Le bien-être du corps professoral à l’ère de l’IA générative

Lorsque toutes les personnes dans la classe disposent d’un assistant IA, leur enseigner à écrire devient à la fois plus difficile et plus indispensable.

09 octobre 2026
Graphique courtoisie: iStock.com/metamorworks

Les effets émotionnels et cognitifs de l’intelligence artificielle (IA) générative sur le corps professoral en enseignement postsecondaire sont préoccupants, en particulier dans un contexte de sous-financement chronique des établissements, de ratios élevés entre membres de la population étudiante et membres du corps professoral, et d’un recours croissant à une main-d’œuvre précaire.  

Les contraintes logistiques liées à l’adaptation à des technologies qui évoluent rapidement, à l’application des protocoles d’intégrité académique dans un cadre incertain et à la gestion de changements profonds dans la relation émotionnelle qui nous lie au travail lui-même engendrent des risques réels pour la satisfaction professionnelle et la fidélisation du corps professoral. Ces risques touchent aussi la capacité du personnel enseignant à préserver l’intégrité pédagogique et à maintenir les normes régissant l’enseignement postsecondaire. 

Il est donc surprenant de constater qu’aussi peu d’attention a été accordée aux expériences vécues par les membres du corps professoral. Cette lacune a motivé notre étude, désormais publiée sous forme d’article en libre accès intitulé « The Affective Impact of Generative Artificial Intelligence on Instructors of First-Year Writing Courses » (Les effets affectifs de l’intelligence artificielle générative sur les personnes enseignant des cours de rédaction de première année).  

Au cours d’entretiens menés auprès de huit enseignantes et enseignants chargés de cours d’écriture de première année dans quatre établissements de l’Ontario, nous avons constaté que la satisfaction professionnelle des personnes interrogées avait souffert de l’utilisation de l’IA générative. La notation est devenue plus exigeante et moins gratifiante, et pour reprendre les paroles d’une personne participante, on trouve moins de « petits bijoux tout droit sortis de la tête de nos étudiantes et étudiants ».  

La gestion des cas présumés d’utilisation abusive de l’IA générative crée de nouveaux écueils émotionnels, car le personnel enseignant ne dispose d’aucun scénario préétabli auquel se référer lorsqu’il s’entretient avec une personne étudiante qu’il soupçonne d’avoir généré ses travaux à l’aide de l’IA. Comme l’a fait remarquer une personne parmi le personnel enseignant : « C’est une chose de dire que nous avons trouvé dans un travail des phrases tirées de sources qui n’ont pas été citées. C’en est une autre, complètement différente, de dire à quelqu’un qu’on considère qu’il n’aurait jamais pu rédiger d’une telle manière. »  

« Je dois donc être quelqu’un d’autre. Une personne que je ne veux pas être. » 

Les enseignantes et enseignants que nous avons interrogés ont également fait état d’une rupture dans la relation qui les unit aux membres de la population étudiante, une relation qui est fondamentale pour la satisfaction professionnelle du corps professoral. Le passage du rôle de guide dans la sphère intellectuelle à celui de « police » dans la classe est ressorti des réponses, une participante évoquant notamment un changement dans son identité professionnelle : « Si je ne me comporte pas comme une figure d’autorité, on va tirer avantage de moi. Je dois donc être quelqu’un d’autre. Une personne que je ne veux pas être. »  

Un autre thème récurrent ayant été relevé dans notre étude, est l’expérience de la blessure morale, un phénomène que des équipes de recherche définissent comme « le fait de commettre, de ne pas empêcher, d’observer ou de découvrir, sans pouvoir agir, des actes qui transgressent des convictions et des attentes morales profondément ancrées ». Les personnes interrogées ont exprimé leur chagrin à l’idée d’être témoins de ce qu’elles considèrent comme d’immenses pertes découlant de la disponibilité de l’IA générative : une déqualification généralisée qu’elles constatent déjà chez les étudiantes et étudiants et une perte, chez les jeunes, du plaisir de développer leur voix et leur identité en tant que penseuses et penseurs.  

La suite des choses 

En juin 2026, le gouvernement fédéral a publié la Stratégie nationale en matière d’intelligence artificielle du Canada : L’IA pour tous. En réponse à cette initiative, U15 Canada a publié une déclaration soulignant le rôle essentiel des établissements d’enseignement postsecondaire dans le développement de la littératie en IA et la formation de talents compétents en la matière. L’intégration de telles initiatives dans l’enseignement postsecondaire demande toutefois qu’une attention particulière soit portée à l’expérience professionnelle des enseignantes et enseignants de première ligne. 

Nos entretiens ont révélé le besoin criant du corps professoral de disposer de lignes directrices institutionnelles plus claires sur l’utilisation éthique de l’IA générative dans les travaux des étudiantes et étudiants, qu’il s’agisse de détails procéduraux, tels que les normes de preuve exigées par les politiques d’intégrité académique (et la manière dont ces normes seraient respectées dans les cas liés à l’IA générative) ou de conseils logistiques sur la conduite des entretiens avec les étudiantes et étudiants dont les travaux suscitent des inquiétudes.  

Nous recommandons également que les établissements soutiennent davantage le corps professoral . Outre les occasions de perfectionnement professionnel visant à découvrir les capacités et les limites de la technologie, des formations devraient être offertes sur des aspects tels que les moyens de rétablir la confiance en classe.  

Nous avons noté, derrière une grande partie des difficultés émotionnelles rapportées par les personnes participantes, la présence du spectre de la précarité d’emploi : comme c’est le cas dans la composition type du corps professoral chargé des cours d’écriture de première année, les personnes participantes occupaient toutes des emplois précaires régis par des contrats à durée limitée et à forte charge d’enseignement ou des contrats à la session dans plusieurs établissements. Comme l’a fait remarquer une personne interrogée, « [la précarité] est un facteur aggravant très présent. » Non seulement les personnes interrogées avaient une charge de travail importante et un accès limité à des ressources de formation sur l’IA générative et aux bonnes pratiques pédagogiques, mais elles ont aussi mentionné ressentir une anxiété considérable face à d’éventuels cas de mauvaise conduite de la part de leurs étudiantes et étudiants, leurs craintes de représailles étant exacerbées par la vulnérabilité découlant de leur situation précaire.  

Au cours de notre étude, beaucoup de personnes participantes ont évoqué un sentiment de soulagement et nous ont remerciées d’avoir abordé un sujet qu’elles évitent souvent, que ce soit par honte ou en raison de pressions institutionnelles. Notre recommandation finale est donc que les établissements et les organisations professionnelles mettent en place des communautés de pratique au sein desquelles les enseignantes et enseignants pourront discuter ouvertement de leurs expériences, échanger des stratégies concrètes et des conseils d’ordre logistique, ainsi que se soutenir sur le plan émotionnel.

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