La science en français, so what?

Face à la domination de l’anglais, soutenir la recherche en français est un choix stratégique pour la qualité, l’équité et l’avenir du savoir.

05 octobre 2026
Graphique par : Evgeny Gromov

La science a longtemps été multilingue. Suivant la création des premières revues savantes en Europe à la fin du XVIIe siècle, le latin s’est progressivement éclipsé au profit des langues vernaculaires — notamment le français, l’italien, l’allemand et l’anglais. Cet espace d’échanges multilingue s’est perpétué aux XVIIIe et XIXe siècles, alors que le nombre de revues et la taille de la communauté scientifique ont crû de façon exponentielle. Cette tendance s’est poursuivie au XXe siècle, et les grandes découvertes de Curie et d’Einstein ont été diffusées en français et en allemand, sans égard au « facteur d’impact » des revues où elles étaient publiées. 

Cet espace scientifique multilingue n’a toutefois pas survécu à quelques tendances lourdes de la deuxième moitié du XXe siècle : l’internationalisation de la recherche, la chute du rideau de fer, la consolidation de l’édition savante, et, bien sûr, la quantification de l’évaluation de la recherche. Ainsi, en 2023, l’anglais représentait 85,5% de l’ensemble des articles scientifiques publiés à l’échelle mondiale, et plus de 99% de ceux indexés dans des bases de données traditionnellement utilisées en bibliométrie, telles le Web of Science.  

L’unilinguisme scientifique a des conséquences nombreuses et bien documentées, particulièrement pour les communautés non anglophones : difficulté à publier leurs travaux, inégalités d’accès au contenu et emphase démesurée sur les sujets de recherche à portée internationale, au détriment de ceux ayant une pertinence locale. Au Canada, cette situation fragilise un équilibre linguistique déjà précaire : les mécanismes actuels d’évaluation de la recherche favorisent systématiquement l’anglais, transformant la langue en barrière invisible qui pèse sur les carrières, la visibilité des travaux et la formation de la relève. Lorsque la mesure de la valeur scientifique repose principalement sur le nombre d’articles publiés — et indexés — en anglais, on perpétue une inégalité structurelle. 

C’est dans ce contexte que le Groupe consultatif externe sur la création et la diffusion d’information scientifique en français, que j’ai eu la chance de coprésider avec Linda Cardinal, a déposé son rapport final à Patrimoine canadien au printemps dernier. 

Ses propositions répondent aux trois déficits majeurs identifiés par les nombreuses communautés rencontrées : normatif, financier et organisationnel. La création d’un Secrétariat de coordination de la recherche en français (SCRF), entre autres, est essentielle : sans une structure qui porte une vision stratégique, les initiatives resteront dispersées et leur impact limité. Une « lentille francophone » garantirait que l’égalité réelle soit intégrée de façon systémique plutôt que traitée au cas par cas. 

La mise en place d’un Fonds d’appui et de valorisation de la recherche en français (FAVRF) d’au moins 40 millions de dollars par an, soit l’équivalent de 1 % du financement externe de la recherche du gouvernement fédéral, permettrait de soutenir la relève, la création de chaires et les infrastructures de diffusion en libre accès, autant de leviers qui contribueraient à accroître la visibilité des savoirs en français et à favoriser leur diffusion. L’exemplarité des organismes subventionnaires fédéraux est impérative. Exiger des résumés bilingues pour la recherche financée et instaurer des mesures permettront de mesurer les progrès et de rendre des comptes. Ce sont les conditions d’une transformation durable. 

La science se nourrit de la multiplicité des approches et des points de vue. Des disciplines entières — des sciences humaines à la santé publique — s’appuient sur un savoir diffusé dans la langue des communautés qu’elles étudient. Soutenir la recherche en français, c’est aussi améliorer la pertinence des politiques publiques, l’accès aux ressources pédagogiques et la capacité du pays à déployer des solutions adaptées à la réalité canadienne. Le soutien à la science en français renforce le soft power du pays, accroît son influence dans les réseaux internationaux et lui permet de porter des enjeux avec une légitimité que seules des politiques concrètes peuvent produire. Reconnaître et corriger le déséquilibre linguistique en science n’est pas un geste symbolique réservé à une minorité : c’est un investissement intelligent dans la qualité, la diversité et la résilience du savoir canadien. Importante, la science en français? You bet! 

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