Le care, angle mort de l’évaluation scientifique
Les réformes canadiennes de l’évaluation scientifique élargissent utilement la gamme des contributions reconnues. Elles demeurent toutefois incomplètes tant qu’elles négligent les responsabilités relationnelles qui structurent la production des savoirs.
Le 7 juillet 2026, à Bergame, lors de l’atelier doctoral pré-colloque de l’European Group for Organizational Studies (EGOS), une conférence de Marianna Fotaki m’a conduite à formuler une question que les dispositifs d’évaluation formulent rarement. Peut-on parler d’excellence scientifique sans s’intéresser à la manière dont nous prenons soin des personnes, des relations et des milieux que nos recherches touchent ?
L’intervention en question proposait d’appréhender le travail universitaire à partir du care dans la perspective de Joan Tronto (1993), prolongée dans Caring Democracy (2013). Le care désigne une pratique sociale et politique fondée sur l’attention, la responsabilité, la compétence et la prise en compte de la réponse des personnes concernées. Appliqué à la recherche, il rend visibles les interdépendances, les rapports de pouvoir et les effets des choix scientifiques.
Une réforme nécessaire, mais encore inachevée
Au Canada, cette interrogation survient alors que l’évaluation de la recherche se transforme. En 2019, cinq organismes canadiens de financement ont signé la Déclaration de San Francisco sur l’évaluation de la recherche, mieux connue sous l’acronyme DORA. Elle recommande d’évaluer la recherche selon son contenu plutôt que selon le prestige de la revue qui la publie.
Au Québec, les Fonds de recherche du Québec prolonge ce mouvement avec son chantier Évolution de l’évaluation de l’excellence en recherche, ou E3R. Les instructions du nouveau CV descriptif du FRQ, publiées en juillet 2026, permettent notamment de présenter la mobilisation des connaissances, les services à la communauté ainsi que la création de milieux de recherche sûrs, équitables et inclusifs.
Ces changements sont substantiels, mais une question demeure. Reconnaissons-nous seulement davantage de réalisations, ou examinons-nous aussi la manière dont la recherche est conduite ? L’enjeu est de rendre visible les responsabilités qui s’exercent pendant le processus scientifique.
Les responsabilités relationnelles comme dimension de la qualité scientifique
Aucune recherche n’est produite hors de toute relation. Sa qualité dépend souvent de la confiance des personnes participantes, de l’écoute des communautés, du partage équitable du crédit et de la capacité d’une équipe à traiter ses désaccords.
Ce que j’observe dans le milieu universitaire est que ces responsabilités relationnelles sont omniprésentes, mais rarement reconnues comme une dimension de la qualité scientifique. Accompagner une personne moins expérimentée, maintenir la confiance d’un partenaire de recherche, arbitrer un désaccord ou prendre au sérieux une inquiétude exprimée laisse peu de traces, alors que ce travail est déterminant de la qualité même de ce qui sera finalement produit.
Prenons un cas simple. Si un partenaire estime qu’une interprétation risque de produire des effets préjudiciables pour le groupe étudié, revoir l’analyse ou retarder la diffusion demande du temps. Une évaluation attentive à la rapidité et au volume des résultats peut y voir une moindre productivité ; du point de vue du care, ce choix témoigne plutôt d’une responsabilité envers les conséquences de la recherche. Il en va de même lorsqu’un mentorat, une médiation ou une négociation d’un désaccord sur la signature d’un article prévient une injustice sans produire de ligne distinctive dans un CV.
Prendre le care au sérieux ne revient donc pas à juger la gentillesse des chercheuses et chercheurs, mais à examiner les rapports de pouvoir, l’influence réelle des partenaires et l’attribution des contributions.
Le care ne doit pas devenir une variable supplémentaire
Ajouter une rubrique « care » au CV serait simple, mais risquée. Un CV narratif peut rendre certaines contributions visibles sans toutefois garantir que les pratiques changent. Nous pourrions aussi apprendre à mieux raconter le mentorat ou la collaboration.
Quelle que soit la solution, il serait important de considérer les personnes qui accomplissent déjà le travail relationnel. Une étude menée auprès de plus de 143 établissements américains a montré que les femmes professeures effectuaient davantage de services internes que leurs collègues masculins, même à rang et discipline comparables. Reconnaître le travail relationnel sans redistribuer tâches, temps et ressources risquerait donc de renforcer le caractère invisible de ce travail. C’est ici, à mon sens, où se situe la vigilance institutionnelle pour que le care ne devienne pas un principe d’évaluation et une responsabilité synonyme d’une nouvelle qualité morale supplémentaire exigée des individus.
Trois dimensions plutôt qu’un nouvel indice
Je souhaiterais voir évoluer les pratiques d’évaluation dans trois directions. D’abord, maintenir l’exigence sur les résultats tout en reconnaissant qu’une production plus rapide ou plus abondante ne traduit pas toujours une meilleure recherche. Ensuite, permettre aux chercheuses et chercheurs de présenter un ou deux exemples contextualisés de décisions relationnelles importantes, qu’il s’agisse d’une collaboration renégociée, d’un conflit résolu, d’une attribution du crédit corrigée ou d’une méthode modifiée à la suite de préoccupations exprimées par des partenaires. Enfin, demander aux établissements d’examiner la répartition du mentorat, du service, de la médiation et du travail avec les partenaires, et si le temps qu’ils exigent est reconnu.
Cela suppose des comités formés au jugement qualitatif et des établissements capables de mieux répartir ce travail. Autrement, le care deviendrait une exigence individuelle supplémentaire.
L’enjeu n’est donc pas d’ajouter le care au CV, mais de reconnaître ce que l’évaluation perd lorsqu’elle sépare les connaissances des relations qui les rendent possibles. L’excellence que je défends maintient l’exigence intellectuelle tout en reconnaissant la responsabilité envers les processus et leurs conséquences. Il ne s’agit pas de mesurer le care, mais de cesser de rendre invisibles les responsabilités indispensables à l’excellence scientifique.
Postes vedettes
- Leader émergent Impact+ Canada en recherche et thérapeutiques du cancerUniversité d'Ottawa
- Informatique - Professeure adjointe / agrégée ou professeur adjoint / agrégé (cybersécurité ou intelligence artificielle)Université Laurentienne
- Architecture - Professeure adjointe / agrégée ou professeur adjoint / agrégé (enjeux sociaux et humains)Université de Montréal
- Inégalités mondiales et le commerce - Professeure ou professeurUniversité Laval
- Études internationales - Professeure ou professeur (défense et sécurité de l'artique)Université Laval
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