Référendums : quand le Oui et le Non divisaient les campus québécois
Le Parti Québécois a amorcé la campagne électorale en tête des sondages et promet de tenir un référendum sur la souveraineté au cours d’un premier mandat. Les universités québécoises ont déjà été traversées par ce débat polarisant, qui a profondément divisé la province en 1980 et en 1995.
En juin 1990, Michel Seymour, maintenant professeur honoraire de philosophie à l’Université de Montréal (UdeM) revient tout juste d’un séjour de recherche postdoctoral à l’Université de Californie à Los Angeles. Il allume le téléviseur et voit le premier ministre du Québec, le libéral Robert Bourassa, lire à l’Assemblée nationale une déclaration devenue célèbre, en réaction à l’échec de l’Accord du lac Meech. « Le Canada anglais, affirme-t-il, doit comprendre d’une façon très claire que, quoi qu’on dise, quoi qu’on fasse, le Québec est, aujourd’hui et pour toujours, une société distincte, libre et capable d’assumer son destin et son développement. »
Le chef du Parti Québecois (PQ) , Jacques Parizeau, s’exprime ensuite et assure lui tendre la main. Joignant le geste à la parole, il traverse le salon bleu et serre la main de M. Bourassa.
« Deux jours plus tard, je manifestais à Montréal avec 200 000 personnes lors du défilé de la Saint-Jean-Baptiste, et nous avions la certitude que nous allions devenir souverains », se souvient Michel Seymour.
À mesure que la ferveur souverainiste renaît, il s’engage davantage. En juin 1995, il participe à la fondation des Intellectuels pour la souveraineté (IPSO). Il contribue à la rédaction de leur manifeste souverainiste, signé par 100 intellectuels québécois, au côté de figures universitaires comme Guy Rocher, Daniel Turp, Guy Lachapelle, Jocelyne Couture et plusieurs autres. À certains moments, jusqu’à 300 intellectuels et universitaires signeront des communications d’IPSO. « Pendant la période référendaire, nous étions au téléphone pour tenter de faire sortir le vote en faveur du Oui », raconte-t-il.
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Lors du référendum de 1980, plusieurs universitaires avaient milité activement pour le Oui, dont Pierre Bourgault, professeur de communication à l’Université du Québec à Montréal (UQAM) et ex-président du Rassemblement pour l’indépendance nationale , Henri-Paul Rousseau, qui présidait le groupe Les économistes pour le Oui ou encore Guy Bouthillier, politologue de l’UdeM, qui occupait la direction du Comité du référendum de la Société Saint-Jean-Baptiste.
Des soutiens pour le Non
D’autres universitaires se rangent toutefois du côté du Non. En 1980, c’était le cas par exemple du philosophe Charles Taylor et de Storrs McCall, professeur de philosophie à l’Université McGill, qui a co-fondé le Positive Action Committee, lequel a joué un rôle majeur pour mobiliser les anglophones en faveur du Non. Francis Reginald Scott, professeur de droit à McGill, a pour sa part inventé le slogan « J’y suis, j’y reste », adopté par le camp du Non.

En 1995, Stéphane Dion, professeur de science politique à l’UdeM et futur chef du Parti libéral du Canada, était sur toutes les tribunes pour combattre la souveraineté. Le professeur de droit constitutionnel Stephen Scott, de l’Université McGill, était un autre important militant. Il soutenait qu’une sécession unilatérale serait illégale en droit canadien. En 1980 comme en 1995, l’option souverainiste était beaucoup moins populaire du côté des universitaires anglophones que francophones.
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Les administrations universitaires sont restées neutres lors des deux référendums, mais les campus ont accueilli de nombreux débats, comme celui entre Robert Bourassa et Pierre Bourgault à l’UdeM en mars 1980. Les universitaires discutaient de thèmes tels le droit à l’autodétermination, l’avenir économique d’un Québec souverain, la langue et l’identité ainsi que de la place des anglophones dans un Québec indépendant.
Les syndicats de professeures et professeurs ont aussi hésité à se prononcer, bien que les grandes centrales syndicales (FTQ, CSN, CEQ) aient milité pour le Oui. La Fédération des associations de professeurs d’université du Québec (FAPUQ) n’a pas pris ouvertement position en 1980, pas plus que sa successeure, la Fédération québécoise des professeures et professeurs d’université (FQPPU), en 1995.
« Les professeurs de McGill et de Concordia étaient membres de la FAPUQ, puis de la FQPPU, souligne Michel Lacroix, professeur au département d’études littéraires de l’UQAM, qui a travaillé sur l’histoire de ces syndicats. J’imagine mal comment un appui au Oui aurait pu être mis aux votes et l’emporter sans que ces associations claquent la porte. »

Yves Gingras, historien des sciences à l’UQAM, se souvient bien des débats de 1995. Lui-même, pourtant indépendantiste convaincu, avait demandé lors d’une assemblée du Syndicat des professeurs et professeures de l’établissement que l’on retire de l’ordre du jour un point concernant un soutien à la souveraineté. Il avait obtenu gain de cause. « Les professeurs n’étaient pas unanimes et je considérais que c’était un choix individuel, et que notre syndicat n’avait pas à prendre position », explique-t-il.
Il rappelle aussi que le financement de la recherche suscitait des inquiétudes. « Nous n’avions aucune garantie que le financement provenant du fédéral serait entièrement remplacé dans un Québec souverain, fait-il remarquer. On sentait des tiraillements entre les intérêts économiques des scientifiques et leurs idéaux politiques. »
L’Acfas est elle aussi demeurée neutre lors des référendums de 1980 et de 1995.
La question de la souveraineté a cependant fait l’objet de débats intenses dans certains de ses congrès.
Une communauté étudiante engagée
Les référendums de 1980 et de 1995 mobiliseront aussi beaucoup de personnes étudiantes. « Il faut toutefois nuancer l’image d’une communauté étudiante entièrement acquise au Oui en 1980 », prévient Daniel Poitras, historien des milieux universitaires au Canada. Il a notamment coécrit un ouvrage sur l’histoire de l’UdeM, publié en 2023.
Il explique qu’en 1980, une partie des personnes étudiantes francophones les plus à gauche s’opposent à la souveraineté par rejet du nationalisme. Celles qui sont proches du Parti communiste ouvrier, d’obédience marxiste-léniniste et maoïste, préfèrent l’annulation du vote au choix entre la souveraineté et le fédéralisme, arguant qu’aucune des deux options ne résoudrait les problèmes sociaux. D’autres sont déçues du PQ, qui gouvernerait trop à droite depuis son accession au pouvoir en 1976. D’autres encore font partie de la mouvance « gauche indépendantiste » et soutiennent le Oui.
Ces dissensions traversent l’Association nationale des étudiantes et étudiants du Québec (ANEEQ), qui domine le mouvement étudiant à l’époque. L’organisation s’est positionnée en faveur du Oui lors d’un congrès spécial en mars 1980, mais après des débats intenses. D’autres personnes étudiantes choisiront plutôt de militer dans le Mouvement étudiant pour le OUI , fondé conjointement par la Société Saint-Jean-Baptiste de Montréal et le PQ en 1979. « Le mouvement était très actif à l’UQAM », précise Daniel Poitras.
En 1980, une analyse des sondages d’intentions de vote du politologue André Blais, de l’UdeM, montrait que les francophones de moins de 35 ans, et particulièrement ceux de 25-34 ans, appuyaient beaucoup plus l’option souverainiste que les générations plus âgées.
Une stratégie d’influence
En 1995, la situation a évolué. La Fédération étudiante universitaire du Québec (FEUQ) a remplacé l’ANEEQ, qui n’avait pas su empêcher le gouvernement libéral de dégeler les frais de scolarité en 1989. Son approche est différente. La FEUQ troque les grèves à répétition pour une stratégie d’influence. « Les partis politiques ont besoin du vote des jeunes, nous en étions conscients et nous voulions utiliser cela pour faire des gains concrets pour les étudiants », explique François Rebello, qui était président de la FEUQ en 1995.
Lors de l’élection de 1994, les manœuvres politiques de la FEUQ lui avaient permis d’obtenir des engagements du PQ : gel des frais de scolarité et bonification significative du programme d’Aide financière aux études. « Nous avons montré que nous avions un poids électoral important et le premier ministre Jacques Parizeau s’en est souvenu pendant la campagne référendaire », poursuit François Rebello.
En 1995, une étude de Guy Lachapelle, politologue de l’Université Concordia, indiquait que les 25-34 ans restaient les porte-étendards de la souveraineté, mais que les 18-24 ans et les 35-54 ans l’appuyaient aussi beaucoup.
Cette fois, pas de demi-mesure. La FEUQ se range résolument dans le camp du Oui, tout comme la Fédération étudiante collégiale du Québec . D’autres personnes étudiantes militent au sein du Mouvement étudiant pour le Oui. Ils trouvent face à eux les jeunes fédéralistes de Génération 18-35, entre autres.
La FEUQ est membre de la coalition les Partenaires pour la souveraineté aux côtés des centrales syndicales et de la Fédération des femmes du Québec, notamment. L’actuelle première ministre du Québec, Christine Fréchette, y occupe à l’époque un poste au comité exécutif. Nicolas Girard, alors secrétaire général de la Fédération des associations étudiantes du campus de l’UdeM et futur député péquiste, milite activement pour que le mouvement étudiant soutienne activement le Oui, selon François Rebello.
« Nous avons tenu un référendum auprès des étudiants, pour savoir s’ils appuyaient la souveraineté et si la FEUQ avait le droit de s’engager dans la campagne, explique-t-il. Nous avons obtenu une très forte réponse positive dans les deux cas. »
L’ancien président de la FEUQ regrette encore que des bureaux de vote n’aient pas été installés sur les campus lors du référendum de 1995, ce qui est permis depuis 2014. « Nous avions pourtant beaucoup insisté là-dessus, assure-t-il. Les étudiants dont l’adresse de résidence était loin des campus ne sont pas tous allés voter lors du référendum. Ça aurait pu changer le résultat. »
« Nous avons tenu un référendum auprès des étudiants, pour savoir s’ils appuyaient la souveraineté et si la FEUQ avait le droit de s’engager dans la campagne, explique-t-il.
Les campus face à un nouveau référendum
Que se passerait-il sur les campus en cas de troisième référendum sur la souveraineté du Québec? Yves Gingras anticipe des réactions similaires des syndicats de professeurs et du milieu de la recherche. Il n’imagine pas la FQPPU ou l’Acfas trancher dans un sens ou dans l’autre.
Résultats des référendums
Daniel Poitras, de son côté, prévient que les campus peuvent toujours surprendre. « Après la victoire du Non au référendum de 1980, personne n’aurait parié sur une remontée aussi forte du militantisme souverainiste en 1995, mais c’est pourtant ce qui s’est produit », rappelle-t-il. Des comités souverainistes se forment d’ailleurs depuis plusieurs mois dans les universités et les cégeps, un signe que la cause interpelle encore des jeunes. On en dénombre 26 sur le site du Mouvement étudiant pour le Oui.
Cela dit, Daniel Poitras relève que les campus se sont beaucoup diversifiés depuis 1995. « On y trouve beaucoup de Québécois de deuxième ou de troisième génération qui, pour la plupart, ont une idée différente de la nation, ce qui marquerait aussi les débats », souligne-t-il.
Les administrations universitaires devraient quant à elles demeurer neutres. Geneviève O’Meara, porte-parole de l’UdeM, est d’avis que leur rôle n’est pas de prendre parti, mais d’offrir des occasions de débattre.
« L’UdeM est le campus où Pierre Elliott Trudeau a enseigné à Bernard Landry et où le fédéraliste Stéphane Dion et le souverainiste Denis Monière ont enseigné dans le même département pendant des années, rappelle-t-elle. Notre objectif, si un prochain référendum se présente, sera de préserver cet espace d’échanges. »
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