de parcours différents de ceux des collèges classiques. Les facultés de génie, d’administration, de pédagogie ou de sciences sociales prennent de l’importance, tandis que la recherche commence à s’imposer comme une composante essentielle de la mission universitaire. « D’une certaine façon, la montée des classes moyennes est la mère de la Révolution tranquille », résume-t-il. 

Cela ne signifie pas pour autant que les réformes des années 1960 ont été secondaires. Bien au contraire. 

Pour le politologue Daniel Béland, titulaire de la Chaire de recherche McGill sur le fédéralisme et les politiques publiques, les universités ont joué un rôle « absolument central » dans la construction du Québec moderne. « L’un des grands objectifs de la Révolution tranquille consistait à combler le retard des francophones en matière d’accès aux études supérieures », rappelle-t-il. À l’époque, les francophones demeurent sous-représentés dans les universités et occupent généralement une position moins favorable que les anglophones sur le plan socioéconomique. 

La création du ministère de l’Éducation en 1964 marque une étape décisive dans cette volonté de rattrapage. Quelques années plus tard, la fondation du réseau de l’Université du Québec vise à étendre l’offre universitaire à l’ensemble du territoire et à rendre les études supérieures accessibles à une population beaucoup plus large. « Le développement du réseau universitaire francophone faisait pleinement partie d’un projet de modernisation de la société québécoise et, dans une certaine mesure, d’un projet nationaliste », affirme M. Béland. 

La portée de ces transformations dépasse rapidement les seuls campus. L’université devient un instrument de mobilité sociale, de développement régional et de formation d’une nouvelle élite professionnelle francophone. Elle participe à la modernisation de l’administration publique, du système de santé, du monde des affaires et de la recherche scientifique.

Le Frère Marie-Victorin à son bureau de l’Université de Montréal. (Photo courtoisie : Bibliothèque et archives nationale du quebec)

Pascale Dufour, professeure titulaire au département de science politique de l’UdeM souligne d’ailleurs que cette démocratisation de l’enseignement supérieur a profondément transformé le rapport entre les Québécoises et Québécois et leurs universités. 

Avant la création du réseau de l’Université du Québec, rappelle-t-elle, les établissements universitaires demeuraient largement fréquentés par une minorité privilégiée. L’élargissement de l’accès aux études supérieures a changé la donne. « Toute question touchant à l’université devenait aussi une question liée à l’accessibilité aux études, au sentiment national et, plus largement, à la question nationale québécoise », explique-t-elle. L’université cesse alors progressivement d’être une institution réservée à une élite pour devenir un enjeu collectif. 

« Depuis les années 1960, le Québec a connu une augmentation spectaculaire de la fréquentation universitaire et du niveau de scolarisation de sa population, observe M. Béland. Le développement du réseau universitaire a constitué l’un des grands succès de la Révolution tranquille. » 

Une mission en transformation 

La démocratisation ne met toutefois pas fin aux transformations du système universitaire. À mesure que les campus accueillent un nombre croissant d’étudiantes et d’étudiants, les attentes de la société québécoise à leur égard évoluent elles aussi. 

Selon M. Maheu, les universités ne sont plus seulement appelées à transmettre des savoirs. Elles deviennent également des lieux de production de connaissances et de formation d’une main-d’œuvre hautement qualifiée dont l’économie moderne a de plus en plus besoin. Cette évolution accompagne les transformations profondes de la société québécoise, marquées par l’essor des classes moyennes, la croissance du secteur public et la professionnalisation de nombreux métiers. 

À partir des années 1980, cette tendance s’accentue. Les gouvernements accordent une importance croissante au rôle des universités dans le développement économique, technologique et scientifique du Québec. 

Pour Yves Gingras, ce changement est visible jusque dans le vocabulaire utilisé par les décideuses et décideurs publics. « Entre les années 1960 et le début des années 1980, on parle principalement de politiques scientifiques, explique-t-il. À partir des années 1980, avec le virage technologique, on commence à parler davantage de politiques technologiques. Puis, dans les années 1990, le terme innovation s’impose progressivement. » 

À ses yeux, cette évolution témoigne d’une nouvelle manière de justifier les investissements publics dans la recherche universitaire. Les retombées économiques occupent une place grandissante dans les discours gouvernementaux, parfois au risque de réduire la recherche à son utilité immédiate. 

Le changement n’est toutefois pas propre au Québec. Comme ailleurs dans le monde occidental, les universités sont de plus en plus intégrées aux stratégies de développement économique. Les partenariats avec l’industrie se multiplient, la recherche appliquée gagne en visibilité et les établissements sont appelés à contribuer à la compétitivité des territoires où ils sont implantés. 

Cette accumulation de missions contribue à transformer leur place dans la société québécoise. Les universités ne sont plus seulement perçues comme des instruments de démocratisation ou de mobilité sociale. Elles deviennent également des actrices du développement économique, de l’innovation et de l’attractivité des régions. 

Ce déplacement progressif des attentes aide à comprendre plusieurs débats contemporains. Les discussions sur le financement, la performance, le recrutement international ou les retombées de la recherche découlent en partie de cette redéfinition du rôle universitaire. Au fil des décennies, l’université québécoise est devenue bien davantage qu’un lieu d’enseignement : elle est désormais au cœur des choix économiques, sociaux et politiques qui façonnent l’avenir de la province. 

Les universités au cœur des débats québécois 

Longtemps, un large consensus a entouré le développement universitaire québécois. Malgré les alternances politiques, peu de voix remettaient en question la nécessité de financer les universités, d’élargir l’accès aux études supérieures ou de soutenir la recherche. Les débats portaient davantage sur les moyens que sur les objectifs eux-mêmes. 

Depuis quelques années, ce consensus semble toutefois s’effriter. Les universités québécoises se retrouvent aujourd’hui au croisement de plusieurs des grands débats qui traversent la société.  

Pour Daniel Béland, cette évolution n’est pas surprenante. « Les universités sont devenues des institutions absolument centrales dans la société québécoise, souligne-t-il. Elles jouent un rôle majeur dans la formation de la main-d’œuvre, dans la recherche, dans l’innovation et dans le développement économique. » 

À mesure que leur importance grandit, les choix qui les concernent deviennent eux aussi davantage politisés. La question des étudiantes et étudiants internationaux en offre un exemple révélateur. Pendant plusieurs décennies, leur recrutement a été largement présenté comme un levier de développement. Les universités y voyaient une source de revenus, un moyen d’attirer des talents et une façon de renforcer leur rayonnement international. 

Or, dans un contexte marqué par la crise du logement, les débats sur l’immigration et les préoccupations démolinguistiques, cette présence est désormais perçue différemment par une partie de la classe politique. Les mesures récentes visant à limiter le nombre des personnes étudiantes internationales illustrent ce changement de perspective. Les universités se retrouvent ainsi au cœur d’un débat qui dépasse largement les questions d’enseignement supérieur. 

« Les universités sont devenues des symboles, observe Mme Dufour. Elles représentent des visions différentes du Québec, de son ouverture sur le monde et de son avenir collectif ».  

Les enjeux financiers alimentent également ces tensions. Alors que plusieurs universités font face à des déficits importants, les gouvernements sont appelés à arbitrer entre des demandes parfois contradictoires. Les établissements réclament les ressources nécessaires pour maintenir leur compétitivité, attirer des chercheuses et chercheurs de haut niveau et soutenir leurs activités. L’État, lui, doit composer avec des contraintes budgétaires et une pression croissante sur les finances publiques.


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Pour M. Béland, ces débats sont le reflet du succès même du projet universitaire québécois. « Plus les universités deviennent importantes, plus elles attirent l’attention des gouvernements et des acteurs politiques », résume-t-il.  

« On demande beaucoup aux universités, reconnaît Mme Dufour. Elles sont appelées à répondre à des objectifs parfois complémentaires, parfois contradictoires. » 

Loin d’être un phénomène nouveau, le retour des controverses autour des universités apparaît ainsi comme le prolongement d’une histoire plus longue. À mesure que les établissements sont devenus des institutions centrales du Québec moderne, ils se sont retrouvés au croisement de certaines des questions les plus sensibles de la société québécoise. 

Alors que la campagne électorale est désormais bien engagée, ces débats risquent de prendre davantage d’importance. Car derrière les discussions sur les étudiantes et étudiants internationaux, le financement ou la place du français se profile une interrogation plus fondamentale : quelle contribution les universités doivent-elles apporter au projet collectif québécois au cours des prochaines décennies ? 

Quelle place pour les universités dans le prochain rendez-vous électoral? 

De gauche à droite, la co-porte-parole de Québec solidaire Ruba Ghazal, le chef du Parti québécois Paul St-Pierre Plamondon, la cheffe de la Coalition avenir Québec Christine Fréchette, le chef du Parti conservateur du Québec Éric Duhaime et le chef du Parti libéral du Québec Charles Milliard participent à un débat des chefs à Montréal, le mercredi 23 septembre 2026. Le Québec tiendra des élections provinciales le 5 octobre 2026. (Photo : LA PRESSE CANADIENNE/Christopher Katsarov)

Pourtant, peu d’observateurs s’attendent à ce que l’enseignement supérieur devienne un enjeu central de la campagne.


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« Les enjeux dominants risquent d’être ailleurs, estime M. Béland. L’économie, la guerre commerciale avec les États-Unis, le coût de la vie, l’inflation, la santé publique et, potentiellement, la question référendaire occuperont probablement une place beaucoup plus importante dans le débat. » 

Yves Gingras partage ce constat. « Je ne pense pas que l’enseignement supérieur ou la recherche seront au cœur du débat », affirme-t-il. Selon lui, lorsque les partis politiques abordent l’éducation, ils tendent souvent à regrouper sous une même bannière le primaire, le secondaire, le collégial et l’université, sans véritable réflexion spécifique sur les enjeux universitaires. 

Cela ne signifie pas pour autant que les universités seront absentes de la campagne. Comme le souligne M. Béland, « certaines questions liées aux universités pourraient devenir importantes parce qu’elles sont connectées à d’autres débats ». L’immigration en constitue probablement l’exemple le plus évident. 

Les récentes mesures visant à limiter le nombre de personnes étudiantes internationales ont mis en lumière des divergences importantes entre les universités et le gouvernement. Pour plusieurs établissements, ces personnes représentent à la fois une source de revenus essentielle et un bassin de talents indispensable à la recherche. Pour le gouvernement, la question s’inscrit dans une réflexion plus large sur les seuils d’immigration, le logement et la capacité d’accueil du Québec. 

Pour M. Gingras, cette tension découle en partie d’un choix effectué bien avant les mesures récentes. « À mon avis, on a commis une erreur majeure en arrimant les universités à des objectifs de politique migratoire », affirme-t-il. Selon lui, les établissements universitaires ont progressivement accepté une logique qui dépassait leur mission fondamentale. « La mission de l’université est d’enseigner, de faire de la recherche, de servir la collectivité et de recruter les meilleurs professeurs, poursuit le professeur. Ce n’est pas de gérer l’immigration. » 

Les partis politiques proposent aujourd’hui des réponses différentes à ces enjeux. Selon M. Béland, une certaine continuité existe entre la Coalition Avenir Québec et le Parti québécois sur les questions liées à l’immigration, à la langue française et à la dépendance des universités envers les personnes étudiantes internationales. Les libéraux, à l’inverse, demeurent généralement plus favorables à une approche ouverte de l’immigration et de l’internationalisation des campus. Quelle place le Québec souhaite-t-il accorder à ses universités dans les décennies à venir? 

Pour M. Maheu, le risque est que les controverses du moment fassent oublier des enjeux plus profonds. Depuis plusieurs années, le sociologue parle d’une « crise tranquille » qui affecterait le système universitaire québécois. Il rappelle que le Québec n’a jamais complètement rattrapé l’Ontario en matière de diplomation universitaire. En 2020, la proportion des 25 à 44 ans titulaires d’un baccalauréat ou d’un diplôme supérieur atteignait 38 % au Québec, contre 44 % en Ontario. Selon lui, ce retard est concentré chez les francophones québécois et constitue l’un des paradoxes du modèle québécois d’accès aux études supérieures. 

« J’utilise l’expression « crise tranquille » précisément parce que cette réalité demeure largement invisible dans le débat public », explique-t-il. À ses yeux, le sous-financement chronique des universités et la faible place accordée à l’enseignement supérieur dans les discussions politiques risquent d’avoir des conséquences à long terme sur la capacité du Québec à produire du savoir, de l’innovation et du leadership scientifique. 

« L’enseignement supérieur joue un rôle stratégique majeur dans l’avenir du Québec, mais il occupe rarement une place proportionnelle à son importance dans le débat politique », résume M. Maheu. 

Au terme de cette histoire marquée par la démocratisation de l’accès aux études, l’expansion du réseau universitaire et la transformation de la mission des établissements, la question demeure ouverte. Le Québec souhaite-t-il simplement gérer les défis immédiats auxquels ses universités sont confrontées ou investir dans leur avenir à long terme ? 

« La question que nous devons nous poser aujourd’hui est simple, conclut M. Maheu. Voulons-nous préparer les gains des cinquante prochaines années ou simplement gérer les contraintes des cinq prochaines ? » 

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